Et le Fou chante ces vers touchants: _Viens, viens, ô mort!_

Sir Philip Sidney n'était pas moins enthousiaste de ces vieux chants;

voici ce qu'il dit d'un des plus anciens, la célèbre ballade de _la

Chasse dans les monts Cheviot:_ «Je n'ai jamais entendu le vieux chant

de Perey et Douglas, sans avoir senti mon coeur plus ému que par le son

de la trompette. Et pourtant qu'est-ce qui le fait entendre? Quelque

ménétrier aveugle, dont la voix n'est pas moins rude que le style. Si

dans ce mauvais accoutrement, souillé de la poussière et des toiles

d'araignées de cette époque grossière, ce poème nous remue de la sorte,

que ne ferait-il pas s'il était paré de l'éloquence magnifique d'un

Pindare[212]?»

Mais ce goût ne dura pas longtemps, et vers le commencement du XVIIe

siècle la ballade populaire tomba en discrédit. Il paraît que les

ménétriers ou chanteurs ambulants répandaient un esprit de révolte en

célébrant les exploits des _outlaw_ de la frontière écossaise, car, en

1597, la reine Élisabeth rendit une ordonnance par laquelle les pauvres

poètes furent assimilés à des «coquins, vagabonds et mendiants

effrontés» et menacés des peines les plus sévères[213]. En Écosse,

rapporte Chambers dans ses _Annales domestiques,_ sous la régence de

Jacques Morton (1572-1576), la peine de mort fut édictée contre

quiconque composerait ou imprimerait des ballades[214].

L'époque austère de Cromwell fut également défavorable à la poésie

populaire, qu'elle estimait un vain amusement propre aux âmes

insouciantes.

Quant à la Restauration, elle fut trop frivole et trop hautaine pour

s'intéresser aux chants du simple peuple. Les brillants écrivains

classiques que produisit l'Angleterre de 1660 à 1740, ne crurent pas

devoir s'occuper de la «poésie sauvage des âges grossiers, ce dernier

reste de la barbarie». Il fallait une réaction contre la symétrie,

l'élégance et l'équilibre pompeux de la littérature pseudo-classique; et

cette réaction eut lieu au moment où ces qualités poussées jusqu'à

l'exagération aboutissaient à une sécheresse et à une finesse

artificielle révoltantes.

Dès le début du XVIIIe siècle, on commença à priser de nouveau la poésie

populaire. Dans les fameux numéros 70, 74 et 80 du _Spectateur,_

Addison, après avoir loué la simplicité agréable des vieilles ballades,

en commentait deux: _la Chasse dans les monts Cheviot _et _les Enfants

dans la forêt. _Bientôt l'on publia quelques recueils de ballades, dont

le premier fut: _A Collection of Old Ballads, corrected_ (sic) _from the

Best and most Ancient Copies Extant, with Introductions, Historical,

Critical and Humorous_ (Londres, 1723-27, 3 vol.). On attribue cette

collection à Ambrose Philips. En 1724, Allan Ramsay donna son

_Evergreen, being a Collection of Scots Poems wrote by the Ingenious

before 1600_ (Edimbourg, 2 vol.). Dans la préface de son livre il

expliqua très nettement son intention: «J'ai remarqué, dit-il, que les

plus judicieux des lecteurs se plaignent de notre littérature actuelle,

disant qu'elle est pleine de délicatesses affectées et de raffinements

étudiés, choses qu'ils échangeraient volontiers contre la vigueur de

pensée naturelle et la simplicité de style, qui étaient dans l'habitude

de nos aïeux. Je crois que cette collection ne recevra pas un mauvais

accueil auprès des lecteurs dont je parle.» En 1725, le même poète

publia _The Tea-Table Miscellany or a Collection of Scots Songs_

(Édimbourg, 3 vol.).

Au milieu du XVIIIe siècle, un mouvement se dessinait en Angleterre,

emportant beaucoup d'esprits distingués vers le passé et vers la nature.

Les uns, comme Walpole, comme Warton, comme Hurd, cherchaient à remettre

à la mode l'architecture et la poésie médiévales, à publier des

manuscrits poudreux, à célébrer les châteaux «gothiques», les ruines

druidiques; les antres, à glorifier la campagne, la mer, les rochers,

les cimetières.

Naturellement, les naïfs et vieux chants populaires furent alors mis en

grand honneur. On s'appliqua à recueillir des ballades anglaises,

irlandaises, galloises. Une antiquité nouvelle semblait renaître,

antiquité très différente de la Grèce et de Rome, vierge d'imitations,

«pâture offerte aux imaginations avides[215]». On voulait ressusciter

toute une civilisation morte, celle des peuples du Nord: des Celtes et

des Germains que l'on confondait même au temps de Mme de Staël et qu'on

opposait triomphalement aux civilisations vieillies de l'Europe

latine[216].

Deux grands événements littéraires dominent ce mouvement: la publication

des poèmes ossianiques par James Macpherson (1760), et celle des

anciennes ballades anglaises par Thomas Percy (1765).

On connaît les polémiques ardentes sur l'authenticité des chants

d'Ossian, polémiques qui cessèrent cinquante ans seulement après

l'apparition de la première édition de _Fingal_. On sait depuis

longtemps que cette fameuse épopée n'est qu'une imitation emphatique et

paraphrasée, qui est loin d'avoir l'âpre énergie et la couleur des

chants originaux dont elle prétendait être une traduction fidèle. Mais

on n'ignore pas non plus qu'à travers toutes les interpolations de

Macpherson, se reflètent d'admirable façon la rudesse des moeurs et

l'enthousiasme guerrier des «primitifs»; de même, malgré toutes les

réminiscences littéraires dont les _Fragments de la poésie

gaëlique_[218] sont remplis (en particulier de Virgile et d'Homère), on

entrevoit dans cette inégale mosaïque tant d'éléments authentiques[219]

qu'il serait injuste de contester à l'ingénieux imposteur l'honneur

d'avoir eu une part importante dans le réveil du goût pour la poésie

populaire, dans son pays aussi bien qu'ailleurs. Sans nous étendre

davantage[220], répétons cependant ce que nous avons dit à propos du

_Viaggio in Dalmazia_ et des _Morlaques:_ ce fut en s'inspirant d'Ossian

que l'abbé Fortis inséra dans ses livres les deux ou trois ballades

serbo-croates qui ont établi la renommée européenne de cette poésie; de

même, ce fut sous l'influence du barde écossais que la comtesse de

Rosenberg composa ces chants prétendus populaires qu'elle a placés dans

son roman dalmate. C'est à Ossian que la _Triste ballade_ doit d'être

célèbre; _la Guzla_ lui est redevable en partie de son origine.

Passons maintenant à un autre _archaïsant_ britannique, plus fidèle à

ses textes celui-là, et qui contribua également au relèvement de la

ballade.

En 1765 parurent à Londres les trois volumes in-8° des _Reliques of

Ancient English Poetry, consisting of Old Heroic Ballads, Songs and

other Pieces of Our Earlier Poets._ L'ouvrage était publié sous le

couvert de l'anonyme, mais on n'ignorait pas que son éditeur était un

jeune clergyman, Thomas Percy, qui deviendra un jour évêque de Dromore.

Percy avait tiré ces ballades d'un vieux manuscrit in-folio, trouvé chez

un de ses amis, à Shiffnal, et dont plusieurs feuillets avaient servi

pour allumer le feu. Dans sa préface, l'auteur réclamait une grande

indulgence de la part de ses contemporains lettrés pour ces «rudes

chants des vieux bardes qui chantaient pour le peuple».

Les _Reliques_ furent d'abord froidement accueillies par les coryphées

de la littérature. Le docteur Johnson, dont on connaît la célèbre

polémique avec Macpherson au sujet des chants ossianiques, ne répondit

que par des dédains aux avances flatteuses que lui avait faites

l'éditeur des _Reliques_ dans la préface. Du reste, l'éminent critique

avait eu déjà l'occasion d'exprimer son opinion sur les imitateurs de

vieilles ballades, quatorze ans auparavant, dans son _Club des

antiquaires_:

Cantilenus, dit-il, concentrait toutes ses pensées sur les vieilles

ballades, car il les considérait comme des souvenirs fidèles du

goût naturel. Il m'offrit de me montrer un exemplaire des _Enfants

dans la forêt_ qu'il croyait original et dont il pensait qu'il

était utile d'épurer le texte; comme si cette époque barbare avait

le moindre titre à de telles faveurs[221]!

Warburton, le commentateur de Shakespeare, ne se montra pas plus

clément. «La manie de l'antiquaille est aux vraies lettres, disait-il,

ce que de brillants champignons sont au chêne: ils ne poussent et

fleurissent que lorsque la vigueur et la sève du bois sont allanguis et

presque épuisés[222]!» Un troisième critique fit une charge à fond

contre Percy. Le jeune clergyman était traité de contrefacteur qui se

serait «servi de son caractère ecclésiastique pour sanctifier la

fraude». Il lui reprochait, et d'avoir mal représenté, dans ses

commentaires, l'office et la dignité des anciens ménestrels, et d'avoir

altéré et interpolé la plupart des vieux poèmes qu'il avait

publiés[223].

Ce critique n'avait pas tort en ce qui concerne le manque de scrupules

de Percy. En effet, son travail peut être contrôlé aujourd'hui, car le

manuscrit original, gardé jalousement par la famille, fut enfin publié

en 1867 et 1868[224]. Parmi les cent soixante-seize pièces qui forment

le recueil, il n'y en a que quarante-cinq qui soient véritablement

copiées sur le fameux manuscrit, et même elles n'ont été publiées

qu'après avoir été l'objet de retouches très sensibles de la part de

l'éditeur. Le reste était glané un peu partout; la ballade _The Friar of

Orders Grey_ était tout entière due à Percy.

Pourtant, malgré tous ses défauts, ce livre fit époque; son influence se

fait sentir jusqu'à nos jours. Il est nécessaire de l'ajouter--Hermann

Hettner l'a justement remarqué--Percy travaillait inconsciemment et ne

se doutait pas de l'importance de son oeuvre[225].

Le premier mérite de Percy, c'est d'avoir «sauvé de l'oubli quelques

chefs-d'oeuvre de la poésie anglaise, dit Macaulay dans l'introduction de

ses _Lays of Ancient Rome_, chefs-d'oeuvre dont les uniques exemplaires

déchirés étaient à la merci d'une mouchure de chandelle ou d'un mauvais

chien». Mais il a d'autres titres à la reconnaissance que celui d'avoir

très à propos sauvé ces vieilles ballades du temps et de l'oubli: il

stimula le patriotisme local et la vanité littéraire d'autres écrivains,

plus ou moins capables d'une pareille entreprise; il fut suivi dans le

chemin qu'il avait frayé: d'autres complétèrent son oeuvre et même la

dépassèrent. Nous n'indiquerons que trois de ces imitateurs et

continuateurs: Herd, qui publia sa collection en 1769; Scott, en 1802 et

1803, et Motherwell, en 1827. D'autre part, ses ballades contribuèrent

très puissamment à réformer le goût littéraire, à rendre possible la

renaissance du style poétique anglais qui se dégageait des règles sèches

du pseudo-classicisme, cherchant le naturel dans le «langage direct» des

aïeux. Elles inspirèrent des poètes de génie. Wordsworth, Coleridge,

Southey, Scott, ont tous reconnu, chacun à leur tour, la dette qu'ils

avaient contractée envers le vieux collectionneur de ballades.

Wordsworth allait jusqu’à dire que la poésie anglaise fut «et absolument

délivrée» (redeemed) par Percy[226]. «Je ne crois pas qu’il y ait un

seul poète contemporain, écrivait-il, qui ne serait fier de reconnaître

ce qu’il doit aux _Reliques_. Mes amis en sont là; et, pour ma part, je

suis heureux de faire à cette occasion mon aveu public[227].» Walter

Scott fait des déclarations à peu près semblables[228],--ce qui n’était

pas nécessaire, du reste, car les _Chants populaires des frontières

méridionales de l’Écosse_ le témoignent suffisamment, ainsi que l’oeuvre

tout entière de l’inventeur du roman historique. «Il est évident que

l’ouvrage de Percy fut la source où sir Walter alla puiser ses premières

inspirations. Ses poèmes ne sont que des légendes romanesques écrites

dans le style et le rythme des vieux chants populaires. Lorsqu’il vit

que le public commençait à se fatiguer de ces légendes versifiées, il

démonta sa harpe écossaise et se contenta de la prose. La même pensée,

la même vénération pour les temps anciens, les mêmes études de costumes

et de caractères qui avaient fait le succès des poèmes, assurèrent le

succès des romans[229].»

Cette influence de Percy se prolongea à travers le XIXe siècle jusqu'à

nos jours. Elle est très sensible chez les poètes et les peintres du

noble et beau mouvement préraphaéliste, surtout chez Dante Gabriel

Rossetti et Edward Burne-Jones[230]; chez le «poète-typographe» William

Morris, de même que chez les grands poètes de l'école irlandaise

contemporaine: William Butler Yeats et Nora Hopper.

§ 3

"La Guzla" de Prosper Mérimée · 第 42 / 231 题