La question des lectures préoccupe bon nombre de jeunes demoiselles,
et la discussion générale à laquelle nous nous sommes livrés ensemble
sur cet objet, ma jolie nièce, n’a pas suffi à éclairer leur choix.
J’ai même la tristesse de n’avoir pas été compris par plusieurs, qui me
demandent carrément «une liste de livres à lire».
Je ne puis que renvoyer ces trop dociles catéchumènes aux _Lettres_
elles-mêmes (lettre XVIII). J’y expliquais de mon mieux que presque
aucun livre n’est ni bon pour tout le monde ni mauvais pour tout le
monde... Il est donc particulièrement impossible de dresser une liste
de lectures utiles à toutes les jeunes filles.
--Pourtant, me direz-vous, il est bien désirable que les jeunes filles
puissent s’initier, au cours de leurs études, à la beauté littéraire?
Assurément. Et pour chaque élève, ou, si l’on veut, pour chaque groupe
d’élèves, il y aura un choix de lectures recommandables; c’est au
maître à les choisir. Enfin on signale certaines anthologies bien
composées. Quant à me décider à publier une liste de «livres pour
demoiselles», non! cent fois non! Pourquoi pas une liste d’aliments
convenant à tous les estomacs de jeunes filles?
Un problème plus délicat, que mes correspondantes m’ont prié de
préciser, est celui de savoir jusqu’à quel point la jeune fille
contemporaine a le droit d’être... une oie blanche. Et que la question
soit ainsi posée, cela montre combien celles qui la posent sont encore
éloignées de concevoir la jeune fille comme vous et moi la concevons,
ma Françoise.
Car ce n’est point l’IGNORANCE d’Agnès, plus ou moins dosée, qu’il
faut recommander à la jeune fille: c’est la FRANCHISE. Ce que la
vie lui a appris, elle doit professer qu’elle le sait et ne pas se
retrancher derrière des mines et des rougeurs. Ce qu’elle ignore, elle
doit dire simplement: «Je l’ignore.» Certes, elle garde le droit de
ne pas vouloir être documentée comme un carabin; mais toute curiosité
qui n’ose s’avouer est malsaine. Il se forme alors dans l’âme comme
des dépôts, des engorgements analogues à ceux qui minent l’organisme
physique. Et la santé même de l’âme en est compromise.