III.--LES LECTURES.--AGNÈS.

La question des lectures préoccupe bon nombre de jeunes demoiselles,

et la discussion générale à laquelle nous nous sommes livrés ensemble

sur cet objet, ma jolie nièce, n’a pas suffi à éclairer leur choix.

J’ai même la tristesse de n’avoir pas été compris par plusieurs, qui me

demandent carrément «une liste de livres à lire».

Je ne puis que renvoyer ces trop dociles catéchumènes aux _Lettres_

elles-mêmes (lettre XVIII). J’y expliquais de mon mieux que presque

aucun livre n’est ni bon pour tout le monde ni mauvais pour tout le

monde... Il est donc particulièrement impossible de dresser une liste

de lectures utiles à toutes les jeunes filles.

--Pourtant, me direz-vous, il est bien désirable que les jeunes filles

puissent s’initier, au cours de leurs études, à la beauté littéraire?

Assurément. Et pour chaque élève, ou, si l’on veut, pour chaque groupe

d’élèves, il y aura un choix de lectures recommandables; c’est au

maître à les choisir. Enfin on signale certaines anthologies bien

composées. Quant à me décider à publier une liste de «livres pour

demoiselles», non! cent fois non! Pourquoi pas une liste d’aliments

convenant à tous les estomacs de jeunes filles?

Un problème plus délicat, que mes correspondantes m’ont prié de

préciser, est celui de savoir jusqu’à quel point la jeune fille

contemporaine a le droit d’être... une oie blanche. Et que la question

soit ainsi posée, cela montre combien celles qui la posent sont encore

éloignées de concevoir la jeune fille comme vous et moi la concevons,

ma Françoise.

Car ce n’est point l’IGNORANCE d’Agnès, plus ou moins dosée, qu’il

faut recommander à la jeune fille: c’est la FRANCHISE. Ce que la

vie lui a appris, elle doit professer qu’elle le sait et ne pas se

retrancher derrière des mines et des rougeurs. Ce qu’elle ignore, elle

doit dire simplement: «Je l’ignore.» Certes, elle garde le droit de

ne pas vouloir être documentée comme un carabin; mais toute curiosité

qui n’ose s’avouer est malsaine. Il se forme alors dans l’âme comme

des dépôts, des engorgements analogues à ceux qui minent l’organisme

physique. Et la santé même de l’âme en est compromise.

Lettres à Françoise · 第 57 / 63 题