Voici l’une des thèses les plus controversées par mes correspondantes.
Il est assez facile de répondre à l’objection émise par quelques-unes
d’entre elles, que «la coéducation habitue seulement la jeune fille
aux jeunes gens élevés avec elle, que les autres sont toujours pour
elle l’inconnu, le danger...» En vérité, peut-on nier que ce danger
d’inconnu ne soit largement atténué si l’on ne pratique pas dès
l’enfance, entre les deux sexes, une cloison étanche, qu’on renverse
brusquement aux approches de la vingtième année?
De plus importantes critiques sont formulées par une institutrice. Je
ne puis citer sa lettre tout entière à cause de son extrême précision,
mais j’en indiquerai du moins l’esprit.
«Je parlerai de ce que j’ai vu moi-même. Sans aller jusqu’en
Amérique, on trouve des classes formées de jeunes garçons et de
jeunes filles. Nous avons en Suisse, où j’ai fait mes études, la
coéducation des sexes presque partout dans les écoles primaires
(la fréquentation de l’école est strictement obligatoire jusqu’à
quatorze ou quinze ans, suivant les cantons) et en maint endroit
dans les écoles, dites secondaires, qui correspondent aux écoles
primaires supérieures en France.
«C’est dans ces conditions-là que j’ai suivi des cours depuis
l’âge de dix ans jusqu’à quinze ans et demi. J’ai été, en
dernier lieu, élève d’une de ces classes dans un grand village
du Jura bernois. Nous étions une vingtaine, jeunes garçons et
jeunes filles, âgés de quinze, seize et même dix-neuf ans.
«Je puis vous assurer que cette promiscuité donnait lieu à des
abus déplorables, dont les professeurs étaient certes loin de se
douter.
«Ainsi, un jour, entrant dans une classe pendant la récréation,
une amie et moi, nous apercevons un groupe très animé et très
gai. Nous approchons. Un jeune garçon faisait une lecture à
haute voix. A la première phrase qui parvint jusqu’à nous, la
rougeur nous monte au front et nous nous éloignons au plus vite:
c’était _Daphnis et Chloé_, de Longus, qu’on lisait ainsi.
«... A côté de la question de morale, on pourrait encore faire
d’autres objections au système de la coéducation. Je n’ai
vraiment pas remarqué que les jeunes gens devinssent efféminés;
mais ils ont pour les jeunes filles, au sujet des leçons, des
complaisances qu’ils n’auraient pas entre eux, et vice versa.
Que de fois n’ai-je pas vu, avant une leçon, des jeunes filles
copier prestement sur le cahier d’un voisin le problème qu’elles
auraient dû avoir fait! Le voisin ne se faisait jamais prier.
Et je me souviens d’une jeune fille qui tenait son livre ouvert
derrière elle sur ses épaules, afin que l’honnête garçon assis
au banc suivant pût lire, au lieu de la réciter, la leçon qu’il
ne savait jamais. Le professeur était myope et n’y voyait que du
feu.
«Car vraiment, de toutes ces choses, les professeurs et les
parents ne savent rien. Les élèves acceptent cela sans songer
qu’il pourrait en être autrement. Moi-même, du reste, très
occupée alors à préparer un examen, je m’inquiétais fort peu de
ce qui se passait autour de moi et je ne songeais nullement à me
demander si le système était bon ou mauvais. Ce n’est que plus
tard que j’ai pesé le pour et le contre et que j’ai désiré me
faire une opinion.
«... Comment pourrait-on obvier aux inconvénients de la
coéducation? comment les faire disparaître?»
Je vais tâcher de répondre succintement à ces graves objections.
1º Ma correspondante déclare que le système de la coéducation est
pratiqué dans la plupart des écoles primaires de Suisse. Or la Suisse
est précisément un des pays réputés comme modèles pour l’instruction
primaire. Le résultat obtenu, quels que soient d’ailleurs les défauts
du système, est donc excellent. N’est-ce pas un argument d’importance?
2º Sur le point de la moralité, je répliquerai que toute agglomération
d’enfants est dangereuse si elle n’est étroitement surveillée. Quelques
élèves peuvent lire _Daphnis et Chloé_ dans un collège exclusivement
féminin, ou exclusivement masculin, absolument comme dans le collège
mixte du Jura bernois. Mais une école où un groupe d’élèves lit
habituellement _Daphnis et Chloé_ (ou tout autre livre analogue) sans
que les maîtres s’en doutent est une école mal surveillée.
Mettons, si l’on veut, que le collège mixte exige une plus étroite
surveillance. Si par ailleurs les avantages sont réels, le maître
doit-il y renoncer afin d’épargner son effort?
3º De même pour la question des complaisances. Ma correspondante
croit-elle sérieusement qu’un tel inconvénient soit spécial aux écoles
mixtes?... Là encore elle nous donne la réponse: «Le professeur était
myope et n’y voyait que du feu.» Un professeur ne doit pas être myope,
pas plus qu’il ne doit être bègue. Pourquoi pas aveugle?
En résumé, je ne trouve signalé dans cette controverse (par ailleurs si
intéressante) aucun vice _inhérent_ au système de la coéducation. Et ma
correspondante n’en nie pas, d’ailleurs, les avantages.