IV.--LE FÉMINISME.

Il faut, comme mes correspondantes, l’appeler par son nom, quoique

j’aie évité autant que possible de le nommer dans les _Lettres_

elles-mêmes, non par timidité ni par hostilité, mais parce qu’en somme

je ne sais pas très bien ce que le mot signifie. Va pour «féminisme»,

si cela veut dire le souci d’une condition féminine meilleure dans la

vie sociale, dans la vie sentimentale, dans la vie intellectuelle.

Constatons d’abord que la différence entre la présente génération et

celle-ci m’est signalée de toutes parts, et par les filles et par les

mères. «Il me semble toutefois,» écrit une femme d’officier, très

sensée, jeune mère de plusieurs enfants, «qu’entre ma génération et

celle de mes filles la différence d’habitudes, d’idées, de goûts, est

déjà moins grande qu’entre nos mères et nous.»

Parmi mes correspondantes voisines de la vingtième année, je note

avec joie une quasi unanimité sur la volonté d’être des personnes,

d’assurer leur liberté au prix du travail. Je constate, en revanche,

une fâcheuse tendance à demander aux arts, et, hélas! hélas! surtout

à la littérature, les moyens de vivre. A ces néophytes je répéterai

obstinément que les difficultés de gagner sa vie dans les arts, avec

un talent moyen, sont extrêmes. Qui veut gagner sa vie doit apprendre

un vrai métier, un métier dont la «demande» soit courante... Si par

ailleurs on a quelque talent artistique, il trouvera bien moyen de

réclamer impérieusement du temps et de la place.

Plusieurs jeunes filles, et je m’en réjouis, parmi celles qui

m’écrivirent, ont d’ailleurs compris cela. L’une veut étudier la

médecine; l’autre simplement l’art de garder les malades. Mais elles

insistent sur les difficultés qu’elles rencontrent dans leur milieu

et même dans leur famille. Pauvres familles! Pauvres âmes directrices

auxquelles manque le sens de la direction!... Être des parents et se

rebeller contre l’effort d’énergie de ses enfants! Que c’est bizarre,

et que c’est triste!

... Voici, d’autre part, une question assez singulière: «--Puis-je

rester une femme du monde en devenant une femme qui gagne sa vie?»

interroge une jeune dame après avoir développé le programme de son

existence actuelle.

--Mon Dieu!... S’il s’agit, madame, du monde purement aristocratique,

l’idée qui y domine est assurément qu’on déchoit en travaillant,

fût-on un homme... (Chacun pourra examiner à quel état d’importance

et de vitalité, en France, une telle doctrine a conduit ce monde-là.)

Je dois à la vérité d’ajouter que même dans le «surmonde», pour ainsi

dire, certains esprits hardis osent braver l’opinion et travailler. Je

citerai, dans des genres différents, le marquis de Dion et la comtesse

de Noailles.

Des quatorze lettres reçues où est traitée principalement ou

incidemment la question du féminisme, une seule proteste contre

l’évolution qui porte de plus en plus le sexe faible à faire

_autrement_ les mêmes choses que le sexe fort. Si l’auteur de ce

billet, d’ailleurs aimable et charmant, mais très parfumé, un peu

trop parfumé, ne l’avait pas écrit au moment où elle n’avait lu encore

(elle l’avoue) que les six premières des _Lettres à Françoise_, elle

eût sans doute glané dans les lettres suivantes quelques réponses à

ses objections--et sur la moindre grâce des femmes qui travaillent, et

sur l’incapacité physique du joli sexe à supporter les fatigues d’un

métier de docteur, d’avocat, d’ingénieur... Nous avons répliqué à tout

cela, n’est-il pas vrai, ma nièce? Et puis, voyez-vous, la meilleure

réplique, c’est qu’il y a tout de même aujourd’hui des femmes avocats,

des femmes médecins, voire des femmes ingénieurs; il y en a maintenant

qui exercent depuis des années. Elles ne sont pas mortes à la peine

et elles sont restées des femmes. Contre le fait aucun argument ne

prévaut. S’il est clair que toutes les femmes ne sont pas armées

pour de pareils efforts, ma correspondante parfumée accordera que la

situation d’une femme avocat, médecin ou ingénieur est plus enviable

que celle de la plupart des femmes qui, n’étant point riches, ne

travaillent pas.

La plus forte et la mieux présentée des objections m’a été proposée par

un correspondant. Je ne le nommerai pas, mais je donnerai sa lettre

presque tout entière. Elle est fort bien écrite:

«... Parmi les exemples particuliers, me dit-il, que vous offrez

à l’appui de votre thèse, vous citez une jeune fille qui, grâce

à la sténo-dactylographie et à la connaissance de l’anglais, est

arrivée à se créer une position très honorable.

«Sténo-dactylographe, polyglotte moi-même, j’ai depuis une

dizaine d’années, au cours du soir où je suis professeur, dirigé

vers cette carrière un assez grand nombre de jeunes filles,

auxquelles j’ai été heureux de procurer de la sorte, avec le

gagne-pain, un bien plus précieux encore: l’indépendance.

«Mais toute médaille a son revers. Certaines de mes élèves,

par leur zèle, leur activité, leur faculté d’assimilation

bien féminine, sont arrivées à occuper dans les maisons ou

les administrations où je les ai casées des postes très

rémunérateurs. Filles d’artisans ou de petits employés, leur

maigre dot (et toutes n’en auraient pas eu) n’attirait pas

autour d’elles beaucoup d’épouseurs; mais leurs appointements,

souvent supérieurs à ceux de leurs collègues masculins, n’ont

pas manqué d’accroître l’attirance de leurs gracieux visages.

Mes vierges fortes, suivant en cela l’impulsion de la nature, se

sont mariées pour la plupart. Presque toutes (je vois fort peu

d’exceptions), malgré leur mariage et les enfants qui ont suivi,

ont continué à occuper leur place.

«Je me suis toujours élevé contre le travail, au dehors, de la

femme mariée; mais ma croisade a produit fort peu d’effet dans

mon entourage. Mes jeunes couples prétendent avoir de la sorte

une vie plus large, plus facile, et bien des fois la femme

préfère être au bureau plutôt que de s’occuper des soins du

ménage, dont elle se décharge sur quelques vagues mercenaires.

Ceci ne se passe certainement pas dans le monde que vous avez

sous les yeux; mais parcourez les magasins, les bureaux et les

ateliers parisiens: vous verrez la place énorme tenue par la

femme mariée. Les enfants, lorsqu’on n’a pu les éviter, sont

envoyés en nourrice en province; la femme rentre fatiguée à la

maison; rien n’est prêt pour le repas du soir, et bien souvent,

à déjeuner, chacun a mangé de son côté. Ce n’est vraiment pas la

vie de famille comme je la conçois; c’est une simple association

entre collègues.

«Vous devez connaître suffisamment l’Angleterre pour savoir

que le travail de la femme mariée hors de son intérieur est

pratiquement nul. A Londres, les administrations publiques ou

privées occupant un personnel féminin n’admettent que des veuves

ou des célibataires; la femme mariée, qui a un protecteur légal

travaillant pour elle, doit rester au foyer.

«Voilà ce que je voudrais voir établir en France, et je croirais

mal vous connaître si je doutais un seul instant de votre avis

à ce sujet. Ne pourriez-vous pas, dans une de vos prochaines

œuvres, ou lorsque l’occasion s’en présentera, signaler cette

mauvaise compréhension de la vie à deux, combattre ce danger qui

menace l’existence même de la famille, mettre en garde l’Ève

d’aujourd’hui contre des propositions matrimoniales trop souvent

guidées par l’intérêt?»

Si mon correspondant veut dire qu’un labeur qui entrave la vie à deux

dans le ménage est fâcheux pour une femme mariée, il est clair que je

suis avec lui.

Mais:

1º Il admet lui-même le travail au dehors pour les veuves et les

vieilles filles. Or il y a beaucoup de veuves (les femmes se mariant

plus jeunes et vivant plus longtemps que les hommes); le célibat est

aussi la condition forcée d’un grand nombre de femmes, d’un nombre qui

va croissant.

2º Un employé de bureau, absent de chez lui toute la journée (sauf

l’heure du repas méridien), jouira-t-il d’une vie conjugale moins

intime si sa femme a elle-même des heures de bureau qui, naturellement,

coïncident à peu près avec les siennes? Une femme est-elle plus séparée

du mari _absent_ parce qu’elle-même travaille au dehors? Notez que dans

bien des cas, au contraire (les postes, les banques, etc.), le mari et

la femme peuvent s’employer au même lieu, et alors se voient plus que

si la femme ne travaillait pas.

Cette solution du travail en ménage n’est-elle pas l’idéal des

travailleurs mariés?

3º Reste la question de l’intérieur et des enfants. Parlons d’abord des

ménages sans enfants. Mon correspondant s’illusionne s’il croit que je

vis exclusivement dans le monde riche et oisif. J’en demande pardon à

quelques lectrices que je vais certainement choquer un peu; mais du

temps que j’étais fonctionnaire en province et à Paris j’ai constaté

que la plupart des ménages moyens, ménages d’employés, de petits

professeurs, etc... sont tenus de façon assez ordinaire, assez neutre,

pour qu’une mercenaire qualifiée, surveillée par la maîtresse de la

maison aux heures que celle-ci passe chez soi, puisse prétendre à faire

aussi bien.

S’il y a des enfants, c’est autre chose: une mère n’est nulle part

mieux placée qu’auprès d’eux. _Mais encore faut-il qu’elle puisse y

demeurer_, car avant tout il importe de nourrir, de faire vivre ces

enfants! C’est en de tels cas de _nécessité_ que le travail de la femme

au dehors, non seulement se justifie, mais s’impose.

Une réflexion, pour finir:

Quand on discute la question des enfants élevés chez leurs parents,

il ne faut pas se payer de paroles. On doit juger l’état de choses

existant, non pas d’après l’intérieur idéal qui correspond à cet état

de choses, mais d’après l’intérieur réel, d’après la moyenne des

ménages. Et je demande à mes correspondants si, à peu près une fois sur

deux, une honnête pension n’est pas pour la jeune plante humaine, au

point de vue de toutes les hygiènes, un meilleur milieu que la maison

paternelle. Qu’on me réponde franchement!

Lettres à Françoise · 第 58 / 63 题