Il faut, comme mes correspondantes, l’appeler par son nom, quoique
j’aie évité autant que possible de le nommer dans les _Lettres_
elles-mêmes, non par timidité ni par hostilité, mais parce qu’en somme
je ne sais pas très bien ce que le mot signifie. Va pour «féminisme»,
si cela veut dire le souci d’une condition féminine meilleure dans la
vie sociale, dans la vie sentimentale, dans la vie intellectuelle.
Constatons d’abord que la différence entre la présente génération et
celle-ci m’est signalée de toutes parts, et par les filles et par les
mères. «Il me semble toutefois,» écrit une femme d’officier, très
sensée, jeune mère de plusieurs enfants, «qu’entre ma génération et
celle de mes filles la différence d’habitudes, d’idées, de goûts, est
déjà moins grande qu’entre nos mères et nous.»
Parmi mes correspondantes voisines de la vingtième année, je note
avec joie une quasi unanimité sur la volonté d’être des personnes,
d’assurer leur liberté au prix du travail. Je constate, en revanche,
une fâcheuse tendance à demander aux arts, et, hélas! hélas! surtout
à la littérature, les moyens de vivre. A ces néophytes je répéterai
obstinément que les difficultés de gagner sa vie dans les arts, avec
un talent moyen, sont extrêmes. Qui veut gagner sa vie doit apprendre
un vrai métier, un métier dont la «demande» soit courante... Si par
ailleurs on a quelque talent artistique, il trouvera bien moyen de
réclamer impérieusement du temps et de la place.
Plusieurs jeunes filles, et je m’en réjouis, parmi celles qui
m’écrivirent, ont d’ailleurs compris cela. L’une veut étudier la
médecine; l’autre simplement l’art de garder les malades. Mais elles
insistent sur les difficultés qu’elles rencontrent dans leur milieu
et même dans leur famille. Pauvres familles! Pauvres âmes directrices
auxquelles manque le sens de la direction!... Être des parents et se
rebeller contre l’effort d’énergie de ses enfants! Que c’est bizarre,
et que c’est triste!
... Voici, d’autre part, une question assez singulière: «--Puis-je
rester une femme du monde en devenant une femme qui gagne sa vie?»
interroge une jeune dame après avoir développé le programme de son
existence actuelle.
--Mon Dieu!... S’il s’agit, madame, du monde purement aristocratique,
l’idée qui y domine est assurément qu’on déchoit en travaillant,
fût-on un homme... (Chacun pourra examiner à quel état d’importance
et de vitalité, en France, une telle doctrine a conduit ce monde-là.)
Je dois à la vérité d’ajouter que même dans le «surmonde», pour ainsi
dire, certains esprits hardis osent braver l’opinion et travailler. Je
citerai, dans des genres différents, le marquis de Dion et la comtesse
de Noailles.
Des quatorze lettres reçues où est traitée principalement ou
incidemment la question du féminisme, une seule proteste contre
l’évolution qui porte de plus en plus le sexe faible à faire
_autrement_ les mêmes choses que le sexe fort. Si l’auteur de ce
billet, d’ailleurs aimable et charmant, mais très parfumé, un peu
trop parfumé, ne l’avait pas écrit au moment où elle n’avait lu encore
(elle l’avoue) que les six premières des _Lettres à Françoise_, elle
eût sans doute glané dans les lettres suivantes quelques réponses à
ses objections--et sur la moindre grâce des femmes qui travaillent, et
sur l’incapacité physique du joli sexe à supporter les fatigues d’un
métier de docteur, d’avocat, d’ingénieur... Nous avons répliqué à tout
cela, n’est-il pas vrai, ma nièce? Et puis, voyez-vous, la meilleure
réplique, c’est qu’il y a tout de même aujourd’hui des femmes avocats,
des femmes médecins, voire des femmes ingénieurs; il y en a maintenant
qui exercent depuis des années. Elles ne sont pas mortes à la peine
et elles sont restées des femmes. Contre le fait aucun argument ne
prévaut. S’il est clair que toutes les femmes ne sont pas armées
pour de pareils efforts, ma correspondante parfumée accordera que la
situation d’une femme avocat, médecin ou ingénieur est plus enviable
que celle de la plupart des femmes qui, n’étant point riches, ne
travaillent pas.
La plus forte et la mieux présentée des objections m’a été proposée par
un correspondant. Je ne le nommerai pas, mais je donnerai sa lettre
presque tout entière. Elle est fort bien écrite:
«... Parmi les exemples particuliers, me dit-il, que vous offrez
à l’appui de votre thèse, vous citez une jeune fille qui, grâce
à la sténo-dactylographie et à la connaissance de l’anglais, est
arrivée à se créer une position très honorable.
«Sténo-dactylographe, polyglotte moi-même, j’ai depuis une
dizaine d’années, au cours du soir où je suis professeur, dirigé
vers cette carrière un assez grand nombre de jeunes filles,
auxquelles j’ai été heureux de procurer de la sorte, avec le
gagne-pain, un bien plus précieux encore: l’indépendance.
«Mais toute médaille a son revers. Certaines de mes élèves,
par leur zèle, leur activité, leur faculté d’assimilation
bien féminine, sont arrivées à occuper dans les maisons ou
les administrations où je les ai casées des postes très
rémunérateurs. Filles d’artisans ou de petits employés, leur
maigre dot (et toutes n’en auraient pas eu) n’attirait pas
autour d’elles beaucoup d’épouseurs; mais leurs appointements,
souvent supérieurs à ceux de leurs collègues masculins, n’ont
pas manqué d’accroître l’attirance de leurs gracieux visages.
Mes vierges fortes, suivant en cela l’impulsion de la nature, se
sont mariées pour la plupart. Presque toutes (je vois fort peu
d’exceptions), malgré leur mariage et les enfants qui ont suivi,
ont continué à occuper leur place.
«Je me suis toujours élevé contre le travail, au dehors, de la
femme mariée; mais ma croisade a produit fort peu d’effet dans
mon entourage. Mes jeunes couples prétendent avoir de la sorte
une vie plus large, plus facile, et bien des fois la femme
préfère être au bureau plutôt que de s’occuper des soins du
ménage, dont elle se décharge sur quelques vagues mercenaires.
Ceci ne se passe certainement pas dans le monde que vous avez
sous les yeux; mais parcourez les magasins, les bureaux et les
ateliers parisiens: vous verrez la place énorme tenue par la
femme mariée. Les enfants, lorsqu’on n’a pu les éviter, sont
envoyés en nourrice en province; la femme rentre fatiguée à la
maison; rien n’est prêt pour le repas du soir, et bien souvent,
à déjeuner, chacun a mangé de son côté. Ce n’est vraiment pas la
vie de famille comme je la conçois; c’est une simple association
entre collègues.
«Vous devez connaître suffisamment l’Angleterre pour savoir
que le travail de la femme mariée hors de son intérieur est
pratiquement nul. A Londres, les administrations publiques ou
privées occupant un personnel féminin n’admettent que des veuves
ou des célibataires; la femme mariée, qui a un protecteur légal
travaillant pour elle, doit rester au foyer.
«Voilà ce que je voudrais voir établir en France, et je croirais
mal vous connaître si je doutais un seul instant de votre avis
à ce sujet. Ne pourriez-vous pas, dans une de vos prochaines
œuvres, ou lorsque l’occasion s’en présentera, signaler cette
mauvaise compréhension de la vie à deux, combattre ce danger qui
menace l’existence même de la famille, mettre en garde l’Ève
d’aujourd’hui contre des propositions matrimoniales trop souvent
guidées par l’intérêt?»
Si mon correspondant veut dire qu’un labeur qui entrave la vie à deux
dans le ménage est fâcheux pour une femme mariée, il est clair que je
suis avec lui.
Mais:
1º Il admet lui-même le travail au dehors pour les veuves et les
vieilles filles. Or il y a beaucoup de veuves (les femmes se mariant
plus jeunes et vivant plus longtemps que les hommes); le célibat est
aussi la condition forcée d’un grand nombre de femmes, d’un nombre qui
va croissant.
2º Un employé de bureau, absent de chez lui toute la journée (sauf
l’heure du repas méridien), jouira-t-il d’une vie conjugale moins
intime si sa femme a elle-même des heures de bureau qui, naturellement,
coïncident à peu près avec les siennes? Une femme est-elle plus séparée
du mari _absent_ parce qu’elle-même travaille au dehors? Notez que dans
bien des cas, au contraire (les postes, les banques, etc.), le mari et
la femme peuvent s’employer au même lieu, et alors se voient plus que
si la femme ne travaillait pas.
Cette solution du travail en ménage n’est-elle pas l’idéal des
travailleurs mariés?
3º Reste la question de l’intérieur et des enfants. Parlons d’abord des
ménages sans enfants. Mon correspondant s’illusionne s’il croit que je
vis exclusivement dans le monde riche et oisif. J’en demande pardon à
quelques lectrices que je vais certainement choquer un peu; mais du
temps que j’étais fonctionnaire en province et à Paris j’ai constaté
que la plupart des ménages moyens, ménages d’employés, de petits
professeurs, etc... sont tenus de façon assez ordinaire, assez neutre,
pour qu’une mercenaire qualifiée, surveillée par la maîtresse de la
maison aux heures que celle-ci passe chez soi, puisse prétendre à faire
aussi bien.
S’il y a des enfants, c’est autre chose: une mère n’est nulle part
mieux placée qu’auprès d’eux. _Mais encore faut-il qu’elle puisse y
demeurer_, car avant tout il importe de nourrir, de faire vivre ces
enfants! C’est en de tels cas de _nécessité_ que le travail de la femme
au dehors, non seulement se justifie, mais s’impose.
Une réflexion, pour finir:
Quand on discute la question des enfants élevés chez leurs parents,
il ne faut pas se payer de paroles. On doit juger l’état de choses
existant, non pas d’après l’intérieur idéal qui correspond à cet état
de choses, mais d’après l’intérieur réel, d’après la moyenne des
ménages. Et je demande à mes correspondants si, à peu près une fois sur
deux, une honnête pension n’est pas pour la jeune plante humaine, au
point de vue de toutes les hygiènes, un meilleur milieu que la maison
paternelle. Qu’on me réponde franchement!