C’est sur ce point (le mode d’apprendre recommandé, Françoise) que se
rencontrent le plus d’assentiments.
D’abord les élèves proclament l’insuffisance de leurs études et
paraphrasent sur des tous divers la devise: «Nous ne savons rien...»
Voici l’excellent commentaire d’une jeune Française, en train de
pratiquer l’allemand aux bords du Rhin:
«... Comme toutes les jeunes filles qui ont terminé leur
éducation au commencement du siècle, j’ai beaucoup lu... Que
m’en reste-t-il? L’année où j’ai passé mon brevet simple, nos
bonnes religieuses, pensant bien faire, m’ont fourré dans la
tête presque tout le contenu de mes livres, sous prétexte qu’on
pouvait me demander telle ou telle question à l’examen...
J’ai eu d’excellentes notes... Maintenant, de ce que j’ai su
et appris, il ne subsiste qu’un vrai chaos, d’où je tire à
grand’peine quelque chose de bon...»
Une jeune Nantaise:
«... Votre opinion est très juste sur les examens: on nous fait
trop apprendre et nous apprenons mal. Comme Françoise, j’ai
passé mon brevet supérieur... Hélas! que m’en reste-t-il?»
«Que nous reste-t-il de ce que nous avons appris?» Telle est la formule
quasi universelle de ces plaintes d’élèves studieuses. Écoutons
maintenant l’opinion des maîtres.
Une «vieille éducatrice», qui dirige une institution à
Neuilly-sur-Seine, écrit (et ceci vous servira pour Françoise II):
«... D’après mon expérience, la gymnastique intellectuelle
préconisée par les _Lettres à Françoise_ pour l’enseignement
secondaire peut s’employer même avec les plus jeunes enfants...
Ils sont ravis, ces petits, lorsqu’on les amène à découvrir
eux-mêmes ce qu’ils doivent apprendre...»
De Metz, une institutrice française, chargée d’instruire et d’élever
quatre fillettes:
«... J’ai été très heureuse, et un peu fière, de voir préconiser
le système que j’applique et qui me semble le plus raisonnable.
Les _Lettres à Françoise_ m’encouragent à le mettre en pratique:
elles me montrent les améliorations à y apporter...»
Quand je vous disais, Françoise, que je n’inventais rien!
L’institutrice de Metz avait sans doute, comme votre oncle, aimé les
pêches et médité sur la culture du petit pêcher.
Une autre «vieille éducatrice», de Bruxelles:
«... Il ne suffit pas de bourrer le cerveau, d’y accumuler
matière sur matière, il s’agit d’y faire entrer peu à peu ce
qui devra le pénétrer, s’y graver et n’en plus sortir. Et, si
l’éducateur le veut, _c’est si facile, même en tenant compte des
programmes et des examens!_...»
Vous entendez, Françoise? Une institutrice qui a _trente-trois ans_ de
métier déclare que l’application de notre système est facile!... Ai-je
dit autre chose?
Sur le point spécial des _précis_, un correspondant, du sexe fort cette
fois, ingénieur civil, se distingue parmi l’approbation générale. Je
veux citer en partie sa lettre, d’une belle chaleur.
«J’approuve hautement le système des précis... Mais, monsieur,
faire voir n’est pas tout: il faut agir. Je suis bien convaincu
que ce n’est pas de gaîté de cœur ni par goût que Jules Lemaître
a laissé les lettres pour courir la politique; il croyait
devoir le faire. Vous, quoique le métier d’éditeur n’ait rien
de réjouissant pour vous, vous devez l’entreprendre!... Il
faut prêcher d’exemple. A côté de ces terribles publications
pédagogiques exécutées par un tas de malheureux sous la
direction du célèbre M. Untel, il faut que vous preniez
la direction effective d’un ensemble classique de livres
d’instruction comme vous les comprenez. Vous l’avez bien dit,
vous avez pour cela l’avantage de n’être pas ministre. Il faut
que vous preniez l’initiative de créer les livres de classe de
Françoise II, _et même de Maxime II_. Ce n’est peut-être pas
bien amusant, mais c’est un grand devoir à remplir. Vous ne
pouvez l’éluder.
«Trouvez des collaborateurs dans les diverses connaissances
nécessaires: qu’ils s’inspirent de vos idées pour écrire,
chacun, sur la matière qu’ils connaissent le mieux et dans
l’ordre tracé par vous, le livre des connaissances minimum.
Surveillez-en l’exécution en les dirigeant, en uniformisant
l’esprit de cette publication. Vous aurez ainsi rendu le plus
éminent service.»
Je répondrai à ce correspondant (en le priant de croire que je ne fais
pas ici de fausse modestie) que je me sens radicalement incapable de
diriger une telle publication scolaire. L’œuvre requiert une expérience
pédagogique, une érudition aussi, auxquelles je ne prétends point.
Tout au plus serais-je en état d’exécuter un volume, entre autres,
de l’encyclopédie des précis... A chacun son métier: les livres
d’enseignement doivent être faits par des maîtres. Notre rôle, à nous
autres, est de méditer les questions générales et d’y proposer des
solutions. C’est ce que j’ai tâché de faire.