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_Excursion dans l’Indre.--Le choix de la maison.--Opinion de

Lucie sur la province.--Opinion de Françoise.--Opinion de

l’oncle.--Un chapitre de la philosophie du bonheur.--Que la

médiocrité de la fortune et du séjour est bienfaisante aux

jeunes époux.--Conseils pratiques sur le trousseau, sur le

mobilier.--Point de luxe.--Point de provisoire._

Hôtel Adriatique, janvier 1902.

Je vous ai suivie par la pensée, chère Françoise, dans l’expédition que

me narre votre lettre. Je vous ai vue prenant avec Mme Le Quellien et

Lucie le train de Châteauroux, débarquant à la gare de cette modeste

capitale. J’ai imaginé votre joie à retrouver Maxime, à pénétrer dans

son garni de sous-lieutenant, à déjeuner dans son hôtel. Moi-même, il

y a quelque quinze ans, j’ai habité le chef-lieu du département de

l’Indre; mes souvenirs ont su évoquer d’une façon précise les places,

les rues, les allées que vous avez parcourues tous les quatre à la

recherche du logis où s’abritera, dans quelques mois, votre jeune

félicité d’épouse.

Il paraît que Lucie poussait les hauts cris: «Dieu! que cette ville est

laide!... Que ces maisons sont inconfortables!... Faut-il que Françoise

t’adore, Maxime, pour consentir à vivre dans un pareil trou!... Moi,

mon parti est arrêté: je ne me marierai qu’avec la condition d’habiter

Paris!...» Entre nous, Lucie, malgré ses airs entendus, malgré qu’elle

soit de cinq mois votre aînée, est une enfant qui parle à tort et à

travers, infiniment plus enfant que vous, Françoise. En dépit de ses

préoccupations et de ses propos romanesques, elle ne sait pas ce que

c’est que d’aimer... Plus raisonnable et mieux renseignée, ma chère

nièce, vous n’avez pas éprouvé la sensation d’un exil en pays barbare,

parce que des maisons un peu moins hautes, pourvues de magasins un

peu moins brillants, bordaient des rues un peu moins larges qu’à

Paris... Sans doute vous ne pouviez exagérer la complaisance jusqu’à

admirer Châteauroux. Mais c’était la ville où les nécessités de la vie

fixaient votre fiancé; vous la visitiez pour la première fois dans

l’allégresse de marcher côte à côte avec lui; surtout vous pensiez

que là s’inaugurerait votre vie à deux. Cette espérance vous rendit

intéressant et presque cher le décor banal d’une préfecture de province

française.

«Est-ce drôle, mon bon oncle! me dites-vous, Châteauroux n’est pas

le séjour que nous aurions choisi, ni Maxime ni moi... La ville est

mélancolique; tout ce que Maxime nous a fait visiter en fait de

logements est médiocre, plutôt laid... Pourtant, revenue place Possoz,

je me sens un violent désir de ce grand village morne, de ces vieilles

maisons mal bâties... Et je crois que, si d’ici à mon mariage Maxime

était inopinément nommé à Paris, j’en aurais un peu de regret...»

Voilà, Françoise, d’excellentes dispositions pour vous adapter à la

vie de femme d’officier. Je partage d’ailleurs pleinement votre avis

sur le dernier point: je considérerais comme fort regrettable pour

vous et pour Maxime que celui-ci fût nommé à Paris en ce moment. Vous

n’obtiendriez pas de moi, malgré ma faiblesse et vos séductions, une

démarche pour aider à ce changement. Cela vous étonne? Je vais vous

dire mes raisons, et du même coup je répondrai à diverses questions que

vous me posez sur le point de votre installation pratique, et sur le

problème d’accorder le légitime désir d’un intérieur agréable, voire

élégant, avec un budget limité.

Prenons les choses d’un peu haut.

Il y a, Françoise, une philosophie, ou, plus modestement, une hygiène

du bonheur. Elle n’est codifiée nulle part, et c’est dommage: car

la plupart des gens gâchent leurs facultés d’être heureux bien plus

imprudemment encore que leur santé. Je ne prétends pas tenir dans ma

tête ni dans mes cartons le code de cette hygiène. Mais j’en sais au

moins quelques principes que la méditation m’avait enseignés et qu’a

confirmés pour moi l’expérience. L’un de ces principes, qu’on devrait

sans cesse répéter aux nouveaux époux, est: que le bonheur d’un jeune

ménage est tout entier dans le fait d’être jeunes à deux, et que non

seulement il n’emprunte rien aux avantages de situation, de relations,

de fortune, de luxe, mais que ces divers avantages, s’ils sont

excessifs, empiètent sur lui et l’amoindrissent.

J’exclus, bien entendu, le cas où le jeune ménage manque du nécessaire:

l’absence de souci, a dit Saint-Augustin, est la première condition

du bonheur. Mais j’affirme que pour être, à vingt-cinq ans (l’âge

de Maxime), parfaitement conscient de la joie d’être votre mari,

Françoise, il vaut mieux avoir huit mille francs de revenu total que

cent mille; il vaut mieux être un insoucieux lieutenant qu’un homme

célèbre ou un important brasseur d’affaires; il vaut mieux habiter sur

les allées de Déols, à Châteauroux, une humble maison provinciale,

qu’un hôtel princier sur l’avenue Montaigne...

Observez que je n’invoque pas de vagues et plates théories sur

les joies de la médiocrité. Je dis une chose plus précise et mieux

circonscrite. Quand Maxime aura quarante ans et vous trente-trois,

jolie Françoise, je vous tiendrai un tout autre langage... Ce que je

prétends, sans plus, c’est que la médiocrité de la fortune, de la

situation, c’est que le silence et l’humilité du milieu sont propices,

presque indispensables au bonheur de deux nouveaux mariés qui, dans le

sens total du mot, _s’aiment_. C’est que le jeune amour, quand il est

vraiment jeune et vraiment amour, se suffit à lui-même; qu’il est une

joie tellement rare, tellement essentielle, que toute joie autre et

simultanée diminue la somme totale du bonheur.

J’ai dit: le jeune amour. Car, Françoise, vous pouvez bien espérer que

l’amour ne désertera jamais votre foyer: mais la jeunesse le désertera

certainement. Et donc il viendra un temps où, sans aimer moins Maxime,

vous l’aimerez d’autre façon. Votre amour vieillira comme son visage

et le vôtre: se le dissimuler est pure vanité et puérilité. L’amour ne

dévorera plus toutes les minutes de votre vie. Vous ne lui ferez plus

de tort en donnant de votre pensée, de vos loisirs, de vos efforts, à

autre chose qu’à lui. Alors, s’occuper avec Maxime de son avancement,

de votre fortune, du luxe de la maison, sera une façon nouvelle de

vous aimer, adéquate à votre âge. De cette adaptation progressive aux

saisons de l’amour résultent l’harmonie et le bonheur du ménage. Le

bonheur à deux est, alors, un fruit naturel mûri dans sa saison. Les

fruits hâtifs, les fruits tardifs sont de mauvais fruits.

J’éprouve une pitié sincère pour la plupart de ces couples de «grands

mariages» dont Paris nous offre le spectacle presque quotidien. Pauvres

jeunes gens! En additionnant leurs âges, à peine ils dépassent la

quarantaine, et déjà on les condamne à vivre dans le maximum du luxe

et du confort, avec un nombreux appareil domestique, le harassement

de recevoir et d’être reçus, le souci d’avancer dans la fortune, dans

les places ou simplement dans le monde. On leur impose les soins et

le régime qui conviennent merveilleusement, mais exclusivement à

la maturité. En somme, on leur escamote la jeunesse, la précieuse,

irremplaçable, divine jeunesse. On leur vole dix ou quinze ans de vie

sentimentale, pour leur offrir en échange dix ans de la vie d’affaires,

dont ils connaîtront toujours assez tôt le vide décevant. On les prive,

même dans cette vie d’affaires, du seul condiment qui l’assaisonne: la

sensation de grandir, de progresser. Tout de suite, ils ont tout.

Je plains aussi, Françoise, les couples plus modestes qui installent

leur foyer à Paris. Pour droits que soient leurs cœurs et si fort

qu’ils s’aiment, la foire au luxe qui les environne suffit à leur

tourner l’esprit s’ils ne l’ont solide. En ai-je vu, de ces pauvres

couples que l’envie du luxe impossible hantait au point de gâter

leur joie de jeunes époux! Le moyen pour deux petits oiseaux d’être

heureux, s’ils dédaignent leur nid? Souvent, d’ailleurs, ce dédain du

nid trop modeste part d’un bon sentiment, d’un sentiment altruiste:

en le grattant bien, on trouverait de l’amour dessous. Le mari pense:

«Comme le luxe _lui_ siérait bien! Cet écrin médiocre à ce bibelot

rare, quel contresens!...» La femme pense: «Je serais tellement

plus jolie dans les robes, dans le salon de madame X...! Et qu’_il_

m’aimerait mieux!...» Ah! les nigauds! ils ne se doutent pas que nulle

parure n’accroît le charme de l’extrême jeunesse, et que ce charme n’a

pas besoin d’un cadre luxueux, au contraire. Mettez une collerette d’or

à une rose, sera-t-elle plus belle? Nullement, et elle sera moins une

rose. Vérités que tout le monde proclame, la jeunesse passée. Il n’y a

que les jeunes gens pour n’en pas être convaincus.

Aussi, chère Françoise, je considère sans paradoxe que c’est un grand

bonheur pour Maxime et pour vous de n’être point riches, de n’être

nullement des personnages en vue, et d’installer votre foyer dans

une des plus insignifiantes villes de la province française... La

miséricordieuse destinée vous préserve même de la tentation somptuaire.

Avec vos huit mille livres de revenu et les commodités de la vie

militaire, vous ne saurez souffrir, à Châteauroux, de comparaisons

humiliantes: mais aussi ne pourrez-vous entreprendre d’étonner l’Indre

par l’éclat de votre luxe. Donc il ne sera pas question de luxe

dans votre nid. Il ne sera pas non plus question d’ambition, hors

celle--modeste--que Maxime soit en temps utile maintenu au tableau...

Heureux enfants! Vous n’aurez qu’à penser l’un à l’autre, à vous aimer

sans distraction! Heureux, trop heureux enfants!

Pour en venir aux conseils pratiques que vous sollicitez sur votre

installation et même (faut-il que je sois assez un vieil oncle de tout

repos!) sur votre trousseau, je recommande, naturellement, une grande

simplicité, conforme à votre âge et à vos ressources. Mais qui dit

simplicité ne dit pas laideur ou vulgarité, et sur la façon d’être

simple il faut encore s’entendre.

Prenons, par exemple, la question du trousseau. Comment simplifier le

trousseau? Premièrement, en excluant le linge, les toilettes et les

bijoux d’un prix excessif, d’un prix en désaccord trop manifeste avec

votre jeunesse et votre revenu. Je vous préviens que si j’aperçois dans

ledit trousseau «le jupon de cinq cents francs» dont périodiquement

nous entretiennent les gazettes je le déchire sous vos yeux.

Seconde manière de simplifier le trousseau: en diminuer la quantité.

Ce moyen, le plus sûr et le plus facile, vous permet, malgré vos

ressources restreintes, de n’acquérir tout de même rien de laid.

Jamais, jamais, sauf le cas d’indigence, on n’est excusable d’acheter

pour son usage quelque chose de laid. Réduisez donc au large

nécessaire, sans plus, votre lingerie et vos costumes. Grâce à cette

réduction, ne composez l’un et l’autre que d’éléments choisis et

jolis,--sinon de grand luxe et de grand prix.

[Illustration]

Le même principe vous guidera dans l’installation du foyer. Choisissez

une petite maison, mais agréable à l’œil et bien située. Vous avez

déjà constaté, pendant les mois de Rosny-sur-Mer, qu’un très grand

bonheur peut tenir en très peu d’espace. Je veux que votre jeunesse,

votre amour, votre qualité de «débutants dans la vie» soit exprimée par

l’exiguité relative du logis. A quoi bon tant de place, si le bonheur

consiste à être tout proches l’un de l’autre?... D’ailleurs une petite

maison exige moins de meubles, moins de tentures, moins de rideaux, et

le service en est plus aisé. Votre maison sera donc mieux tenue avec le

personnel domestique restreint dont vous disposez, et,--comme pour le

trousseau,--achetant moins de choses, vous pourrez n’en point admettre

de laides ni de vulgaires.

Pour vous guider dans vos choix, je vous propose une règle très simple.

Choisissez les objets de votre ménage nouveau, de façon qu’ils ne

déparent jamais la maison, quand celle-ci sera plus ample et que vous,

les habitants, serez plus vieux et plus considérables. Il est aisé,

soit avec les exemplaires simples des styles anciens, soit avec ceux

des styles modernes qui ne visent pas à l’extravagance, de s’entourer à

peu de frais d’un décor agréable et durable. Durable: c’est important.

Méprisons les gens qui changent à tout propos de mobilier! Ils n’ont

pas le sens du foyer. N’installez que trois pièces de votre maison si

l’argent vous manque, mais n’y tolérez rien de vulgaire, sous prétexte

de provisoire. D’ailleurs, avec une personne de votre goût, on peut

être tranquille. Je ne verrai pas dans votre salle à manger le buffet

Henri II du faubourg Saint-Antoine, orné de perdreaux en saillie sur

les panneaux, ni les affreux rideaux en faux velours, ni les imitations

de tapisseries, ni tout le luxe à bas prix, aussi répugnant que les

«complets confection» des grands magasins. Vous ne choisirez que des

choses jolies. Il suffit de vous mettre en garde contre la tentation de

les choisir trop luxueuses ou d’en vouloir trop.

Donc, trousseau restreint, ne contenant nulle pièce vulgaire,--mais

dont nulle ne vise à étonner par son prix excessif; logis point trop

grand, dont les dimensions et le décor expriment l’état de fortune,

l’âge et la situation des habitants,--mais où chaque objet soit,

autant que possible, adaptable à l’accroissement progressif du

ménage; telle me paraît être la formule qui convient au cas du jeune

couple Despeyroux. Vous éviterez ainsi l’effort ridicule, malsain, de

paraître au-dessus de vos ressources, ce qui est une faute d’harmonie

et par suite une laideur. Vous éviterez cette autre erreur de goût et

de sentiment dont témoigne l’installation «provisoire» de certains

nouveaux mariés. Le foyer, fût-il d’un militaire, doit exclure le

provisoire. Les choses destinées à être témoin de votre premier bonheur

d’épouse méritent d’être ensuite précieusement conservées: donc il les

faut assez jolies dans leur simplicité pour qu’elles vous tiennent

compagnie toujours, sans vous déparer jamais.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 52 / 63 题