_Première consultation.--Idées de Lucie.--La question des
voyages.--Sont-ils décevants?--Le rêve et le souvenir.--Le
voyage de noces: il est symbolique.--De la retraite et de la vie
intérieure.--Utilité des illusions._
Hôtel Adriatique, décembre 1901.
Votre première lettre-consultation, ma chère Françoise, porte sur le
point délicat du voyage de noces. A l’occasion de son mariage, Maxime
obtiendra de ses chefs un congé de six semaines, qu’on pourra prolonger
un peu grâce à la faveur du colonel. A quoi emploierez-vous ces six
semaines? Votre mère conseille le traditionnel voyage de noces: Maxime
est de son avis. Lucie, la sœur de Maxime, prétend au contraire que
le voyage de noces est une coutume surannée. «Lorsqu’on n’a pas de
château pour y passer sa lune de miel--dit Lucie--le plus chic est de
s’en aller tout simplement, incognito, dans un bon hôtel de Paris,
comme si l’on était des étrangers... Les voyages sont inconfortables
et bien vite ennuyeux. Le voyage de noces est, en plus, ridicule...
Toutes mes amies mariées sont d’accord là-dessus...» Ainsi parle Lucie
du haut de sa charmante inexpérience. Vous, ma nièce, vous hésitez. Le
voyage vous tente, mais les propos de Lucie vous alarment. Et vous me
dites: «Mon oncle, vous qui, par goût, êtes si souvent sur les routes,
conseillez-moi... Les voyages sont-ils vraiment à ce point décevants?
Et le voyage de noces, en particulier, est-il une coutume si grotesque?»
J’aurais mauvaise grâce, Françoise, à dauber sur les voyages en
général, puisque à l’heure présente je vous écris d’une station
d’hiver de l’Adriatique et qu’un timbre autrichien sert de passe-port
à ma réponse. Toutefois, je sais ce qu’on reproche aux voyages en
général, et moi-même, à certaines minutes de mauvaise humeur, je
le leur ai reproché. Au commencement de l’été dernier je m’étais
bien juré de laisser passer la belle saison sans monter ni dans un
_sleeping-car_ ni dans l’ascenseur d’un hôtel étranger. Je vous avais
informée de ce beau projet... Pourtant, ce ne sont pas les kobolds
qui m’ont transporté ici... Cela prouve qu’il ne faut jurer de rien.
Cela prouve aussi que quiconque a une fois introduit dans sa vie
l’habitude des voyages sentira infailliblement, de temps à autre, la
nostalgie de l’«ailleurs», la manie d’essayer d’être un autre homme
sous d’autres latitudes... Quant au voyage de noces, il possède les
attraits et les défauts des voyages ordinaires à la dixième puissance,
pourrait-on dire. Il est le voyage par excellence, le plus voyage
de tous les voyages. C’est pourquoi il a des détracteurs et des
fauteurs passionnés. Je vous dirai mon avis sur ce qui le concerne en
particulier. Traitons d’abord la question des voyages en général.
On a dit à Lucie que tous les voyages étaient décevants. Ils le sont en
effet. Peut-être est-ce la faute des illusions que nous nous forgeons
à l’avance, sur la foi des récits que nous font d’autres voyageurs,
sur la lecture des livres, même sur l’inspection de ce qui semble
pourtant un témoin irrécusable: les photographies. Livres et voyageurs
mentent en général, ou du moins exagèrent: c’est trop naturel. Faire
un récit en prévenant d’avance qu’il est dépourvu d’intérêt, c’est
provoquer l’objection: «Pourquoi le faites-vous?» Rien n’est plus
assommant qu’un voyageur proclamant son dégoût et son dédain: tandis
qu’un léger ton de gasconnade ou une pointe d’accent marseillais ne
messied point au conteur revenu de loin... Les gravures, les tableaux,
les photographies elles-mêmes mentent aussi. Quiconque a manié la
plaque sensible et la poire de caoutchouc connaît «les trucs» au
moyen desquels on approfondit une perspective, les choix ingénieux
d’éclairage, les points de vue transformateurs. On flatte la nature,
on flatte l’œuvre d’art en les reproduisant, comme on flatte un visage
humain.
Ainsi tout conspire pour tromper le voyageur au départ. Mais ce qui le
trompe le mieux, c’est encore son imagination. Il y a de la magie dans
ces mots: «Voyage... Partir...» Selon le vers du poète latin:
_Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie..._
Or, partir, voyager, il semble que ce ne soit plus attendre
quiètement la vie, mais courir au-devant d’elle. Comme notre vie est
habituellement réglée, et, par là, doucement monotone, nous imaginons
qu’en sortant soudain des lieux et des habitudes de cette vie
quotidienne nous allons pénétrer aussitôt dans un monde d’imprévu et
d’aventures.
Il se trouve qu’en réalité presque rien de tout cela ne se réalise.
L’imprévu et l’aventure du voyage sont supprimés depuis qu’il est
aussi aisé (sauf la question de temps) d’aller de la gare de l’Est à
Irkoutsk que de la même gare à la place du Trocadéro. Dans les deux
cas, il suffit de s’asseoir dans un véhicule et de laisser faire...
Tout pèlerin sincère conviendra d’ailleurs que le premier tête-à-tête
avec un chef-d’œuvre, un monument, un site célèbres comporte presque
toujours une déception. Ce n’est pas la faute du chef-d’œuvre ou
du site: c’est la faute de notre rêve qui les a parés à l’avance
d’irréalisables attraits. C’est tellement peu la faute du chef-d’œuvre
ou du site qu’au second pèlerinage il n’y a plus de déception. Mais que
de gens ne font point, ne peuvent point faire ce second pèlerinage au
même lieu!
Heureusement, et c’est un trait notable de la psychologie du voyageur,
il est bien rare que celui-ci garde rancune aux œuvres d’art et aux
paysages. Une sorte de pudeur l’empêche d’avouer sa déception au moment
où il l’éprouve: il s’impose alors une factice admiration, d’accord
avec les guides. Puis, dès que l’objet n’est plus sous ses yeux,
l’impression décevante commence à s’effacer. Une harmonie spontanée
se fait entre le sentiment personnel et l’opinion courante. Enfin,
le voyage fini, le voyageur rentré dans ses foyers, l’imagination
recommence sur le canevas du passé la broderie de Pénélope dont elle
avait décoré l’avenir. Comme on avait rêvé à l’avance des émotions
irréalisables, on se suggère qu’on en éprouva. Le souvenir, ingénieux
et illusoire, réédifie lentement et secrètement le décor qu’avait
dressé l’espérance, en sorte que le voyageur est sincère lorsque à
son tour, vous contant son voyage, ses mensonges vous préparent des
illusions.
Eh bien! cette double excitation du sens imaginatif, avant et après,
suffisent, à mon avis, pour recommander les voyages: et à ce même titre
le voyage de noces me semble un usage digne d’être maintenu... Dans
quelques mois, Françoise, en même temps que vous partirez pour quelque
pays étranger en compagnie de Maxime, vous commencerez un voyage bien
autrement aventureux, celui de la vie conjugale. Ce voyage-là, vous
y rêvez comme à l’autre; comme l’autre vous l’ornez à l’avance de
toutes sortes d’émotions et de plaisirs. Vous avez beau être une petite
personne d’esprit lucide et pratique, je vous défie d’imaginer dans
votre avenir avec Maxime autre chose que de la joie... La solitude avec
Maxime, joie. Attendre à la maison Maxime qui va rentrer du quartier,
joie. La maternité, joie. Maxime lieutenant, capitaine, décoré, joie...
Et ainsi de suite... En fait, la vie conjugale, même entre deux êtres
qui s’aiment, est un mélange de félicité et de peine, et sans doute,
devant la réalité, vous éprouverez souvent, Françoise, la déception du
voyageur en présence du site ou du chef-d’œuvre vantés... Alors, ne
vous arrêtez pas à cette déception; selon le mot des casuistes, n’y
consentez point... Ayez confiance: dites-vous que l’éloignement dans le
passé vous rendra bientôt le mirage auquel l’éloignement dans l’avenir
avait accoutumé votre âme... Quand votre mère songe à ses propres
fiançailles, à son propre voyage de noces, à tous les événements de
l’existence étroitement unie qu’elle mena avec votre père, elle revoit
un pays aussi enchanteur, aussi chimérique que celui dont vous rêvez
aujourd’hui. Pourtant votre mère a vécu, et vous allez vivre! Oh! la
merveilleuse réserve d’espoir enchanteur, de souvenir illusoire, que
chaque génération transmet à la suivante, et qui est comme le sel de la
vie!
Le mérite du voyage de noces, c’est d’accroître cette dose d’espoir et
d’enthousiasme si nécessaire à deux êtres qui vont ensemble s’avancer
dans la vie. C’est de parer de mystère et d’imprévu les premiers pas
du couple nouveau. Qu’importe s’il amène les petites déceptions,
inévitables dès que la réalité vient contrôler un rêve?... Rentré dans
la vie courante du ménage, le jeune époux, la jeune épouse, aboliront
instinctivement la mémoire de ces déceptions. De nouveau le voyage de
noces apparaîtra dans un halo de joie, de tendresse, d’enthousiasme. Il
demeurera, en même temps qu’un symbole charmant de la vie conjugale, la
porte de lumière par où le jeune couple fit son entrée dans cette vie.
Donc, chère Françoise, non seulement je suis partisan du voyage
de noces, mais je conseillerais volontiers à tous les époux de le
recommencer de temps à autre. J’entends que deux êtres qui s’aiment
font sagement de s’isoler parfois des spectacles et des personnes
qu’ils voient habituellement, et de s’essayer au tête-à-tête, comme
dans les premières semaines du mariage. Tant de couples perdent
insensiblement l’habitude de vivre réellement en commun! Cependant, le
goût de la vie à deux, le besoin réciproque de la présence, sont les
vrais biens du mariage, ceux qu’aucun incident ne saurait briser. Le
voyage à deux permet aux époux de se rendre compte de la solidité, de
la tension de ces liens. Le voyage à deux, c’est, dans la vie mariée,
l’équivalent de la «retraite» dans le célibat monastique.
[Illustration]
Aussi les gens du monde, les ironistes et les philosophes de salon
raillent-ils les voyages conjugaux, en particulier le voyage de noces:
car philosophes de salon, ironistes et mondains ont l’horreur, la peur
de la «retraite», et, en général, de la vie intérieure.
Je vous le demande, Françoise, quelle retraite, quelle halte dans la
vie peut comporter un banal séjour de quelque vingt-quatre heures
dans un hôtel parisien, avec le bruit familier de la capitale autour
de soi et tout l’appareil de dissipation inséparable de Paris? Ah! la
laide coutume, imaginée à coup sûr par des viveurs éreintés et des
demoiselles désabusées à l’avance!
N’y cédez pas, Françoise. A l’aube du mariage, faites comme votre mère,
comme vos aïeules, le traditionnel pèlerinage vers l’inconnu, vers la
solitude à deux, vers le rêve. Sans doute la vie est un tissu de joies
et de peines; il faut se fortifier le cœur à l’avance pour soutenir
tous les chocs qu’elle nous destine. Est-ce une raison pour refuser,
dès le commencement de la route, le meilleur viatique: l’espoir--dût à
cet espoir se mêler une dose d’illusion?...--Les sages, voyez-vous, ma
jolie nièce, se gardent bien de chasser l’illusion de leur vie, sous
prétexte d’éviter les déceptions. Pour eux, c’est la réalité, c’est
la déception même, qui ne durent point; elles masquent un instant
l’illusion, puis disparaissent. L’illusion demeure; elle est éternelle.
Aimez l’illusion.
[Illustration]