XXIX

_Première consultation.--Idées de Lucie.--La question des

voyages.--Sont-ils décevants?--Le rêve et le souvenir.--Le

voyage de noces: il est symbolique.--De la retraite et de la vie

intérieure.--Utilité des illusions._

Hôtel Adriatique, décembre 1901.

Votre première lettre-consultation, ma chère Françoise, porte sur le

point délicat du voyage de noces. A l’occasion de son mariage, Maxime

obtiendra de ses chefs un congé de six semaines, qu’on pourra prolonger

un peu grâce à la faveur du colonel. A quoi emploierez-vous ces six

semaines? Votre mère conseille le traditionnel voyage de noces: Maxime

est de son avis. Lucie, la sœur de Maxime, prétend au contraire que

le voyage de noces est une coutume surannée. «Lorsqu’on n’a pas de

château pour y passer sa lune de miel--dit Lucie--le plus chic est de

s’en aller tout simplement, incognito, dans un bon hôtel de Paris,

comme si l’on était des étrangers... Les voyages sont inconfortables

et bien vite ennuyeux. Le voyage de noces est, en plus, ridicule...

Toutes mes amies mariées sont d’accord là-dessus...» Ainsi parle Lucie

du haut de sa charmante inexpérience. Vous, ma nièce, vous hésitez. Le

voyage vous tente, mais les propos de Lucie vous alarment. Et vous me

dites: «Mon oncle, vous qui, par goût, êtes si souvent sur les routes,

conseillez-moi... Les voyages sont-ils vraiment à ce point décevants?

Et le voyage de noces, en particulier, est-il une coutume si grotesque?»

J’aurais mauvaise grâce, Françoise, à dauber sur les voyages en

général, puisque à l’heure présente je vous écris d’une station

d’hiver de l’Adriatique et qu’un timbre autrichien sert de passe-port

à ma réponse. Toutefois, je sais ce qu’on reproche aux voyages en

général, et moi-même, à certaines minutes de mauvaise humeur, je

le leur ai reproché. Au commencement de l’été dernier je m’étais

bien juré de laisser passer la belle saison sans monter ni dans un

_sleeping-car_ ni dans l’ascenseur d’un hôtel étranger. Je vous avais

informée de ce beau projet... Pourtant, ce ne sont pas les kobolds

qui m’ont transporté ici... Cela prouve qu’il ne faut jurer de rien.

Cela prouve aussi que quiconque a une fois introduit dans sa vie

l’habitude des voyages sentira infailliblement, de temps à autre, la

nostalgie de l’«ailleurs», la manie d’essayer d’être un autre homme

sous d’autres latitudes... Quant au voyage de noces, il possède les

attraits et les défauts des voyages ordinaires à la dixième puissance,

pourrait-on dire. Il est le voyage par excellence, le plus voyage

de tous les voyages. C’est pourquoi il a des détracteurs et des

fauteurs passionnés. Je vous dirai mon avis sur ce qui le concerne en

particulier. Traitons d’abord la question des voyages en général.

On a dit à Lucie que tous les voyages étaient décevants. Ils le sont en

effet. Peut-être est-ce la faute des illusions que nous nous forgeons

à l’avance, sur la foi des récits que nous font d’autres voyageurs,

sur la lecture des livres, même sur l’inspection de ce qui semble

pourtant un témoin irrécusable: les photographies. Livres et voyageurs

mentent en général, ou du moins exagèrent: c’est trop naturel. Faire

un récit en prévenant d’avance qu’il est dépourvu d’intérêt, c’est

provoquer l’objection: «Pourquoi le faites-vous?» Rien n’est plus

assommant qu’un voyageur proclamant son dégoût et son dédain: tandis

qu’un léger ton de gasconnade ou une pointe d’accent marseillais ne

messied point au conteur revenu de loin... Les gravures, les tableaux,

les photographies elles-mêmes mentent aussi. Quiconque a manié la

plaque sensible et la poire de caoutchouc connaît «les trucs» au

moyen desquels on approfondit une perspective, les choix ingénieux

d’éclairage, les points de vue transformateurs. On flatte la nature,

on flatte l’œuvre d’art en les reproduisant, comme on flatte un visage

humain.

Ainsi tout conspire pour tromper le voyageur au départ. Mais ce qui le

trompe le mieux, c’est encore son imagination. Il y a de la magie dans

ces mots: «Voyage... Partir...» Selon le vers du poète latin:

_Nous ne vivons jamais, nous attendons la vie..._

Or, partir, voyager, il semble que ce ne soit plus attendre

quiètement la vie, mais courir au-devant d’elle. Comme notre vie est

habituellement réglée, et, par là, doucement monotone, nous imaginons

qu’en sortant soudain des lieux et des habitudes de cette vie

quotidienne nous allons pénétrer aussitôt dans un monde d’imprévu et

d’aventures.

Il se trouve qu’en réalité presque rien de tout cela ne se réalise.

L’imprévu et l’aventure du voyage sont supprimés depuis qu’il est

aussi aisé (sauf la question de temps) d’aller de la gare de l’Est à

Irkoutsk que de la même gare à la place du Trocadéro. Dans les deux

cas, il suffit de s’asseoir dans un véhicule et de laisser faire...

Tout pèlerin sincère conviendra d’ailleurs que le premier tête-à-tête

avec un chef-d’œuvre, un monument, un site célèbres comporte presque

toujours une déception. Ce n’est pas la faute du chef-d’œuvre ou

du site: c’est la faute de notre rêve qui les a parés à l’avance

d’irréalisables attraits. C’est tellement peu la faute du chef-d’œuvre

ou du site qu’au second pèlerinage il n’y a plus de déception. Mais que

de gens ne font point, ne peuvent point faire ce second pèlerinage au

même lieu!

Heureusement, et c’est un trait notable de la psychologie du voyageur,

il est bien rare que celui-ci garde rancune aux œuvres d’art et aux

paysages. Une sorte de pudeur l’empêche d’avouer sa déception au moment

où il l’éprouve: il s’impose alors une factice admiration, d’accord

avec les guides. Puis, dès que l’objet n’est plus sous ses yeux,

l’impression décevante commence à s’effacer. Une harmonie spontanée

se fait entre le sentiment personnel et l’opinion courante. Enfin,

le voyage fini, le voyageur rentré dans ses foyers, l’imagination

recommence sur le canevas du passé la broderie de Pénélope dont elle

avait décoré l’avenir. Comme on avait rêvé à l’avance des émotions

irréalisables, on se suggère qu’on en éprouva. Le souvenir, ingénieux

et illusoire, réédifie lentement et secrètement le décor qu’avait

dressé l’espérance, en sorte que le voyageur est sincère lorsque à

son tour, vous contant son voyage, ses mensonges vous préparent des

illusions.

Eh bien! cette double excitation du sens imaginatif, avant et après,

suffisent, à mon avis, pour recommander les voyages: et à ce même titre

le voyage de noces me semble un usage digne d’être maintenu... Dans

quelques mois, Françoise, en même temps que vous partirez pour quelque

pays étranger en compagnie de Maxime, vous commencerez un voyage bien

autrement aventureux, celui de la vie conjugale. Ce voyage-là, vous

y rêvez comme à l’autre; comme l’autre vous l’ornez à l’avance de

toutes sortes d’émotions et de plaisirs. Vous avez beau être une petite

personne d’esprit lucide et pratique, je vous défie d’imaginer dans

votre avenir avec Maxime autre chose que de la joie... La solitude avec

Maxime, joie. Attendre à la maison Maxime qui va rentrer du quartier,

joie. La maternité, joie. Maxime lieutenant, capitaine, décoré, joie...

Et ainsi de suite... En fait, la vie conjugale, même entre deux êtres

qui s’aiment, est un mélange de félicité et de peine, et sans doute,

devant la réalité, vous éprouverez souvent, Françoise, la déception du

voyageur en présence du site ou du chef-d’œuvre vantés... Alors, ne

vous arrêtez pas à cette déception; selon le mot des casuistes, n’y

consentez point... Ayez confiance: dites-vous que l’éloignement dans le

passé vous rendra bientôt le mirage auquel l’éloignement dans l’avenir

avait accoutumé votre âme... Quand votre mère songe à ses propres

fiançailles, à son propre voyage de noces, à tous les événements de

l’existence étroitement unie qu’elle mena avec votre père, elle revoit

un pays aussi enchanteur, aussi chimérique que celui dont vous rêvez

aujourd’hui. Pourtant votre mère a vécu, et vous allez vivre! Oh! la

merveilleuse réserve d’espoir enchanteur, de souvenir illusoire, que

chaque génération transmet à la suivante, et qui est comme le sel de la

vie!

Le mérite du voyage de noces, c’est d’accroître cette dose d’espoir et

d’enthousiasme si nécessaire à deux êtres qui vont ensemble s’avancer

dans la vie. C’est de parer de mystère et d’imprévu les premiers pas

du couple nouveau. Qu’importe s’il amène les petites déceptions,

inévitables dès que la réalité vient contrôler un rêve?... Rentré dans

la vie courante du ménage, le jeune époux, la jeune épouse, aboliront

instinctivement la mémoire de ces déceptions. De nouveau le voyage de

noces apparaîtra dans un halo de joie, de tendresse, d’enthousiasme. Il

demeurera, en même temps qu’un symbole charmant de la vie conjugale, la

porte de lumière par où le jeune couple fit son entrée dans cette vie.

Donc, chère Françoise, non seulement je suis partisan du voyage

de noces, mais je conseillerais volontiers à tous les époux de le

recommencer de temps à autre. J’entends que deux êtres qui s’aiment

font sagement de s’isoler parfois des spectacles et des personnes

qu’ils voient habituellement, et de s’essayer au tête-à-tête, comme

dans les premières semaines du mariage. Tant de couples perdent

insensiblement l’habitude de vivre réellement en commun! Cependant, le

goût de la vie à deux, le besoin réciproque de la présence, sont les

vrais biens du mariage, ceux qu’aucun incident ne saurait briser. Le

voyage à deux permet aux époux de se rendre compte de la solidité, de

la tension de ces liens. Le voyage à deux, c’est, dans la vie mariée,

l’équivalent de la «retraite» dans le célibat monastique.

[Illustration]

Aussi les gens du monde, les ironistes et les philosophes de salon

raillent-ils les voyages conjugaux, en particulier le voyage de noces:

car philosophes de salon, ironistes et mondains ont l’horreur, la peur

de la «retraite», et, en général, de la vie intérieure.

Je vous le demande, Françoise, quelle retraite, quelle halte dans la

vie peut comporter un banal séjour de quelque vingt-quatre heures

dans un hôtel parisien, avec le bruit familier de la capitale autour

de soi et tout l’appareil de dissipation inséparable de Paris? Ah! la

laide coutume, imaginée à coup sûr par des viveurs éreintés et des

demoiselles désabusées à l’avance!

N’y cédez pas, Françoise. A l’aube du mariage, faites comme votre mère,

comme vos aïeules, le traditionnel pèlerinage vers l’inconnu, vers la

solitude à deux, vers le rêve. Sans doute la vie est un tissu de joies

et de peines; il faut se fortifier le cœur à l’avance pour soutenir

tous les chocs qu’elle nous destine. Est-ce une raison pour refuser,

dès le commencement de la route, le meilleur viatique: l’espoir--dût à

cet espoir se mêler une dose d’illusion?...--Les sages, voyez-vous, ma

jolie nièce, se gardent bien de chasser l’illusion de leur vie, sous

prétexte d’éviter les déceptions. Pour eux, c’est la réalité, c’est

la déception même, qui ne durent point; elles masquent un instant

l’illusion, puis disparaissent. L’illusion demeure; elle est éternelle.

Aimez l’illusion.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 51 / 63 题