_Une station d’hiver.--L’inutile verdure et l’inutile
soleil.--Petites cosmopolites.--Pepa, Concha,
Lily.--Indiscrétion professionnelle.--Les enfants.--Système
de l’aveuglette.--Système de la demi-innocence.--Système de
Molière.--Françoise est dans la tradition nationale.--On peut
hâter le mariage._
Hôtel Adriatique, février 1902.
Dans ce coin privilégié de l’Europe d’où je vous écris, chère
Françoise, l’hiver est venu si doucement--à pas de voleur--qu’on se
croirait toujours au milieu de l’automne. L’heureux goût des habitants,
ou peut-être l’artifice des hôteliers et des entrepreneurs de casinos,
a garni les promenades, les parcs, jusqu’aux horizons prochains,
d’arbres et de plantes qui ne connaissent pas la caducité annuelle.
Comme le soleil rayonne presque toujours d’un ciel inaltérable,
projetant sur le sol sec l’ombre des éternels feuillages, la nature ne
prend jamais le deuil de l’été disparu. Et le temps semble s’arrêter,
devenir immobile lui-même, ainsi que la verdure des magnolias, des
fusains arborescents, des poivriers et des mimosas.
Beaucoup de gens sont venus ici, comme moi, chercher cette illusion
de ne point vieillir nous-mêmes que suggère la jeunesse persistante
des choses, autour de nous. Ce sont, pour la plupart, des gens riches
et oisifs, qui ne sont de nulle part, suivent les «saisons» mondaines
partout où il y en a, et toujours, selon le mot de Stendhal, reviennent
de Cosmopolis ou s’y rendent. Rien de plus effacé, de plus banal, de
moins curieux en somme que cette population errante; rien de moins
estimable que son caractère et ses mœurs. En observant ces femmes
trop parées, ces jeunes filles trop libres, ces hommes à l’oisiveté
insolente, on se rend compte du peu de joie vraie qu’ils goûtent à être
là, riches et maîtres de leur vie, dans ce lieu paradisiaque... Malgré
moi, je les regarde: je songe à toutes les humbles tireuses d’aiguille,
à tous les mornes employés de magasins et de bureaux qui, à la même
heure, se fanent dans le brouillard et la neige de Paris... Comme
ils seraient extasiés et transfigurés, ceux-là, par une quinzaine de
jours vécus ici, quinze jours de soleil et de verdure en plein hiver!
Hélas! hélas! Les petites ouvrières, les mornes employés ne goûteront
pas cette joie, et les cosmopolites, qui ne savent plus en jouir, s’en
gorgeront inutilement. Le monde, inégal, est plein de contradictions
irritantes.
... Trois jeunes filles de ce monde cosmopolite vinrent hier s’asseoir
à quelques pas de ma fenêtre,--j’habite au rez-de-chaussée de
l’hôtel,--et se mirent à converser. Leur bavardage me valut un instant
d’impatience; j’attendis. Elles n’en finissaient pas de causer. Je
pris alors mon parti, je repoussai mon papier, je déposai ma plume,
je m’approchai de la fenêtre à demi fermée et j’écoutai. C’était
indiscret?... Sans doute! J’attends de vous les mêmes reproches qu’une
semblable conduite provoqua naguère, lorsqu’un certain vendredi, dans
le parloir de Berquin, je surpris la conversation de trois élèves et
d’une de leurs amies. Oui, c’était indiscret: mais quiconque veut
raconter les mœurs de son temps n’est-il pas forcé d’être indiscret?
Et puis, que ne restaient-elles à distance, ces trois perruches, et de
quel droit me venaient-elles troubler?
Il m’était impossible de les voir sans révéler ma présence, mais je
les reconnus à leurs voix. C’étaient, dans toute la force du terme,
trois petites cosmopolites, trois petites «saisonnières». Elles avaient
dû naître dans un _first-class hotel_, au Caire, à Péra, à Rome, à
Ostende, ou sur la Riviera. Deux d’entre elles étaient sœurs, sans
se ressembler, encore que brunes de chevelure pareillement. Pepa,
l’aînée, était grasse, et même, comme l’on dit familièrement, un
peu boulotte, avec d’agréables yeux bleus assez niais; la seconde,
Concha, très jolie de visage, fine, un peu grêle, faisait penser à ces
élégants et sveltes insectes qui volent l’été sur les nénuphars, les
roseaux et les iris, et qu’on appelle des demoiselles... Les noms de
ces deux sœurs signifiaient assez clairement leur origine espagnole;
mais de quelle Espagne ou de quelle Amérique? Je l’ignorais. Et cela
n’avait aucune importance, vu que toute trace de leur nationalité
s’était depuis longtemps effacée. Elles s’entretenaient en français
et en anglais,--les deux langues cosmopolites, les deux langues
d’hôtel,--passant de l’une à l’autre sans même s’en apercevoir. Elles
les parlaient avec une correction parfaite, mais avec cette absence
d’accent des gens qui ne savent plus en quelle langue ils pensent. Leur
interlocutrice, à laquelle elles prodiguaient des marques d’amitié
excessives, était une autre jeune fille d’allures fort indépendantes,
dont elles avaient fait la connaissance à l’hôtel et qui, depuis, ne
les quittait guère,--une jeune Roumaine vraiment belle, installée ici
avec sa mère pour toute la saison. Elle est fiancée à un officier
autrichien qui, chaque semaine, vient passer la journée du dimanche
auprès d’elle. Je ne sais quel est son vrai prénom: ses deux petites
camarades l’appellent Lily, en prononçant le diminutif à l’anglaise,
comme il convient. Je ne puis la voir sans songer à vous, Françoise, à
cause de la similitude de vos situations de fiancées «militaires».
Lily, Pepa et Concha commencèrent par parler toutes ensemble, et
naturellement il me fut impossible, dans ce concert où deux idiomes
et trois voix se mêlaient, de distinguer autre chose que le nom de
Rodolphe: ainsi s’appelle le fiancé de Lily. Peu à peu, cependant,
l’entretien s’ordonna. On dirait que certaines jeunes filles,
lorsqu’elles se rencontrent, ont ainsi un trop plein de loquacité
dont elles se débarrassent au plus vite et simultanément: à ce prix
seulement elles peuvent ensuite imiter à peu près les procédés de
conversation des personnes raisonnables.
--Moi, déclara Concha dans un instant où ses deux amies se taisaient,
je n’en veux pas du tout, jamais.
--Moi, fit Pepa d’un ton moins décisif, je crois que cela ne
m’ennuierait pas... seulement quand je serai un peu vieille, vers
trente ou quarante ans.
--Vous exagérez, répliqua Lily avec le ton d’autorité d’une personne
d’expérience. Mais je ne suis tout de même pas de l’avis de Rodolphe,
et, plutôt que de lui céder sur ce point, j’aime mieux tout casser.
De quoi s’agissait-il? Et quelles pouvaient bien être les exigences de
Rodolphe pour que la délicieuse Lily songeât à «tout casser», quoiqu’il
fût baron et riche?
--C’est déjà bien assez, reprit la jeune Roumaine, d’être condamnée
à passer plusieurs mois par an dans la garnison de Rodolphe, un coin
de province à cinquante lieues de Trieste! Je n’ai pas envie d’être
enchaînée toute l’année... L’exemple de ma sœur aînée me suffit...
Depuis son mariage, elle est comme prisonnière au fond d’une campagne
perdue, en tête à tête avec son mari et ses deux bébés... Le troisième
est annoncé... Est-ce une existence, voyons?
Pepa convint que ce n’en est pas une. Pourtant elle insinua «qu’on
pourrait peut-être les emmener avec soi en voyage»... Et je commençai à
comprendre qu’il ne s’agissait pas de bagages ordinaires.
--Les emmener en voyage! s’exclama Lily... Tu ne sais pas ce que
c’est, ma pauvre chérie! D’abord un hôtel convenable n’admet pas des
gens traînant après eux des bébés qui piaillent, qui dérangent tout le
monde, qui tombent malades pour un oui ou pour un non, car c’est très
fragile, tu sais, les bébés!... Et puis, une femme n’a aucun succès
quand elle arrive flanquée d’un côté par le mari, de l’autre par la
nourrice... Ça éloigne les flirts comme le feu...
--Du reste, fit observer Concha, je ne comprends pas ce qu’on trouve
d’intéressant aux enfants. Ce sont des poupées bruyantes et pas
propres, voilà tout.
--Il y en a de gentils, risqua Pepa.
--Tu crois ça parce que tu les vois dehors, pomponnés, lavés, et qu’on
les ôte de devant toi dès qu’ils deviennent insupportables, répondit
Concha. Mais ce que ça doit être rasant chez soi!... Moi, les enfants
des autres me suffisent. Quand je me marierai, je poserai à mon futur
la condition de s’en passer. Et il faudra bien qu’il l’accepte.
--Je ne suis pas si absolue avec Rodolphe, reprit Lily. Je comprends
parfaitement qu’il désire un fils, à cause de la fortune et du nom...
Mais je veux au moins trois ans de répit après mon mariage, pour jouir
un peu de ma liberté. Ensuite je consens à sacrifier dix mois... Une
femme doit accepter ça comme une maladie nécessaire, voilà tout.
--S’il refuse, c’est un tyran, dit Pepa.
--Et tu feras bien de l’envoyer promener, lui et sa progéniture
hypothétique, conclut Concha... Ouf! il fait chaud ici, le soleil nous
gagne. Allons-nous à la _beach_?
--Allons!
Elles se levèrent, et bruissantes, froufroutantes comme un vol de
perdrix, partirent ensemble vers ce qu’elles appellent en leur jargon:
la _beach_, c’est-à-dire la plage.
La tranquillité de ma chambre me fut ainsi rendue, amie Françoise, et
j’en profitai pour relire votre dernière lettre, la lettre où vous
discutez mes conseils sur la question de l’installation à Châteauroux.
Vous me croirez si vous voulez, mais je sentis mes yeux un peu humides
en arrivant à cette phrase de ladite lettre, qui contrastait si
heureusement avec les propos que je venais de recueillir:
«... Oui, mon oncle, je suis d’accord avec vous, il faut peu de place
pour être heureux à deux: une maison très exiguë contiendra le bonheur
de Maxime et le mien. Cependant il me semble que vous oubliez quelque
chose d’assez important, à quoi je pense souvent, pour ma part:
dans cette maison si petite ne faut-il pas préparer une place à nos
enfants?...»
«Nos enfants!...» Françoise bien chère, je vous embrasserais
volontiers pour ces deux mots, si simplement dits. Bravo! Bravo!
c’est ainsi qu’une jeune fiancée à la veille de mariage doit parler
de son espoir d’être mère, hardiment, tranquillement. Malheur aux
douteuses demoiselles qui souhaitent le mariage sans la maternité.
Foin des fausses Agnès telles que les glorifie l’odieux répertoire de
Labiche,--vous savez? celles qui rougissent quand on parle d’enfants,
ou que leur mère envoie chercher leur tapisserie plutôt que de leur
laisser entendre que, mariées, elles deviendront mères à leur tour.
Grâce à Dieu, il me semble que le XIXe siècle a emporté les derniers
vestiges d’une éducation si absurde, si immorale même. Quoi! le plus
grand devoir et la fonction suprême de la femme, c’est d’être mère: et
lui faire entrevoir, souhaiter à l’avance cette fonction, ce devoir,
serait chose dangereuse? L’on devrait marier les jeunes filles en leur
faisant accroire qu’il s’agit d’une sorte de promenade à deux, d’une
contredanse un peu plus intime?...
J’estime pour ma part que, s’il reste en France quelques représentants
de cette doctrine, on doit les pourchasser comme des malfaiteurs,
comme des empoisonneurs publics. C’est eux, en somme, qui furent
responsables de cette faillite du mariage signalée par tous les
historiens des mœurs, en France, durant les dernières années du
siècle passé. A force de faire silence autour de la jeune fille sur
les devoirs de la maternité, on lui préparait des terreurs, des
dégoûts, des déceptions. Ou bien elle demeurait vraiment ignorante,
se mariait à l’aveuglette--les parents se prêtaient à ce crime de
lèse-personnalité!--et alors elle courait dix chances contre une de
devenir l’ennemie de son mari, quand ses yeux seraient dessillés. La
littérature a étudié vingt fois ce cas. Vous le lirez, mariée, dans
l’_Ami des Femmes_, de Dumas, et aussi dans un livre plus récent, très
curieux, très sincère, écrit par une femme: l’_Autre Amour_, de Claude
Ferval. Ou bien la jeune fille levait en cachette le rideau qu’on
tendait entre elle et la réalité. Alors, masquée d’ignorance, dévorée
de curiosité, elle était condamnée à l’attitude la plus hypocrite,
tandis que son imagination battait la campagne vers les horizons
interdits. Ce fut la race des demi-innocentes, qu’on m’a reproché
d’avoir dépeintes et flagellées, Françoise, dans un livre que vous
lirez aussi après votre mariage. Je vous confesse que je suis fier
de l’avoir écrit... C’est la race des Pepa, des Concha, des Lily, de
la plupart des petites cosmopolites, et, grâce à Dieu, d’un nombre
extrêmement restreint de petites Françaises.
Vous, Françoise, vous êtes dans la vraie tradition de notre pays,
laquelle fut fâcheusement corrompue au dernier demi-siècle. Vous êtes
de la lignée de l’Henriette de Molière. Votre œil candide est sincère
aussi, et brave. Fiancée, vous n’avez pas de fausse honte à aimer, de
tout votre être, le fiancé que vous avez choisi. L’ayant choisi, vous
déclarez bravement que le désir d’être mère s’unit dans votre cœur
au désir d’être épouse. Et, quand vous installez le foyer, vous vous
préoccupez déjà qu’il soit assez grand pour contenir _les_ enfants.
Cela me réchauffe le cœur, ma mignonne nièce, et je crois vraiment
qu’un mariage ainsi préparé ne peut donner que la félicité. C’est tout
le contraire du mariage impromptu et à l’aveuglette, du mariage à la
Labiche. Un sentiment spontané chez les deux époux en fut l’origine.
Un intervalle de fiançailles l’a précédé, assez long pour que, dans la
présence et dans l’absence, les deux fiancés aient pu apprendre à se
connaître, pour qu’ils se soient vus en une autre posture que celle
de soupirant. Enfin, le désir d’avoir des enfants l’ennoblit; il se
mêle intimement à l’amour de la fiancée pour le fiancé; il n’est point
remis à un terme plus ou moins indéterminé; il plane sur les projets
immédiats, sur les soins de l’installation immédiate.
[Illustration]
... Ah! petite Françoise, que j’ai hâte de vous dire ma joie pour ces
présages favorables! Ce ne sera plus dans bien longtemps: car je vais
quitter ces jours-ci les bords de l’Adriatique et me diriger vers la
patrie. Vous m’annoncez, pour votre prochaine lettre, une «grande
nouvelle...» Vous me la direz de vive voix: avant la fin de la semaine
je serai à Paris. Et, voyez si je suis perspicace! j’ai idée que la
grande nouvelle se rapporte à votre mariage. Je n’ai pas oublié, petite
masque, que vous vous faisiez fort, naguère, d’abréger un peu les
fameuses «longues fiançailles»... Et je n’avais pas douté une minute
que vous n’y réussissiez. Un mot de Mme Le Quellien semble m’indiquer
qu’elle fléchit. Elle me consulte mollement. Me croyez-vous le cœur
assez dur pour répondre contre vos désirs? Non, n’est-ce pas? Je
hâterai votre mariage d’un cœur tranquille. Vous êtes prête à faire une
brave petite épouse, une brave petite maman...
Et voilà sans doute, chère Françoise, la dernière lettre qu’écrit votre
oncle à «Mademoiselle Françoise Le Quellien»...
[Illustration]
_A Madame Maxime Despeyroux._
Une carte postale m’apporte, avec la figure du petit roi d’Espagne
sur son timbre rouge, l’image de la cathédrale de Burgos et ces trois
lignes:
«Bonjour, mon oncle. Je suis heureuse.
Mais il faut m’écrire.
«FRANÇOISE DESPEYROUX...»
Hum!... Pour les motifs que je vous ai détaillés déjà, chère madame
toute neuve, je n’aimerais point à vous interrompre d’être heureuse,
et, cette fois, le temps des conseils est fini, fini.--Afin de vous
obéir sans manquer à mes principes, et puisqu’il vous faut absolument
une lettre, je m’en vais copier quelques pages sur mon journal intime
et vous les envoyer. Ces pages furent écrites le 17 mars dernier, en
rentrant chez moi après le très intime dîner de contrat qui eut lieu
chez vous ce soir-là. Si vous avez gardé mes autres lettres, épinglez
celle-ci à la fin de la collection, en manière d’épilogue.
* * * * *
«... Dernière soirée passée auprès de Françoise jeune fille. A pareille
heure, demain elle sera loin de nous, emportée par son heureux mari.
Dure loi, juste loi... Ah! que cette chère enfant soit heureuse!
«Pendant toute cette soirée, où j’ai peu parlé, je n’ai guère cessé
d’observer Françoise quand elle ne causait pas avec moi. Je pensais
à elle, avec un mélange de mélancolie et de joie, où dominait la
joie. Je pensais aussi un peu à moi. Je repassais dans ma mémoire les
conseils que je lui avais donnés, les espérances que j’avais tâché de
lui inspirer... Je faisais, en somme, l’examen de ma conscience de
directeur de conscience...
«Quiconque assume la tâche de diriger une jeune conscience a deux
devoirs: il ne lui est pas permis de tromper, et il ne lui est pas
permis de se tromper.
«Que je n’aie jamais trompé sciemment Françoise, je ne le discute
même pas. Le charme de sa jeunesse ne m’aveuglait pas au point que
je désirasse lui _plaire_ par des conseils uniquement agréables et
flatteurs. D’ailleurs, ma propre jeunesse n’est pas encore assez loin
de moi pour aciduler mes conseils du regret de n’être qu’un oncle, ni
pour que toute intelligence d’une âme de dix-huit ans me fût ôtée.
J’ai bien dit à Françoise ce que je pensais sur les choses, sur les
doctrines, sur elle-même. Le chemin que je lui ai montré est vraiment
celui que je crois le meilleur.
«Maintenant ne me suis-je pas trompé moi-même?
«Il y a une idée qui m’est chère: c’est que, depuis quelques années,
la femme française, plus particulièrement la jeune fille, est en
pleine évolution, que de jour en jour elle se transforme, et que
cette transformation est salutaire. Il me semble qu’elle prend un
sentiment plus net de ses droits et de ses destinées, qu’elle rompt
les bandelettes où on la momifiait; qu’elle est plus sérieuse et plus
laborieuse, qu’elle s’évade du souci exclusif des chiffons et du
plaisir. Il me semble que ces changements sont visibles en France, à
Paris même, depuis une courte période, mettons depuis dix ans... Il
me semble que le type de la fausse innocente n’apparaît plus dans la
bourgeoisie qu’exceptionnellement, qu’il se réfugie dans le monde
cosmopolite, dans l’étroit troupeau des «jeunes filles de plages», pour
l’agrément de quelques rastaquouères faisandés.
«Est-ce vrai, cela?
«N’est-ce pas de ma part une pure illusion, une apparence toute
littéraire? Ne vois-je pas cela parce que, littérairement, je désire le
voir, parce que cela courbe harmonieusement une doctrine de la jeune
fille au début du XXe siècle? Ou bien encore, ne suis-je pas victime
d’une erreur analogue à celle du voyageur qui, de son train, regarde un
autre train engagé sur la voie parallèle? Le mouvement que j’attribue
au train où je ne suis pas, n’est-ce point le mouvement du train où
je suis? N’est-ce pas mon évolution, en un mot, où je crois voir
l’évolution de la jeune fille?
«Tachons d’étudier une fois de plus ce problème à la façon d’un
chimiste qui fait une analyse et ne _désire_ nullement trouver tels ou
tels éléments au fond de ses alambics.
«Quels sont les motifs essentiels de ma conviction,--motifs de
raisonnements, motifs d’observation?
«Voyons... Il y a d’abord une grande raison générale, qui règle
les mouvements sociaux comme les phénomènes mécaniques. Dans ce
dernier quart du XIXe siècle,--je ne parle que du temps que j’ai
vu,--l’éducation féminine eut pour principe fondamental: «Défense à
la jeune fille d’être une _personne_.» Sous cette contrainte, la
jeune fille n’eut d’autre ressource que l’hypocrisie ou la nullité.
Voyez dans la littérature: Augier, Dumas, Feuillet, etc. Pas une seule
jeune fille vraie, pas une!... La réaction contre un tel système
était infaillible comme le retour du soleil après la pluie. Il était
infaillible que des parents, que des éducateurs, et aussi que des
jeunes filles voulussent un jour briser ce mauvais cadre, émanciper
l’éducation.
«Outre cette raison de mécanique sociale (principe de réaction égale
à l’action), il y a une raison spéciale à notre époque: l’effort du
sexe féminin tout entier vers plus de liberté, plus d’initiative, vers
la parité de droits et de devoirs avec les hommes. On peut déplorer
cela, on peut en rire. On ne peut pas le nier. La femme veut être «sa»
personne, et non le reflet de telle ou telle personnalité masculine.
Elle le veut et elle l’obtient de la loi, de plus en plus, à l’étranger
et chez nous. Il est naturel, immanquable, que la jeune fille subisse
le contre-coup de cet effort, tende aussi à affirmer sa personnalité,
et par suite à avoir son caractère propre, sa morale propre, ce qu’on
lui interdisait autrefois.
«Donc, il est probable _a priori_ que la jeune fille a changé, évolué,
comme disent les pédants. L’observation des faits vient-elle corroborer
ces probabilités, _mon_ observation, par exemple?
«Hélas! le champ est bien étroit où un seul observateur peut
étudier ses contemporains. Et les jeunes filles sont des sujets
particulièrement malaisés à connaître, peu mêlées encore à la vie
ambiante.
«La seule que j’aie vue de près et constamment suivie est cette chère
Françoise. De celle-ci je suis sûr. Ce n’est pas l’oie blanche, la
petite niaise des comédies de Labiche. Ce n’est pas le petit hussard
(expression de Taine) des comédies d’Augier ou de Dumas. Ce n’est
pas non plus une fausse Agnès. C’est un type nouveau, qu’aucune
littérature ne nous a présenté, un type transitionnel. Elle a subi
sans se plaindre la contrainte de l’ancienne éducation, mais elle a
émancipé spontanément son esprit, en pleine contrainte officielle.
Éduquée dans une institution des plus arriérées, des plus vieux jeu,
elle n’a perdu aucune occasion de s’instruire ailleurs. Destinée par
sa mère au mariage de convenance cher à la bourgeoisie française, elle
a choisi son mari, à peine plus âgé qu’elle et sans fortune. Elle ne
cherche pas dans le mariage l’argent, la situation, ni même la liberté.
Elle y cherche, sans plus, d’être épouse et d’être mère. Et sans doute
quelques-unes des bandelettes de l’antique momie entravent encore ses
gestes. Il y a encore un peu de coquetterie, un peu de ruse, un peu de
sensiblerie dans cet attrayant personnage. Ce n’est pas sa faute. Elle
est transitionnelle. Mais quel progrès accompli déjà dans une Françoise!
«... D’autres jeunes filles?
«Oui. J’en connais quelques-unes.
«Je pense en ce moment à deux sœurs, filles d’un fonctionnaire
supérieur de l’État, lequel m’a confié ceci. Ses deux filles,
récemment, vinrent le trouver et lui dirent: «Père, voilà l’une de nous
qui a passé vingt-cinq ans; l’autre va y atteindre. Il est probable que
nous ne pourrons jamais nous marier, étant peu riches et d’ailleurs
résolues à épouser seulement un homme que nous nous sentirions capables
d’aimer... Enfin, notre jeunesse va passer... La vie fausse, inutile
et sans but que nous menons nous excède. Voulez-vous nous permettre
d’apprendre un métier et de gagner notre vie?» Le père a permis.
«Autre fait d’observation personnelle. A la suite d’un livre que
j’avais publié il y a deux ans, je reçus, signée d’un nom inconnu, une
lettre me disant en substance:
«Monsieur, j’ai dix-huit ans, je vis seule avec ma mère, comme votre
Frédérique ou votre Léa. Je veux, comme elles, me libérer, être une
personne, gagner ma vie (toujours, c’est le nœud de la question). Que
faire?...»
«Je lui conseillai la sténographie-dactylographie. Trois mois plus
tard, une dame à cheveux grisonnants se présenta chez moi, accompagnée
d’une ravissante petite personne de dix-huit ans. Celle-ci était ma
correspondante inconnue.
«--Monsieur, me dit-elle, j’ai suivi vos conseils. Voici mes diplômes
de sténographe-dactylographe...»
[Illustration]
«Je réussis à la placer dans les bureaux d’une grande entreprise
industrielle. Au bout d’un an, elle voulut spontanément partir pour
l’Angleterre, afin de se perfectionner dans la langue du pays. Elle
en est revenue récemment, fiancée, de son propre choix; mais, durant
l’intervalle des fiançailles, elle continue à travailler. Elle vient
d’entrer dans les bureaux parisiens d’une grande compagnie d’assurance
américaine, où elle gagne 250 fr. par mois... Et ce n’est nullement
«une manœuvre». C’est une jeune fille du monde, accomplie, jolie,
élégante, pratiquant tous les arts dits d’agrément...
«Autre exemple encore. Tout près de chez moi, habite une jeune
institutrice qui, elle aussi, est venue un jour me consulter sans me
connaître. Elle gagne 75 francs par mois! Elle est sage. Elle n’attend
rien du mariage, sur lequel elle ne compte pas. Ses joies sont la
lecture, le spectacle de Paris, la maigre liberté dont elle jouit, ses
leçons finies. De temps en temps elle me rend visite: elle m’affirme
qu’elle ne désire rien, qu’elle est heureuse, parce qu’elle est libre
de sa pensée, parce qu’elle est «une personne».
«Ce ne sont que des cas isolés!... dira-t-on...
«Pourquoi se sont-ils groupés sous mes yeux depuis quelques années
seulement?
«Enfin, dans les milieux dits mondains, où toujours plus longtemps les
vieux errements d’éducation persistent, pourquoi les jeunes filles,
quand je les interroge, protestent-elles de leur volonté de choisir
leur genre d’existence et leur mari? Pourquoi la mode n’est-elle
plus de la fausse ignorance? Pourquoi les flirteuses clandestines se
font-elles moins audacieuses et deviennent-elles tout à fait décriées?
«Si je me trompe, je me trompe de bonne foi, et les motifs de mon
erreur tromperaient un plus avisé. Et puis, je ne me trompe pas!
Pourquoi douter de sa raison et de ses yeux? Quelque chose de nouveau
s’élabore vraiment: la jeune fille française renaît. Elle n’est
déjà plus une «expression psychologique» comme dans les livres
du dernier quart de siècle... Si elle porte encore la marque de
l’éducation opprimante d’hier, elle a déjà les yeux fixés sur demain.
La transformation continue. Celles de demain n’auront peut-être plus
la grâce double d’une Françoise, encore traditionnelle et pourtant
émancipée. Elles seront tout à fait, sans effort et naturellement, des
«personnes»... Les hommes de demain, qui se seront modifiés avec elles,
les aimeront ainsi...»
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