_Le charme des gronderies.--Trois mois sans lettres.--Réflexions
sur la correspondance.--Lettres utiles.--Lettres de
convenance.--L’amour et l’amitié.--Rôle de la jeunesse dans
l’amitié.--Protocole des lettres futures.--Le mentor.--Le
lexique._
Hôtel Adriatique, à A... près Trieste.
Novembre 1901.
On ressent parfois, chère Françoise, un vif plaisir à être grondé.
Il faut pour cela que la personne qui gronde vous soit très chère,
que l’objet même de la gronderie soit une preuve de l’intérêt qu’elle
vous porte; il faut aussi que la conscience ne vous tourmente pas
trop cruellement... Si l’on n’est pas coupable du tout, la gronderie
devient quelque chose de presque voluptueux: l’on s’écrierait alors
volontiers, avec l’épouse de la comédie: «Il me plaît, à moi, d’être
battu.»
Votre lettre, chère enfant, m’a valu ce plaisir raffiné. Vous avez
grondé votre oncle, de verte façon. «N’avez-vous pas de honte? vous
écriez-vous. Regardez un peu le calendrier; mesurez la longueur du
temps écoulé depuis que je n’ai pas reçu une ligne de vous... Votre
dernier billet date du milieu de l’été: nous voici à la fin de
novembre; vous gardez toujours le silence. Ne vous imaginez pas, au
moins, que je compte à votre actif trois lignes glissées, par-ci,
par-là, à mon intention, dans votre correspondance avec ma mère. Ah çà!
qu’est-ce que cela veut dire?... Est-ce que, parce que je suis hors de
pension, nous ne devons plus nous écrire? Est-ce que, parce que je suis
fiancée, je ne suis plus votre nièce?»
Oh! les douces meurtrissures que me fit votre petite main fâchée,
Françoise!... Quoi! mes lettres vous manquent un peu? Je n’osais le
croire. Il est vrai que vous vous en apercevez huit jours après que
votre fiancé Maxime, nommé sous-lieutenant à Châteauroux, a quitté
Paris pour rejoindre son régiment. Tant qu’a duré la villégiature de
Rosny-sur-Mer, où Maxime et sa famille habitaient une villa voisine
de la vôtre, et même un mois et demi après, vous ne semblez pas avoir
souffert de ce silence que vous me reprochez... N’importe: n’eût-on
que le second rang dans votre cœur, on est fier de l’avoir gardé,
mademoiselle. Et pour cela votre gronderie m’est précieuse.
Elle est injuste, d’ailleurs, ce qui, suivant la règle énoncée tout à
l’heure, double mon plaisir. N’avez-vous pas remarqué, en effet, que
si trois mois et plus s’écoulèrent depuis ma dernière épître, moi non
plus, durant quinze longues semaines, je n’ai rien reçu de vous?...
Sans la fidèle Mme Le Quellien, qui m’eût renseigné sur Françoise?...
Que les reproches féminins sont donc divertissants, et que vous êtes
donc femme, ma nièce!
Maintenant, voulez-vous mon avis? Nous eûmes parfaitement raison de
ne point nous écrire durant ces mois d’été et d’automne. Et de façon
générale, quand on n’a rien à se dire et que d’ailleurs on ne sent
pas un impérieux besoin d’entrer en communication avec l’absent, il
n’est pas bon de se forcer à aligner des phrases sur un papier qui
ne demandait qu’à rester vierge et à ne point voyager. J’observe ce
principe dans ma propre correspondance. Il m’a fait quelques ennemis;
pourtant je m’y tiens. Écrire pour écrire m’est odieux. La lettre de
convenance me semblerait un manque d’honnêteté et de franchise si je
la signais; elle me cause un malaise et me prévient défavorablement
contre le signataire quand je la reçois... Je me méfie instinctivement
des gens qui, sans affaires, vaquent à une longue correspondance
quotidienne: ils ont une âme de banalité. Je ne réclame aucune part
dans la distribution de leur amabilité postale.
Vous avez senti cela d’instinct, chère Françoise, durant les semaines
où Maxime était près de vous presque à toute heure du jour: son image,
sa pensée, fermaient pour ainsi dire toutes les issues de votre âme.
De quelles pauvres lettres vous m’eussiez alors gratifié, grand Dieu!
si vous aviez eu le tort de vous contraindre à rompre un instant
l’enchantement. Vous n’auriez pas voulu tracer sur la feuille blanche
ces mots cent fois répétés: «Je l’aime... Je l’aime!...» Et pourtant
c’eût été la seule lettre sincère. Votre pudeur sentimentale préféra
ne pas l’écrire: moi, je préfère ne l’avoir pas reçue. Car cela ne
m’eût rien appris de nouveau; et, comme l’humain égoïsme rapporte tout
à soi-même, j’aurais instinctivement traduit les mots de la phrase
écrite, par d’autres, très mélancoliques.
N’allez pas croire, cependant, ma jolie nièce, que mon humeur soit
aussi grognonne qu’au dernier été. Quand je pense à votre fiancé, je
me sens encore, de temps en temps, quelque peu «l’âme de belle-mère»,
mais d’une belle-mère traitable, voire bienveillante. A Maxime je sais
gré d’aimer Françoise et d’être aimé d’elle assez pour lui donner du
bonheur. Ce n’est aucunement par bouderie que je ne vous ai pas écrit.
C’est parce que, moi aussi, tant que Maxime fut près de vous et vécut
dans une intimité quotidienne avec vous, je n’avais positivement rien
à vous dire... Les sujets de vos entretiens avec lui étaient évidemment
ce qui vous intéressait le plus: ma lettre n’aurait eu d’autre effet
que de vous interrompre. Or ce rôle d’interrupteur est des plus sots.
Et le sort aveugle qui mène les lettres à leur destination les fait
parfois arriver au but en des instants si mal choisis!
[Illustration]
Aujourd’hui, il n’en est pas de même. Vous êtes seule, de nouveau,
avec Mme Le Quellien, dans le provincial logis de la place Possoz;
plus seule que jamais, puisque vous n’avez plus auprès de vous ni les
compagnes de pension, comme l’an passé, ni le fiancé, comme durant les
vacances et jusqu’à ces derniers jours. Assurément, Maxime ne manque
pas de vous écrire fréquemment. Assurément, les projets d’avenir et les
soins pratiques qui préparent cet avenir vous occupent, outre tout ce
qui peut distraire un esprit cultivé comme le vôtre. Mais, enfin, une
présence absorbante, dominatrice, n’est plus là, et, justement parce
qu’elle fut absorbante et dominatrice, elle laisse en s’éloignant un
large vide et un peu de froid. Alors, tout naturellement, les autres
objets frappent de nouveau votre vue... Je suis sûr que, depuis une
semaine, Mme Le Quellien a reçu de vous des baisers plus tendres, des
enlacements plus passionnés que depuis bien longtemps. Et plus loin
qu’elle, à l’horizon de vos pensées, vous avez soudain retrouvé votre
oncle, l’ami de votre enfance et de votre adolescence, le sermonneur
qualifié de votre dernière année de pension.
Ne vous en défendez pas, Françoise. C’est trop naturel. Votre mère,
votre oncle, sont pour vous des amis, et le rôle de l’amitié est de
s’effacer devant l’amour (on peut prononcer ce grand mot aujourd’hui
devant vous, puisque vous êtes fiancée). Mais l’amitié a ses revanches.
Moins exaltée, moins égoïste aussi que l’amour, elle occupe sans
brusquerie les heures que laisse inoccupées celui-ci. Elle est le
recours fidèle, sûr, infaillible, contre les peines causées par
l’amour, et l’amour en cause inévitablement, par cela même qu’il est
un sentiment exalté, un enthousiasme quelque peu orageux. Donc vous
avez eu raison, dans votre première peine d’amour, causée par l’absence
de l’être aimé, de vous tourner vers les affections qui peuplent des
régions plus tranquilles de votre cœur: celle de Mme Le Quellien et la
mienne.
La mienne ne vous manquera pas dans votre nouvel état, mignonne amie.
Parce qu’elle s’était faite à dessein silencieuse durant les derniers
mois, ne croyez pas qu’elle fût abolie. La lampe brûlait toujours:
j’avais seulement posé devant sa flamme un écran discret, pour ne
point importuner de son reflet le rêve où vous viviez... Car l’amitié
sincère est prévenante et pense toujours à autrui: une amitié égoïste
ne mérite pas le beau nom d’amitié. Un jour, sans doute, vous goûterez
à votre tour le charme de cet altruisme; on ne l’apprécie bien qu’après
avoir passé la première jeunesse. La première jeunesse ne connaît point
la joie de l’amitié active. Si elle consent à se laisser aimer, nous
lui en savons un gré infini. Si parfois elle va jusqu’à nous dire:
«Aimez-moi!» nous nous sentons comblés.
Il y a un peu de cette charmante prière dans l’appel que je reçois
de vous, mon enfant: et j’en ai le cœur tout réchauffé. Certes, je
continuerai «à vous aimer comme avant» (ce sont vos expressions), à
vous écrire, aussi, tant que je serai loin de vous, puisque vous le
souhaitez et que votre fiancé n’y voit pas d’obstacle. Peut-être pas
aussi souvent et aussi régulièrement: il n’y aurait plus de raison
à ces lettres de quinzaine qui avaient pour objet de vous faire
communiquer avec le monde extérieur tout en vous offrant quelques
préceptes utiles. Aujourd’hui, le monde vous est ouvert. Vous le voyez
avec vos yeux, qui savent très bien voir. Quant aux préceptes, aux
propos d’oncle prêcheur, ils ne seraient plus à leur place dans des
lettres adressées à une grande jeune fille sortie de pension, nantie
de ses brevets, et qui a maintenant un directeur tout indiqué, pourvu
d’un joli galon d’or sur sa manche.
--Alors, mon oncle, vous ne me donnerez plus votre avis sur les choses?
--Que si! que si! ma nièce... Je voudrais me l’interdire que je n’y
réussirais pas, tant l’habitude de prêcher est incommode à perdre.
Seulement je suis bien résolu à ne prêcher désormais que sur des
matières choisies par vous-même. En d’autres termes, je répondrai de
mon mieux aux questions qu’il vous plaira de me poser, sans plus.
J’abdique les fonctions de mentor. Je ne veux plus, je ne dois plus
ambitionner qu’une voix consultative aux délibérations de votre
conscience et de votre cœur. Que mon rôle même soit encore plus
modeste: il me suffit d’être pour vous un lexique moral, bien en
désordre, hélas! bien imparfait. Feuilletez-moi à votre loisir et à
votre fantaisie.
Ainsi les lettres que nous échangerons éviteront ce banal caractère
de lettres de convenances pour lequel je vous disais tout à l’heure
mon dégoût. Puisque vous me consulterez sur des objets qui vous
intéressent, vous ne vous ennuierez point à m’écrire. Et moi qui me
divertis toujours à bavarder avec vous, je garderai un peu d’espoir que
vous lirez mon bavardage sans trop d’impatience,--l’ayant provoqué.
[Illustration]