XXVIII

_Le charme des gronderies.--Trois mois sans lettres.--Réflexions

sur la correspondance.--Lettres utiles.--Lettres de

convenance.--L’amour et l’amitié.--Rôle de la jeunesse dans

l’amitié.--Protocole des lettres futures.--Le mentor.--Le

lexique._

Hôtel Adriatique, à A... près Trieste.

Novembre 1901.

On ressent parfois, chère Françoise, un vif plaisir à être grondé.

Il faut pour cela que la personne qui gronde vous soit très chère,

que l’objet même de la gronderie soit une preuve de l’intérêt qu’elle

vous porte; il faut aussi que la conscience ne vous tourmente pas

trop cruellement... Si l’on n’est pas coupable du tout, la gronderie

devient quelque chose de presque voluptueux: l’on s’écrierait alors

volontiers, avec l’épouse de la comédie: «Il me plaît, à moi, d’être

battu.»

Votre lettre, chère enfant, m’a valu ce plaisir raffiné. Vous avez

grondé votre oncle, de verte façon. «N’avez-vous pas de honte? vous

écriez-vous. Regardez un peu le calendrier; mesurez la longueur du

temps écoulé depuis que je n’ai pas reçu une ligne de vous... Votre

dernier billet date du milieu de l’été: nous voici à la fin de

novembre; vous gardez toujours le silence. Ne vous imaginez pas, au

moins, que je compte à votre actif trois lignes glissées, par-ci,

par-là, à mon intention, dans votre correspondance avec ma mère. Ah çà!

qu’est-ce que cela veut dire?... Est-ce que, parce que je suis hors de

pension, nous ne devons plus nous écrire? Est-ce que, parce que je suis

fiancée, je ne suis plus votre nièce?»

Oh! les douces meurtrissures que me fit votre petite main fâchée,

Françoise!... Quoi! mes lettres vous manquent un peu? Je n’osais le

croire. Il est vrai que vous vous en apercevez huit jours après que

votre fiancé Maxime, nommé sous-lieutenant à Châteauroux, a quitté

Paris pour rejoindre son régiment. Tant qu’a duré la villégiature de

Rosny-sur-Mer, où Maxime et sa famille habitaient une villa voisine

de la vôtre, et même un mois et demi après, vous ne semblez pas avoir

souffert de ce silence que vous me reprochez... N’importe: n’eût-on

que le second rang dans votre cœur, on est fier de l’avoir gardé,

mademoiselle. Et pour cela votre gronderie m’est précieuse.

Elle est injuste, d’ailleurs, ce qui, suivant la règle énoncée tout à

l’heure, double mon plaisir. N’avez-vous pas remarqué, en effet, que

si trois mois et plus s’écoulèrent depuis ma dernière épître, moi non

plus, durant quinze longues semaines, je n’ai rien reçu de vous?...

Sans la fidèle Mme Le Quellien, qui m’eût renseigné sur Françoise?...

Que les reproches féminins sont donc divertissants, et que vous êtes

donc femme, ma nièce!

Maintenant, voulez-vous mon avis? Nous eûmes parfaitement raison de

ne point nous écrire durant ces mois d’été et d’automne. Et de façon

générale, quand on n’a rien à se dire et que d’ailleurs on ne sent

pas un impérieux besoin d’entrer en communication avec l’absent, il

n’est pas bon de se forcer à aligner des phrases sur un papier qui

ne demandait qu’à rester vierge et à ne point voyager. J’observe ce

principe dans ma propre correspondance. Il m’a fait quelques ennemis;

pourtant je m’y tiens. Écrire pour écrire m’est odieux. La lettre de

convenance me semblerait un manque d’honnêteté et de franchise si je

la signais; elle me cause un malaise et me prévient défavorablement

contre le signataire quand je la reçois... Je me méfie instinctivement

des gens qui, sans affaires, vaquent à une longue correspondance

quotidienne: ils ont une âme de banalité. Je ne réclame aucune part

dans la distribution de leur amabilité postale.

Vous avez senti cela d’instinct, chère Françoise, durant les semaines

où Maxime était près de vous presque à toute heure du jour: son image,

sa pensée, fermaient pour ainsi dire toutes les issues de votre âme.

De quelles pauvres lettres vous m’eussiez alors gratifié, grand Dieu!

si vous aviez eu le tort de vous contraindre à rompre un instant

l’enchantement. Vous n’auriez pas voulu tracer sur la feuille blanche

ces mots cent fois répétés: «Je l’aime... Je l’aime!...» Et pourtant

c’eût été la seule lettre sincère. Votre pudeur sentimentale préféra

ne pas l’écrire: moi, je préfère ne l’avoir pas reçue. Car cela ne

m’eût rien appris de nouveau; et, comme l’humain égoïsme rapporte tout

à soi-même, j’aurais instinctivement traduit les mots de la phrase

écrite, par d’autres, très mélancoliques.

N’allez pas croire, cependant, ma jolie nièce, que mon humeur soit

aussi grognonne qu’au dernier été. Quand je pense à votre fiancé, je

me sens encore, de temps en temps, quelque peu «l’âme de belle-mère»,

mais d’une belle-mère traitable, voire bienveillante. A Maxime je sais

gré d’aimer Françoise et d’être aimé d’elle assez pour lui donner du

bonheur. Ce n’est aucunement par bouderie que je ne vous ai pas écrit.

C’est parce que, moi aussi, tant que Maxime fut près de vous et vécut

dans une intimité quotidienne avec vous, je n’avais positivement rien

à vous dire... Les sujets de vos entretiens avec lui étaient évidemment

ce qui vous intéressait le plus: ma lettre n’aurait eu d’autre effet

que de vous interrompre. Or ce rôle d’interrupteur est des plus sots.

Et le sort aveugle qui mène les lettres à leur destination les fait

parfois arriver au but en des instants si mal choisis!

[Illustration]

Aujourd’hui, il n’en est pas de même. Vous êtes seule, de nouveau,

avec Mme Le Quellien, dans le provincial logis de la place Possoz;

plus seule que jamais, puisque vous n’avez plus auprès de vous ni les

compagnes de pension, comme l’an passé, ni le fiancé, comme durant les

vacances et jusqu’à ces derniers jours. Assurément, Maxime ne manque

pas de vous écrire fréquemment. Assurément, les projets d’avenir et les

soins pratiques qui préparent cet avenir vous occupent, outre tout ce

qui peut distraire un esprit cultivé comme le vôtre. Mais, enfin, une

présence absorbante, dominatrice, n’est plus là, et, justement parce

qu’elle fut absorbante et dominatrice, elle laisse en s’éloignant un

large vide et un peu de froid. Alors, tout naturellement, les autres

objets frappent de nouveau votre vue... Je suis sûr que, depuis une

semaine, Mme Le Quellien a reçu de vous des baisers plus tendres, des

enlacements plus passionnés que depuis bien longtemps. Et plus loin

qu’elle, à l’horizon de vos pensées, vous avez soudain retrouvé votre

oncle, l’ami de votre enfance et de votre adolescence, le sermonneur

qualifié de votre dernière année de pension.

Ne vous en défendez pas, Françoise. C’est trop naturel. Votre mère,

votre oncle, sont pour vous des amis, et le rôle de l’amitié est de

s’effacer devant l’amour (on peut prononcer ce grand mot aujourd’hui

devant vous, puisque vous êtes fiancée). Mais l’amitié a ses revanches.

Moins exaltée, moins égoïste aussi que l’amour, elle occupe sans

brusquerie les heures que laisse inoccupées celui-ci. Elle est le

recours fidèle, sûr, infaillible, contre les peines causées par

l’amour, et l’amour en cause inévitablement, par cela même qu’il est

un sentiment exalté, un enthousiasme quelque peu orageux. Donc vous

avez eu raison, dans votre première peine d’amour, causée par l’absence

de l’être aimé, de vous tourner vers les affections qui peuplent des

régions plus tranquilles de votre cœur: celle de Mme Le Quellien et la

mienne.

La mienne ne vous manquera pas dans votre nouvel état, mignonne amie.

Parce qu’elle s’était faite à dessein silencieuse durant les derniers

mois, ne croyez pas qu’elle fût abolie. La lampe brûlait toujours:

j’avais seulement posé devant sa flamme un écran discret, pour ne

point importuner de son reflet le rêve où vous viviez... Car l’amitié

sincère est prévenante et pense toujours à autrui: une amitié égoïste

ne mérite pas le beau nom d’amitié. Un jour, sans doute, vous goûterez

à votre tour le charme de cet altruisme; on ne l’apprécie bien qu’après

avoir passé la première jeunesse. La première jeunesse ne connaît point

la joie de l’amitié active. Si elle consent à se laisser aimer, nous

lui en savons un gré infini. Si parfois elle va jusqu’à nous dire:

«Aimez-moi!» nous nous sentons comblés.

Il y a un peu de cette charmante prière dans l’appel que je reçois

de vous, mon enfant: et j’en ai le cœur tout réchauffé. Certes, je

continuerai «à vous aimer comme avant» (ce sont vos expressions), à

vous écrire, aussi, tant que je serai loin de vous, puisque vous le

souhaitez et que votre fiancé n’y voit pas d’obstacle. Peut-être pas

aussi souvent et aussi régulièrement: il n’y aurait plus de raison

à ces lettres de quinzaine qui avaient pour objet de vous faire

communiquer avec le monde extérieur tout en vous offrant quelques

préceptes utiles. Aujourd’hui, le monde vous est ouvert. Vous le voyez

avec vos yeux, qui savent très bien voir. Quant aux préceptes, aux

propos d’oncle prêcheur, ils ne seraient plus à leur place dans des

lettres adressées à une grande jeune fille sortie de pension, nantie

de ses brevets, et qui a maintenant un directeur tout indiqué, pourvu

d’un joli galon d’or sur sa manche.

--Alors, mon oncle, vous ne me donnerez plus votre avis sur les choses?

--Que si! que si! ma nièce... Je voudrais me l’interdire que je n’y

réussirais pas, tant l’habitude de prêcher est incommode à perdre.

Seulement je suis bien résolu à ne prêcher désormais que sur des

matières choisies par vous-même. En d’autres termes, je répondrai de

mon mieux aux questions qu’il vous plaira de me poser, sans plus.

J’abdique les fonctions de mentor. Je ne veux plus, je ne dois plus

ambitionner qu’une voix consultative aux délibérations de votre

conscience et de votre cœur. Que mon rôle même soit encore plus

modeste: il me suffit d’être pour vous un lexique moral, bien en

désordre, hélas! bien imparfait. Feuilletez-moi à votre loisir et à

votre fantaisie.

Ainsi les lettres que nous échangerons éviteront ce banal caractère

de lettres de convenances pour lequel je vous disais tout à l’heure

mon dégoût. Puisque vous me consulterez sur des objets qui vous

intéressent, vous ne vous ennuierez point à m’écrire. Et moi qui me

divertis toujours à bavarder avec vous, je garderai un peu d’espoir que

vous lirez mon bavardage sans trop d’impatience,--l’ayant provoqué.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 50 / 63 题