XXVII

_Paris et Rosny-sur-Mer.--L’oncle n’est point jaloux.--Étude sur

l’âme des belles-mères.--Les souvenirs.--Les illusions.--La mise

à la retraite.--Souhaits de bonheur pour Françoise.--Feuilles

sèches et lilas tardifs._

Ma lettre, chère enfant, ira vous trouver aux bords de la mer normande,

où votre mère vous emmena quinze jours après l’examen passé, pour

vous y faire goûter un repos bien acquis... Moi, je vous écris de

Paris, toujours... Cela n’est guère élégant, en plein été... Mais que

voulez-vous? Cette année, je ne puis me décider à boucler mes malles,

comme de coutume. Ailleurs, je n’aurais pas mes livres, ma table de

travail, l’arrangement familier de ma maison, la fraîcheur de mon

jardin,--et, pas plus qu’à Paris, je n’aurais Françoise... Recommencer

une fois encore la nuit de sleeping-car, l’arrivée dans le _first-class

hotel_, les excursions tarifées, les visites de convenance aux paysages

et aux chefs-d’œuvre... non, décidément, j’ai beau me gourmander

moi-même, le désir n’en ressuscite pas cette fois dans mon cœur.

Et très probablement je laisserai couler le temps des «vacances» dans

ce coin de Paris, un peu provincial, où j’ai du moins le plaisir de

passer, presque chaque jour, devant vos fenêtres fermées.

Il y avait bien le projet de vous rejoindre à Rosny-sur-Mer. Mme

Le Quellien m’y conviait, et vous m’en renouvelez très gentiment

l’invitation... Eh bien! tout réfléchi, j’aime encore mieux regarder

d’en bas, à Passy, le visage endormi de votre appartement... Si vous

étiez seules, votre mère et vous, à Rosny-sur-Mer, peut-être me

serais-je décidé. Mais les Despeyroux ont loué une villa près de vous.

Sans compter le brillant Maxime, vous êtes accaparée par la famille

de votre fiancé, notamment par Lucie, l’une des jeunes personnes

les plus infatigables dans la conversation qu’il m’ait été donné de

rencontrer... Quel personnage viendrait jouer, avec ses conseils

et ses doctrines sur la vie, «votre oncle prêcheur» parmi tout ce

monde uniquement occupé d’un grand bonheur immédiat?... La plupart

m’enverraient secrètement au diable. Vous-même, chère Françoise, qui

feriez tout votre effort pour être gracieuse avec l’oncle, et qui le

seriez, j’aurais des remords à vous faire perdre quelques minutes de

votre ferveur enthousiaste, de votre libre joie.

Votre cœur est si charmant que mon refus va vous faire un peu de

peine, je le sais... Peut-être froisserez-vous ma lettre, d’un de

ces mouvements spontanés qui ne sont pas la moindre de vos grâces.

Peut-être murmurerez-vous comme naguère, quand je vous grondais un

peu de votre coquetterie: «Méchant!... Méchant!...» Puis votre front

s’assombrira, vos yeux gris s’immobiliseront; vous méditerez...

«Pourquoi refuse-t-il de nous rejoindre? Est-ce qu’il est fâché?...»

Probablement vous ajouterez: «Serait-il jaloux?»

A cette dernière question, je puis d’autant mieux répondre, amie

Françoise, que je me la suis déjà posée à moi-même... Je m’empresse de

vous dire la réponse: aucune jalousie ne me ravage. J’ai, Dieu merci,

trop de bon sens et d’équilibre sentimental pour que les billevesées

d’un Bartolo me soient déjà venues à l’esprit. Mais, vous voyant seule

dans la vie avec votre mère,--qui ne sait guère la vie,--je m’étais

accoutumé à considérer que je jouais auprès de vous un rôle quasi

paternel... J’étais le seul ami un peu mêlé au monde extérieur qui

pénétrât dans l’appartement de la place Possoz. Par la force de cette

habitude, et à votre insu, des façons de voir les choses, des idées

qui sont miennes, ont peu à peu conquis votre jeune intelligence et

votre sensibilité. Vous n’êtes pas, tout à fait, la même Françoise que

si vous ne m’aviez pas connu. Votre cerveau, peut-être votre cœur, me

doivent quelque chose de leur forme présente. Ainsi je suis pour une

part mystérieuse, mais importante, un des collaborateurs de l’ouvrage

exquis que vous êtes... N’est-il pas naturel, dès lors, que j’aie

pour vous quelques-uns des sentiments d’un père--ou plus exactement

d’une mère?... Il y a beaucoup d’analogie entre ma façon de vous

chérir et celle de Mme Le Quellien. Comme elle je veux votre bien,

jusqu’à le vouloir malgré vous. Comme elle, tout ce qui vous a fait

peu à peu grande fillette, puis jeune fille, m’inspirait un sentiment

de tristesse égoïste que j’avais de la peine à combattre. Comme elle

enfin je regarde votre fiancé d’un œil extrêmement lucide, dont nulle

présomption favorable ne diminue la clairvoyance. Maxime en doit

prendre son parti: il aura deux belles-mères.

L’âme de belle-mère que je me suis découverte depuis vos fiançailles,

j’emploie en ce moment pour l’analyser tout ce que j’ai d’habitude

psychologique. Et je m’étonne que la coutume des écrivains ait été

jusqu’à présent de ridiculiser ce type, car il est surtout pitoyable.

Mal du souvenir, sensation de l’abandon, constatation de sa propre

lente destruction par les années, tristesse des illusions effeuillées,

angoisse du lendemain: l’âme de la belle-mère contient tout cela. C’est

un musée de mélancolies.

Les souvenirs! Oh! chère Françoise, quelle collection m’en offre ma

mémoire, de souvenirs qui vous touchent, où votre jeune personnalité,

peu à peu accusée, joue le rôle d’héroïne!... Quelques-uns remontent

au temps où vous aviez les cheveux sur le dos, les jambes nues et une

robe princesse: nous les échangeons pieusement, Mme Le Quellien et moi,

quand nous conversons en tête à tête...

Un entre mille.

Vous aviez sept ans, vous habitiez déjà place Possoz; moi je demeurais,

en ce temps lointain, au numéro 8 de l’avenue Percier. Dans cette

avenue, le numéro 8 est doublé d’un numéro 8 _bis_. Infailliblement,

les cochers parisiens, qui ne sont pas très attentifs, s’obstinaient à

me débarquer au 8 _bis_ quand je rentrais chez moi; j’avais pris mon

parti de les avertir à l’avance.

Or, ce matin-là, j’étais allé place Possoz vous enlever à votre maman,

car j’étais toqué déjà de votre babillage pittoresque. Sur la place,

nous hélâmes un fiacre; quand il fut près de nous, je donnai mon

adresse au cocher: 8, avenue Percier, et j’ajoutai:

--Prenez garde! il y a un 8 _bis_.

Alors, vous, petite Françoise, vous serrant contre moi, effarée, vous

eûtes ce cri:

--Où qu’il est, l’huit _bis_?...

«L’huit _bis_», devant votre imagination enfantine, surgissait

évidemment comme un monstre extraordinaire et périlleux, dont il

fallait se garer au plus vite... Je ne sais pas si cette historiette

puérile est vraiment divertissante en soi, mais je sais qu’elle a

bien des fois diverti votre mère et votre oncle. Aujourd’hui, en la

rappelant, je n’ai pas envie de rire.

... Puis, je vous évoque à douze, à treize ans, à ces âges prétendus

ingrats où je trouvais gracieuses, moi, votre gaucherie et votre

timidité mêmes. Alors vos prunelles gris-bleu commençaient de se poser

sur les choses, sur les êtres, avec une curiosité intelligente. Alors

votre jeune esprit se tournait vers moi et recevait avidement ce que

j’essayais de lui donner... Bien des fois, sous les acacias de mon

jardin, devant le grand espace de ciel où se profilaient les tours du

Trocadéro, bien des soirs nous réunirent alors, Mme Le Quellien, vous

et moi! Souvent, ces soirs-là, Mme Le Quellien s’endormait doucement

dans son fauteuil d’osier, et nous poursuivions notre entretien à

demi-voix, pour ne pas troubler son sommeil. L’âge de transition que

vous traversiez vous rendait par instants inquiète et nerveuse; moi,

j’étais encore presque un jeune homme... Mais quelle douce confiance

nous avions l’un dans l’autre! Comme vous vous sentiez en sécurité près

de moi! Comme je laissais grandir en moi ce sentiment quasi paternel,

ou, si vous voulez, maternel, que les années ont affermi!...

Des jours, des jours passèrent encore; on vous mit à l’institut

Berquin, vous apparûtes jeune fille, votre caractère se dessina. Ce fut

la Françoise bien moderne, sérieuse et pratique, sachant ce qu’elle

voulait et ne voulant rien au hasard, nullement asservie aux anciennes

formules et pourtant avertie des périls d’un excessif affranchissement.

Mais ce caractère aux vives et nettes arêtes n’excluait point une

relative docilité aux conseils de votre oncle: ce dont je demeurai

fier plus que vous ne le sauriez croire... Je continuais cependant

d’exercer ma paternité par ces lettres bi-mensuelles, où vous vouliez

bien recueillir quelques règles de vie, quelques directions morales...

Mon illusion--véritable illusion de belle-mère--fut de m’imaginer que

cela durerait toujours ainsi, que toujours vous auriez besoin de mon

expérience et de mes méditations, que toujours je serais ce qu’on

appelait au XVIIe siècle votre «directeur»!... Illusion absurde,--c’est

évident: vous étiez, comme toutes les jeunes filles, destinée à l’amour

et au mariage, et votre directeur naturel serait fatalement, un jour,

votre mari.

Mais est-il des illusions raisonnables?

[Illustration]

Ce ne fut pas, je le confesse, sans une douloureuse émotion que je

connus, que je mesurai mon erreur. Ce ne fut pas sans angoisse que je

distinguai, si vite, si vite, l’autre influence qui se glissait dans

votre esprit. Maxime Despeyroux, que vous avez vu à peine une dizaine

de fois depuis cet hiver, a déjà modifié Françoise plus que ne l’avait

fait son oncle en quinze ans. C’est dans l’ordre--Dieu me garde de

vous le reprocher!... Mais avais-je tort de signaler cette horrible

sensation de l’abandon, qui devrait suffire à rendre les vaudevillistes

pitoyables aux belles-mères?

Une autre sensation douloureuse, commune aux belles-mères et à votre

oncle, est celle de la mise à la retraite... On a eu un emploi, et

quelqu’un s’y substitue à vous. On servait à quelque chose, et l’on

devient inutile... Rien de plus injurieux que la mise à la retraite;

c’est un avertissement officiel de sénilité, de décrépitude. Être mis

à la retraite, c’est mourir un peu. Or, me voilà retraité, Françoise,

de mon préceptorat moral. L’emploi sera tenu désormais par un plus

jeune, qui a devant lui les années que je vous ai consacrées: il est

demain et je suis hier... Savez-vous que certains fonctionnaires,

amoureux de leur état, ne peuvent pas supporter l’idée que leur bureau,

leur fauteuil, leur table, serviront à d’autres qu’à eux-mêmes, et se

mettent à dépérir dès que le rond-de-cuir leur est ravi? Combien la

privation est plus cruelle lorsque ce qu’on perd, c’est Françoise! Et

que vais-je devenir, moi que les événements dépouillent d’une fonction

si précieuse: recevoir les confidences d’un cœur de jeune fille et lui

donner des conseils?

Voilà, chère enfant, mes raisons de mélancolie, et voilà pourquoi

je veux rester seul à Paris, afin de m’en bien repaître, sans faire

supporter à personne ma méchante humeur. Avec toutes ces tristesses,

cependant, ne craignez pas que mes méditations arrivent à fabriquer de

la jalousie... La jalousie est un sentiment vilain où il y a du désir

de nuisance: et vous savez que je veux le bonheur de Françoise... Ma

petite amie, ma petite élève, je souhaite que vos heures de fiançailles

soient remplies d’une félicité sans mélange. Goûtez bien ce temps

d’enthousiasme: il est fugitif; les illusions mêmes en sont adorables.

Soyez toute à l’heureux conquérant que vous avez élu: c’est la règle,

c’est le devoir. Nous vous aimons assez, Mme Le Quellien et moi, pour

nous arranger encore un semblant de joie avec le surplus de votre

joie... Évidemment, pendant ces jours exceptionnels, vous ne penserez

pas énormément à votre oncle. C’est la règle encore, et je ne vous

en veux point... Toutefois, il y a, même dans les périodes les plus

gaies de la vie, des quarts d’heure d’arrêt et de recueillement. On

ne résisterait pas à l’enthousiasme continu. Eh bien! ce que je vous

demande, Françoise, c’est de me donner de temps en temps un de ces

quarts d’heure. La meilleure façon de converser avec moi sera de

reprendre le paquet de nos vieilles lettres, celles surtout que je

vous écrivis de quinzaine en quinzaine, depuis un an... Peut-être,

en les relisant, trouverez-vous mes conseils surannés ou maladroits;

vous avez désormais, pour les contrôler, les conseils d’un autre. Mais

cette comparaison même vous sera profitable. Elle vous suggérera des

réflexions personnelles: entre Maxime et moi, vous jugerez en dernier

ressort.

Cependant, je penserai à vous, mignonne petite amie; je formerai

des vœux pour votre joie... De temps en temps, quand le souvenir de

Françoise m’obsédera, j’irai regarder les volets clos de sa maison.

Je m’accommoderai de mon automne en rêvant à votre printemps, dans

ce Paris peu à peu désert, où les feuilles jaunes des marronniers

commencent à choir, tandis que certains lilas poussent, çà et là, des

bouquets tardivement refleuris.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 49 / 63 题