_Paris et Rosny-sur-Mer.--L’oncle n’est point jaloux.--Étude sur
l’âme des belles-mères.--Les souvenirs.--Les illusions.--La mise
à la retraite.--Souhaits de bonheur pour Françoise.--Feuilles
sèches et lilas tardifs._
Ma lettre, chère enfant, ira vous trouver aux bords de la mer normande,
où votre mère vous emmena quinze jours après l’examen passé, pour
vous y faire goûter un repos bien acquis... Moi, je vous écris de
Paris, toujours... Cela n’est guère élégant, en plein été... Mais que
voulez-vous? Cette année, je ne puis me décider à boucler mes malles,
comme de coutume. Ailleurs, je n’aurais pas mes livres, ma table de
travail, l’arrangement familier de ma maison, la fraîcheur de mon
jardin,--et, pas plus qu’à Paris, je n’aurais Françoise... Recommencer
une fois encore la nuit de sleeping-car, l’arrivée dans le _first-class
hotel_, les excursions tarifées, les visites de convenance aux paysages
et aux chefs-d’œuvre... non, décidément, j’ai beau me gourmander
moi-même, le désir n’en ressuscite pas cette fois dans mon cœur.
Et très probablement je laisserai couler le temps des «vacances» dans
ce coin de Paris, un peu provincial, où j’ai du moins le plaisir de
passer, presque chaque jour, devant vos fenêtres fermées.
Il y avait bien le projet de vous rejoindre à Rosny-sur-Mer. Mme
Le Quellien m’y conviait, et vous m’en renouvelez très gentiment
l’invitation... Eh bien! tout réfléchi, j’aime encore mieux regarder
d’en bas, à Passy, le visage endormi de votre appartement... Si vous
étiez seules, votre mère et vous, à Rosny-sur-Mer, peut-être me
serais-je décidé. Mais les Despeyroux ont loué une villa près de vous.
Sans compter le brillant Maxime, vous êtes accaparée par la famille
de votre fiancé, notamment par Lucie, l’une des jeunes personnes
les plus infatigables dans la conversation qu’il m’ait été donné de
rencontrer... Quel personnage viendrait jouer, avec ses conseils
et ses doctrines sur la vie, «votre oncle prêcheur» parmi tout ce
monde uniquement occupé d’un grand bonheur immédiat?... La plupart
m’enverraient secrètement au diable. Vous-même, chère Françoise, qui
feriez tout votre effort pour être gracieuse avec l’oncle, et qui le
seriez, j’aurais des remords à vous faire perdre quelques minutes de
votre ferveur enthousiaste, de votre libre joie.
Votre cœur est si charmant que mon refus va vous faire un peu de
peine, je le sais... Peut-être froisserez-vous ma lettre, d’un de
ces mouvements spontanés qui ne sont pas la moindre de vos grâces.
Peut-être murmurerez-vous comme naguère, quand je vous grondais un
peu de votre coquetterie: «Méchant!... Méchant!...» Puis votre front
s’assombrira, vos yeux gris s’immobiliseront; vous méditerez...
«Pourquoi refuse-t-il de nous rejoindre? Est-ce qu’il est fâché?...»
Probablement vous ajouterez: «Serait-il jaloux?»
A cette dernière question, je puis d’autant mieux répondre, amie
Françoise, que je me la suis déjà posée à moi-même... Je m’empresse de
vous dire la réponse: aucune jalousie ne me ravage. J’ai, Dieu merci,
trop de bon sens et d’équilibre sentimental pour que les billevesées
d’un Bartolo me soient déjà venues à l’esprit. Mais, vous voyant seule
dans la vie avec votre mère,--qui ne sait guère la vie,--je m’étais
accoutumé à considérer que je jouais auprès de vous un rôle quasi
paternel... J’étais le seul ami un peu mêlé au monde extérieur qui
pénétrât dans l’appartement de la place Possoz. Par la force de cette
habitude, et à votre insu, des façons de voir les choses, des idées
qui sont miennes, ont peu à peu conquis votre jeune intelligence et
votre sensibilité. Vous n’êtes pas, tout à fait, la même Françoise que
si vous ne m’aviez pas connu. Votre cerveau, peut-être votre cœur, me
doivent quelque chose de leur forme présente. Ainsi je suis pour une
part mystérieuse, mais importante, un des collaborateurs de l’ouvrage
exquis que vous êtes... N’est-il pas naturel, dès lors, que j’aie
pour vous quelques-uns des sentiments d’un père--ou plus exactement
d’une mère?... Il y a beaucoup d’analogie entre ma façon de vous
chérir et celle de Mme Le Quellien. Comme elle je veux votre bien,
jusqu’à le vouloir malgré vous. Comme elle, tout ce qui vous a fait
peu à peu grande fillette, puis jeune fille, m’inspirait un sentiment
de tristesse égoïste que j’avais de la peine à combattre. Comme elle
enfin je regarde votre fiancé d’un œil extrêmement lucide, dont nulle
présomption favorable ne diminue la clairvoyance. Maxime en doit
prendre son parti: il aura deux belles-mères.
L’âme de belle-mère que je me suis découverte depuis vos fiançailles,
j’emploie en ce moment pour l’analyser tout ce que j’ai d’habitude
psychologique. Et je m’étonne que la coutume des écrivains ait été
jusqu’à présent de ridiculiser ce type, car il est surtout pitoyable.
Mal du souvenir, sensation de l’abandon, constatation de sa propre
lente destruction par les années, tristesse des illusions effeuillées,
angoisse du lendemain: l’âme de la belle-mère contient tout cela. C’est
un musée de mélancolies.
Les souvenirs! Oh! chère Françoise, quelle collection m’en offre ma
mémoire, de souvenirs qui vous touchent, où votre jeune personnalité,
peu à peu accusée, joue le rôle d’héroïne!... Quelques-uns remontent
au temps où vous aviez les cheveux sur le dos, les jambes nues et une
robe princesse: nous les échangeons pieusement, Mme Le Quellien et moi,
quand nous conversons en tête à tête...
Un entre mille.
Vous aviez sept ans, vous habitiez déjà place Possoz; moi je demeurais,
en ce temps lointain, au numéro 8 de l’avenue Percier. Dans cette
avenue, le numéro 8 est doublé d’un numéro 8 _bis_. Infailliblement,
les cochers parisiens, qui ne sont pas très attentifs, s’obstinaient à
me débarquer au 8 _bis_ quand je rentrais chez moi; j’avais pris mon
parti de les avertir à l’avance.
Or, ce matin-là, j’étais allé place Possoz vous enlever à votre maman,
car j’étais toqué déjà de votre babillage pittoresque. Sur la place,
nous hélâmes un fiacre; quand il fut près de nous, je donnai mon
adresse au cocher: 8, avenue Percier, et j’ajoutai:
--Prenez garde! il y a un 8 _bis_.
Alors, vous, petite Françoise, vous serrant contre moi, effarée, vous
eûtes ce cri:
--Où qu’il est, l’huit _bis_?...
«L’huit _bis_», devant votre imagination enfantine, surgissait
évidemment comme un monstre extraordinaire et périlleux, dont il
fallait se garer au plus vite... Je ne sais pas si cette historiette
puérile est vraiment divertissante en soi, mais je sais qu’elle a
bien des fois diverti votre mère et votre oncle. Aujourd’hui, en la
rappelant, je n’ai pas envie de rire.
... Puis, je vous évoque à douze, à treize ans, à ces âges prétendus
ingrats où je trouvais gracieuses, moi, votre gaucherie et votre
timidité mêmes. Alors vos prunelles gris-bleu commençaient de se poser
sur les choses, sur les êtres, avec une curiosité intelligente. Alors
votre jeune esprit se tournait vers moi et recevait avidement ce que
j’essayais de lui donner... Bien des fois, sous les acacias de mon
jardin, devant le grand espace de ciel où se profilaient les tours du
Trocadéro, bien des soirs nous réunirent alors, Mme Le Quellien, vous
et moi! Souvent, ces soirs-là, Mme Le Quellien s’endormait doucement
dans son fauteuil d’osier, et nous poursuivions notre entretien à
demi-voix, pour ne pas troubler son sommeil. L’âge de transition que
vous traversiez vous rendait par instants inquiète et nerveuse; moi,
j’étais encore presque un jeune homme... Mais quelle douce confiance
nous avions l’un dans l’autre! Comme vous vous sentiez en sécurité près
de moi! Comme je laissais grandir en moi ce sentiment quasi paternel,
ou, si vous voulez, maternel, que les années ont affermi!...
Des jours, des jours passèrent encore; on vous mit à l’institut
Berquin, vous apparûtes jeune fille, votre caractère se dessina. Ce fut
la Françoise bien moderne, sérieuse et pratique, sachant ce qu’elle
voulait et ne voulant rien au hasard, nullement asservie aux anciennes
formules et pourtant avertie des périls d’un excessif affranchissement.
Mais ce caractère aux vives et nettes arêtes n’excluait point une
relative docilité aux conseils de votre oncle: ce dont je demeurai
fier plus que vous ne le sauriez croire... Je continuais cependant
d’exercer ma paternité par ces lettres bi-mensuelles, où vous vouliez
bien recueillir quelques règles de vie, quelques directions morales...
Mon illusion--véritable illusion de belle-mère--fut de m’imaginer que
cela durerait toujours ainsi, que toujours vous auriez besoin de mon
expérience et de mes méditations, que toujours je serais ce qu’on
appelait au XVIIe siècle votre «directeur»!... Illusion absurde,--c’est
évident: vous étiez, comme toutes les jeunes filles, destinée à l’amour
et au mariage, et votre directeur naturel serait fatalement, un jour,
votre mari.
Mais est-il des illusions raisonnables?
[Illustration]
Ce ne fut pas, je le confesse, sans une douloureuse émotion que je
connus, que je mesurai mon erreur. Ce ne fut pas sans angoisse que je
distinguai, si vite, si vite, l’autre influence qui se glissait dans
votre esprit. Maxime Despeyroux, que vous avez vu à peine une dizaine
de fois depuis cet hiver, a déjà modifié Françoise plus que ne l’avait
fait son oncle en quinze ans. C’est dans l’ordre--Dieu me garde de
vous le reprocher!... Mais avais-je tort de signaler cette horrible
sensation de l’abandon, qui devrait suffire à rendre les vaudevillistes
pitoyables aux belles-mères?
Une autre sensation douloureuse, commune aux belles-mères et à votre
oncle, est celle de la mise à la retraite... On a eu un emploi, et
quelqu’un s’y substitue à vous. On servait à quelque chose, et l’on
devient inutile... Rien de plus injurieux que la mise à la retraite;
c’est un avertissement officiel de sénilité, de décrépitude. Être mis
à la retraite, c’est mourir un peu. Or, me voilà retraité, Françoise,
de mon préceptorat moral. L’emploi sera tenu désormais par un plus
jeune, qui a devant lui les années que je vous ai consacrées: il est
demain et je suis hier... Savez-vous que certains fonctionnaires,
amoureux de leur état, ne peuvent pas supporter l’idée que leur bureau,
leur fauteuil, leur table, serviront à d’autres qu’à eux-mêmes, et se
mettent à dépérir dès que le rond-de-cuir leur est ravi? Combien la
privation est plus cruelle lorsque ce qu’on perd, c’est Françoise! Et
que vais-je devenir, moi que les événements dépouillent d’une fonction
si précieuse: recevoir les confidences d’un cœur de jeune fille et lui
donner des conseils?
Voilà, chère enfant, mes raisons de mélancolie, et voilà pourquoi
je veux rester seul à Paris, afin de m’en bien repaître, sans faire
supporter à personne ma méchante humeur. Avec toutes ces tristesses,
cependant, ne craignez pas que mes méditations arrivent à fabriquer de
la jalousie... La jalousie est un sentiment vilain où il y a du désir
de nuisance: et vous savez que je veux le bonheur de Françoise... Ma
petite amie, ma petite élève, je souhaite que vos heures de fiançailles
soient remplies d’une félicité sans mélange. Goûtez bien ce temps
d’enthousiasme: il est fugitif; les illusions mêmes en sont adorables.
Soyez toute à l’heureux conquérant que vous avez élu: c’est la règle,
c’est le devoir. Nous vous aimons assez, Mme Le Quellien et moi, pour
nous arranger encore un semblant de joie avec le surplus de votre
joie... Évidemment, pendant ces jours exceptionnels, vous ne penserez
pas énormément à votre oncle. C’est la règle encore, et je ne vous
en veux point... Toutefois, il y a, même dans les périodes les plus
gaies de la vie, des quarts d’heure d’arrêt et de recueillement. On
ne résisterait pas à l’enthousiasme continu. Eh bien! ce que je vous
demande, Françoise, c’est de me donner de temps en temps un de ces
quarts d’heure. La meilleure façon de converser avec moi sera de
reprendre le paquet de nos vieilles lettres, celles surtout que je
vous écrivis de quinzaine en quinzaine, depuis un an... Peut-être,
en les relisant, trouverez-vous mes conseils surannés ou maladroits;
vous avez désormais, pour les contrôler, les conseils d’un autre. Mais
cette comparaison même vous sera profitable. Elle vous suggérera des
réflexions personnelles: entre Maxime et moi, vous jugerez en dernier
ressort.
Cependant, je penserai à vous, mignonne petite amie; je formerai
des vœux pour votre joie... De temps en temps, quand le souvenir de
Françoise m’obsédera, j’irai regarder les volets clos de sa maison.
Je m’accommoderai de mon automne en rêvant à votre printemps, dans
ce Paris peu à peu désert, où les feuilles jaunes des marronniers
commencent à choir, tandis que certains lilas poussent, çà et là, des
bouquets tardivement refleuris.
[Illustration]