XX

_Françoise persiste.--Diverses façons d’envisager le

mariage.--Raisons du cœur et raisons de la raison.--Les

fiançailles des deux côtés de la Manche.--Françoise et sa

mère-grand.--Trois avantages des longues fiançailles.--Les

conditions d’une ambassade._

Ma dernière lettre, chère Françoise, n’a changé ni vos sentiments ni

vos projets, et je ne m’en étonne point. Votre cœur n’est pas de ceux

qui se donnent sans réflexion, ni qui se reprennent aisément, s’étant

une fois donnés. La perspective de quinze ans de vie médiocre qui vous

attendent si vous épousez Maxime Despeyroux ne vous effraye pas; vous

savez qu’elles vous attendent et vous faites d’avance bon marché des

joies d’amour-propre, d’ambition, pour escompter seulement la joie que

donne la présence continuelle d’un être aimé... Vous pensez bien que

je vous approuve. Il n’y a pas de plaisirs moins réels, ni dont on se

lasse plus vite, que ceux de l’extrême confortable ou du moyen luxe,

et tant qu’on n’est pas un Rockfeller ou un Vanderbilt, c’est-à-dire

un vrai roi par la puissance de l’argent indéfini, il n’importe pas

énormément d’avoir dix mille ou cinquante mille livres de rente.

Des gens graves, expérimentés, vous diront cependant: «Prenez garde,

mon enfant!... L’argent ne fait pas le bonheur du ménage, mais il

y contribue en procurant aux époux une vie plus large, où les deux

natures associées se heurtent et se froissent moins aisément...» En

termes plus francs, les époux riches appartiennent plus à la société,

moins l’un à l’autre, et comme le mariage usuel est fondé chez nous

sur l’hypothèse que les conjoints ne s’aiment guère, ou du moins ne

s’aimeront pas longtemps, les époux riches seront plus heureux parce

qu’ils seront moins époux...

Ni vous ni moi, Françoise, n’acceptons cette conception du mariage.

Vous vous mariez pour être la femme réelle et perpétuelle de votre

mari: l’association des personnes prime, à votre sens, la communion des

intérêts. De la sorte, la question d’argent est secondaire; le couple

attend sa félicité du seul fait d’être uni... A la bonne heure!...

Seulement il faut la certitude que cet unique bienfait: être uni,

procurera une joie assez intense, assez durable, pour suppléer à tout.

Et, comme disaient nos pères, voilà le point.

Vous avez cette certitude aujourd’hui, lui également, parbleu! Mais

vous êtes trop intelligente pour ne pas comprendre qu’elle ne garantit

rien de l’avenir. Analysez bien vos sentiments: au fond, vous trouverez

qu’ils se réduisent à une foi violente et aveugle dans un bonheur

_que vous ne connaissez point_! Bien plus: ce bonheur inconnu, vous

l’attendez d’un homme que vous connaissez à peine davantage; du moins

vous ne connaissez point ses aptitudes à vous donner ledit bonheur...

Certes, la foi aveugle, c’est beaucoup; c’est probablement le meilleur

guide vers la félicité trouble et charmante que votre innocence devine

dans le mariage. Un mystérieux attrait vers une félicité mystérieuse,

soit; l’abîme appelle l’abîme. Toutefois, le mariage n’est pas

seulement cela, et vous ne l’ignorez pas, bien qu’en ce moment vous

l’oubliiez un peu.

Passons gaiement sur la question d’intérêts; vous en faites le

sacrifice. Reste encore--reste surtout--la question des aptitudes

à vivre en commun, non pas aux moments d’enthousiasme et de délire

sentimental, qui sont évidemment exceptionnels, mais dans les moments

ordinaires, aussi bien par les temps gris, couverts, que par les temps

de soleil ou de bourrasque, en un mot, pour «le bon et le mauvais» de

la vie... Que Maxime Despeyroux soit capable de s’accorder avec vous

pour ce trantran monotone des jours, ce n’est pas prouvé; qu’il soit

capable, par sa seule présence, de transformer éternellement cette

monotonie en joie positive, c’est fort incertain. En toute hypothèse,

vous n’avez là-dessus aucune clarté. Vous n’avez appris le caractère de

Maxime que par les récits de sa sœur, qui est une imaginative et qui,

voulant à tout prix marier son frère à son amie, s’est suggéré le plus

sincèrement du monde que Françoise et Maxime furent créés l’un pour

l’autre.

--Assurément, mon oncle, me direz-vous, je ne suis pas renseignée à

fond sur le caractère de Maxime, et je me doute bien que, dans nos

rares entretiens, il a quelque peu paré ce caractère... Mais n’est-ce

pas le cas inévitable de tous les mariages? A moins de hasards bien

rares ou d’unions de cousin à cousine, quelle fiancée connaît à fond

l’âme de son fiancé?... Connaîtrais-je, mieux que Maxime, tel autre

prétendant qui s’offrirait par la suite? Et Maxime n’est-il pas,

au contraire, le jeune homme du monde sur lequel je suis le mieux

renseignée?

Il est trop vrai, Françoise... L’usage de notre pays étant de marier

les jeunes gens sans qu’ils se connaissent,--parmi tant d’autres unions

bâclées en quinze jours, votre union avec Maxime, à laquelle du moins

vous songez l’un et l’autre depuis une dizaine de mois, pourrait

passer pour une exception. Admirable économie du mariage français!

Après avoir tardé indéfiniment à marier sa fille sous prétexte de lui

trouver un parti de choix, le bourgeois de France est pris brusquement

d’une hâte extravagante; il marie sa fille comme s’il s’agissait de

parer à un sinistre. Grâce à cette double absurdité, on est arrivé

chez nous, à quoi bon le nier? à jeter un certain discrédit sur le

mariage. Ce n’est pas la littérature, ce sont les mœurs qui l’ont peu

à peu dépouillé de toute sa parure d’idéal, pour en faire un plat

contrat analogue à celui d’honnêtes trafiquants. Et j’accorde que pour

certains cœurs privilégiés, hommes ou femmes, le mariage apparaît

encore dans sa poésie biblique; mais il faut m’accorder en retour--et

c’est l’évidence--que le mariage en France n’est aucunement ce que, par

exemple, il est en Angleterre: le réservoir inépuisable de l’idéal, du

romanesque, de la poésie; et cela non pas seulement pour les poètes,

les romanciers et les philosophes, mais pour la nation entière, pour

les seigneurs et les bourgeois, pour les riches et les pauvres, pour la

fille de pair du royaume et pour la _bar-maid_.

Une telle différence dans l’opinion correspond assurément à une

différence profonde entre les mœurs de l’un et de l’autre pays.

La coutume de la dot, prépondérante en France, est une de ces

différences; mais il serait exagéré de dire que toutes les jeunes

filles anglaises sont dépourvues de dot. L’argent peut donc, là

comme ici, guider le choix des épouseurs pratiques... La différence

radicale entre les mœurs matrimoniales des deux pays, c’est que le

mot «fiançailles», qui ne signifie absolument rien en France, possède

en Angleterre une signification importante, reconnue de tous. Chez

nous, deux jeunes gens sont fiancés le 15 mai et mariés le 15 juin;

les fiançailles ont duré juste le temps matériel de publier les bans,

de rédiger le contrat et de composer la corbeille... Outre-Manche,

les fiançailles d’une année sont courtes. On en voit de trois ans, de

cinq ans, de dix ans. Elles sont un acte quasi public, transformant

publiquement la situation des contractants pendant une période assez

longue pour que le jeu imprévu des événements, ou, sans plus, l’action

usante de la durée, éprouvent l’engagement et la volonté de ceux qu’il

lie.

[Illustration]

Vous comprenez, chère enfant, que de telles fiançailles n’ont rien de

commun avec le ridicule mois de «cour» à la française, avec les visites

froides où, en des attitudes de menuet, le fiancé apporte à la fiancée

des bouquets et des friandises; où, si tout se passe pour le mieux, la

conversation roule sur le mobilier futur et les projets de voyage du

jeune couple... Nulle part autant que dans les procédés préparatoires

du mariage nous ne traînons les résidus des coutumes d’autrefois,

devenues contradictoires avec les âmes d’aujourd’hui. Votre âme de

jeune fille en 1901, petite Françoise, diffère grandement de l’âme de

votre arrière-grand’mère à la veille de son mariage. Celle-ci avait été

élevée par des femmes, dans un couvent clos, comme une sorte de novice:

on la sortait du couvent pour la marier, et elle se mariait comme on

prononce des vœux, en se remettant corps et âme au bon plaisir d’un

maître souverain. Qu’un tel système fût bon ou mauvais vers 1780, ce

n’est pas la question: ce qui crève les yeux, c’est qu’il est absurde

de l’appliquer tel quel à une jeune fille moderne. Vous ne voulez pas,

Françoise, être mariée à la mode de votre mère-grand. Vous prétendez

choisir votre mari.

Fort bien; mais prenez garde!

Si vous le choisissez par simple attrait du cœur, vous abdiquez

implicitement votre droit de choisir: le droit de choisir n’est

légitime que si le choix est sérieux, réfléchi, la volonté s’accordant

avec la conscience et la raison. Or, la conscience et la raison ne se

décident pas d’après la forme d’un visage et le timbre d’une voix. Leur

opération veut le concours du temps. D’où la nécessité des longues

fiançailles.

Les longues fiançailles, avant toute chose, offrent à chacun des

fiancés le moyen de s’éprouver soi-même; elles le renseignent sur

les aptitudes de son propre cœur, en même temps que sur le sentiment

spécial soumis à l’épreuve. La plupart des humains, c’est triste à

dire, s’illusionnent étrangement sur leurs facultés d’attachement.

Ils croient indispensables à leur bonheur des êtres auxquels ils ne

donneraient plus une pensée au bout de huit jours de séparation...

Hélas! qu’ils sont vite oubliés, les plus sincèrement pleurés parmi les

morts!... Si cruelle que soit cette loi d’oubli, il importe d’en tenir

compte et de l’expérimenter sur soi-même. Dites-vous bien, Françoise,

qu’il est rare et presque miraculeux de rencontrer à dix-huit ans

l’époux indispensable. Vous faites la moue?... Vos yeux deviennent

humides?... Bon! je n’ajouterai rien de plus sur ce point délicat.

Votre cœur, après tout, peut être sûr de lui, et il est possible que

le temps ne fasse que confirmer ses sentiments, ce qui déjà serait un

résultat. Mais les longues fiançailles ont d’autres avantages encore,

outre l’épreuve de la constance personnelle.

Elles ont l’avantage de faire connaître réciproquement aux deux fiancés

leur vrai caractère. On se masque aisément l’un pour l’autre, pendant

l’unique mois des visites et des bouquets. Il faut, au contraire, une

bien rare maîtrise de soi pour garder le masque seulement une année,

_quand le fait de la conquête n’est plus en question_. Voilà où réside

l’admirable de cette invention d’engagements à long terme, usités

chez nos voisins. Le temps des fiançailles n’est pas encore la libre

vie conjugale, mais déjà il est superflu entre fiancés de prendre une

attitude, de «poser» l’un pour l’autre. Qu’y gagnerait-on? On est

engagé. Alors, tous les «réflexes» de notre tempérament (si l’on peut

oser une telle image) se mettent à jouer en liberté et malgré nous. Le

jaloux, l’impérieux, dévoile sa jalousie, son instinct autoritaire. La

boudeuse, la coquette, laisse percer sa bouderie, sa frivolité. Dans le

cycle complet d’une année, surtout entre deux êtres qui se proposent

d’unir leur vie, qui, par conséquent, se regardent avec attention et

s’attribuent l’un sur l’autre des droits, il est fort improbable que

des sujets de conflit ne surgissent pas: à la façon dont naîtront,

évolueront et se régleront ces conflits intimes, chacun des deux, si

peu avisé qu’il soit, apprendra le caractère de l’autre. Et ne dites

pas: «Si Maxime est en garnison en Bretagne tandis que je demeure à

Paris, je n’aurai guère d’occasion de l’étudier.» D’abord, Maxime

fût-il en Bretagne et vous à Paris, une fois les fiançailles accomplies

vous devenez la personne à laquelle il doit le plus de son temps

libre, et cela d’accord avec la famille: en sorte que vous pourrez

tout de même passer dans l’année bon nombre d’heures avec lui... Et

puis, il y aura la correspondance, qui, banale ou artificielle avant

les fiançailles, devient sincère et significative après, toujours par

cette raison qu’il n’est plus question de se conquérir et qu’on est

conduit par la force des choses à se parler d’événements positifs, de

projets réels, voire d’intérêts pressants, au lieu de s’exalter dans

le vide des épithètes d’adoration. Fine comme vous l’êtes, Françoise,

après six mois de billets échangés avec votre fiancé je mets bien le

pauvre garçon au défi de rien vous cacher de son «par-dedans».

Enfin, j’ai gardé pour suprême argument ce dernier avantage des

longues fiançailles: elles sont à la fois très moralisantes et très

agréables... Je vous fais grâce des lieux communs sur le désir d’un

bonheur prochain, plus doux--assure l’expérience des philosophes--que

ce bonheur lui-même. Fiancée, une jeune fille passe déjà en importance

les autres jeunes filles. Elle a l’orgueil d’avoir été élue, la douce

présomption de la sécurité, tout cela acidulé par l’arrière-pensée que

l’engagement est en somme conditionnel, qu’il n’y a pas de honte à le

rompre si l’essai loyal ne réussit pas... Parce qu’elle est fiancée,

la voilà préservée de la tentation de coqueter au hasard et sans but,

périlleuse pour les demoiselles sorties récemment de leur pensionnat;

la voilà conduite insensiblement aux graves pensées de fidélité, de

dévouement, aux rêves de la maternité...

Que de considérations j’ajouterais si c’était à Maxime et non à vous,

Françoise, que j’écrivais!... Bien plus que la fiancée, c’est le fiancé

que moralise un engagement à long terme. Cet engagement de conscience

aère et vivifie ses pensées et ses mœurs: c’est lui surtout qui

conservera plus tard, comme un précieux sachet d’aromates, le souvenir

des années juvéniles, où, parmi les grossiers divertissements de ses

camarades, il rêvait à une jeune fille qui déjà était sa femme par le

cœur...

Je me résume. Mariage jeune et longues fiançailles: si contradictoire

que cette formule paraisse au premier abord, tel est mon souhait pour

une demoiselle de votre âge. Vous êtes déjà résolue au mariage jeune.

Si vous vous convertissez à la condition des longues fiançailles--mais

dans ce cas seulement--j’accepte d’être votre ambassadeur auprès de Mme

Le Quellien.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 31 / 63 题