XXI

_La visite à Passy.--Méditation sur les approches de la

quarantaine.--Félix de Vandenesse et Jacques.--Les «travaux

de maman».--Cristallisations variées.--Françoise est si

jeune!--Maxime est si jeune!--La question des intérêts

matériels.--Chambre et Sénat.--Le sort d’un amendement._

Selon ma promesse, chère enfant, j’ai pris hier le chemin de la

place Possoz dans l’intention d’aller trouver Mme Le Quellien et

d’entreprendre auprès d’elle les négociations dont vous m’aviez chargé.

Si je vous disais que cette mission m’était fort agréable, vous ne

me croiriez pas. D’abord, j’ai horreur du rôle de Providence. La

Providence, telle que la conçoivent ceux qui ont foi en elle, connaît

les causes lointaines des événements et lit à livre ouvert, dans

l’avenir, le sort final des démarches. La vraie Providence peut donc

librement s’occuper de mariage. Pour moi, au contraire, comme pour

vous, comme pour nous tous, demain s’enveloppe de mystère. Comment

oserais-je échafauder votre bonheur sur des conjectures? Et j’ai beau

vous répéter que je ne veux être qu’un simple truchement entre votre

mère et vous, j’ai beau «faire mon Pilate» (c’est votre mot), je sais

bien que votre cœur m’attribuera un jour une part de responsabilité

dans l’heur ou le malheur de votre ménage... Voilà l’une des raisons

pour lesquelles j’étais d’assez méchante humeur hier, vers deux heures

après midi, tandis que par les calmes voies de Passy je me dirigeais

vers la place Possoz.

L’autre raison qui me rendait maussade était plus complexe et plus

égoïste à la fois. A je ne sais quelle jalousie quasi paternelle contre

l’adolescent qui va nous ravir Françoise se mêlait la mélancolie

de jouer un rôle de barbon, un rôle de Bartolo ou d’Arnolphe à

rebours.--«Avant la quarantaine, c’est un peu tôt, que diable! Et

Françoise abuse de ma complaisance...» Comme je vous gourmandais

ainsi, le mot de quarantaine évoqua heureusement dans ma mémoire une

foule de souvenirs des bons auteurs du siècle dernier, tels Balzac et

Sand, qui traitent le quadragénaire comme un vieillard à ses débuts,

mais comme un vieillard. Félix de Vandenesse, à quarante ans, montre

les façons d’un homme «averti par une longue expérience». Bien mieux,

à _trente-quatre ans_, le Jacques de George Sand appelle sa fiancée

Fernande «Ange de ma vie, dernier rayon de soleil qui luira sur mon

front chauve!» C’est de nos jours seulement que la nécessité d’un

long service militaire, l’encombrement des carrières et l’âpreté de

la lutte pour vivre ont allongé la période dévolue par l’opinion aux

agréments de la jeunesse. Les journaux appellent froidement «jeune

maître» des écrivains, des peintres de cinquante ans, tandis que, par

un sentiment d’équité, donnant une rallonge de dix ans à la jeunesse

des hommes, on en octroie une de quinze pour le moins à la jeunesse des

femmes, principalement des comédiennes. Tout cela est charmant dans les

romans et dans les chroniques, mais tout cela n’empêche pas que la vie

moyenne des Français soit de quarante-quatre ans, et donc que vers la

trente-huitième année on doive être apte aux pensées et aux besognes

graves...

Ce fut donc dans l’état de componction résignée le plus idoine à ma

mission que j’atteignis la place Possoz, chère Françoise, et qu’un

instant après je pénétrai dans l’appartement de Mme Le Quellien.

Votre charmante mère, cette après-midi-là, n’apurait point ses

comptes de ménage, sur ce cahier dont l’agencement savant et la tenue

méthodique excitent votre admiration et la mienne. Elle ne lisait

pas non plus un de ses deux livres familiers: l’_Introduction à la

vie dévote_ ou l’_Imitation_... Comme il faisait une tiède journée

printanière, elle avait ouvert la fenêtre de sa chambre sur la place

ensoleillée, déserte et somnolente comme la place d’une sous-préfecture

de province. Assise sur un fauteuil et les pieds appuyés sur un

tabouret, son giron plein de menus ustensiles de couture, elle brodait

sans la moindre paire de lunettes, un délicieux petit rond de fine

batiste fixé sur une piécette de toile cirée verte. Je reconnus un de

ces labeurs interminables et délicats que vous désignez, Françoise,

sous le nom générique de «travaux de maman». Vous ne les nommez pas

ainsi sans ironie, et vous assurez qu’il est bien plus pratique

d’acheter, tout faits, dans divers grands magasins de Paris, les

objets auxquels Mme Le Quellien consacre tant d’heures patientes.

Vous prétendez aussi que ces objets n’ont aucune affectation utile,

que quand ils sont achevés on ne sait où les mettre, qu’ils finissent

tristement sous quelques vases à fleurs, sous quelques vagues

flambeaux, lesquels se passaient fort bien de leur voisinage. Et vous

affirmez, pour votre part, la résolution de ne faire jamais concurrence

aux «travaux de maman».

Il me parut que Mme Le Quellien n’attachait pas elle-même à son

ouvrage une importance infinie, car elle le remisa aussitôt dans la

corbeille, avec tout l’attirail de couture.

--Voilà qui est aimable, me dit-elle... Au lieu d’aller vous promener

au Bois, où vous rencontreriez de jeunes et jolies femmes, vous pensez

à venir bavarder un moment avec votre vieille amie...

Je protestai--ce qui est la vérité même--que l’on ne me ferait pas

faire quatre pas pour aller regarder «les jeunes et jolies femmes» du

Bois, tandis qu’il m’est toujours agréable de converser avec la mère

de Françoise. L’âme de votre mère, Françoise, me donne l’impression

d’un beau cristal, et, en outre, d’un cristal dont la forme est devenue

presque introuvable. Votre jeune âme, à vous aussi, est agréable à

regarder; mais elle est cristallisée dans un «système» qui m’est plus

familier, pour employer le jargon des physiciens. Votre mère est un

parfait cristal de l’ancien système.

Nous n’avions pas échangé dix répliques que, déjà, la jeune

pensionnaire de l’institution Berquin occupait notre conversation. Je

dis «occupait» dans le sens tactique du mot, occupait militairement,

souverainement, barrant les issues à tout autre sujet. O Françoise,

soit dit sans reproche, que votre gracieuse personnalité est

envahissante, principalement dans cet appartement de la place Possoz!

Même absente, vous y régnez: on n’y pense qu’à vous, on ne parle que

de vous. Je n’eus donc aucun effort diplomatique à tenter, aucune

transition à chercher, pour amener cette phrase importante:

--... Justement je suis chargé par Françoise d’une mission auprès de

vous.

--Une mission!... De quoi s’agit-il, bon Dieu?

Déjà l’affection de votre mère s’alarmait. Je répliquai en hâte qu’il

s’agissait d’événements considérés à l’ordinaire comme heureux... Le

dialogue qui s’engagea entre votre mère et moi à partir de cet instant

m’est, je crois, demeuré mot pour mot dans la mémoire.

Lettres à Françoise · 第 32 / 63 题