_Une surprise.--Le secret de Françoise.--Beauté et mélancolie du
rôle de confident.--Les raisons du cœur.--Quel rôle joua Mlle
Lucie.--Mariage d’amour; mariage bourgeois.--Il n’y a plus de
jeunes filles riches.--L’âge de l’amour et l’âge du confortable._
Je me préparais, chère enfant, à vous écrire encore quelque tranquille
commentaire sur un point d’éducation, quand votre lettre m’arrive et
bouleverse mes projets...
Décidément, l’œil clair des jeunes filles ne révèle rien de leurs
pensées intimes, même à l’observateur professionnel. Quoi! Françoise,
de si graves desseins vous inquiétaient, tandis que je vous croyais
exclusivement occupée de sciences, de lectures, de bicyclette ou de
toilette? J’en demeure confondu,--sans vous reprocher pourtant d’avoir
gardé le secret. Notre cœur, selon le mot de saint Paul, ne doit pas
être un vase qui fuit... Et voilà qu’après m’être irrité un instant de
votre mystère votre confiance d’aujourd’hui m’embarrasse. Peut-être
bien fait-elle lever en moi quelque méchant ferment d’égoïsme.
S’entendre dire par une jeune fille: «Je vais vous confier ce que je
n’ose dire à ma mère de peur de la troubler à l’avance...» et recevoir
ensuite l’aveu du premier sentiment tendre de cette jeune fille pour un
homme de vingt-trois ans,--c’est assurément flatteur,--mais cela classe
tout de suite le confident, n’est-il pas vrai, dans la réserve de la
territoriale? Vous les connaîtrez un jour, Françoise, ces surprises
angoissantes que prépare à la jeunesse persistante de notre âme la
franchise inconsciente des êtres physiquement jeunes. Vous saurez la
mélancolie de cette constatation résignée: «Tiens! cela encore ne
m’appartiendra plus...» N’importe! Plions-nous à la loi nécessaire de
nos âges respectifs--vous, en souhaitant épouser un jeune homme que
vous aimez, moi, en vous donnant paternellement les avis que vous me
demandez.
Donc, Françoise, il se trouve que je vous avais à la fois devinée--et
un peu calomniée--ce soir de bal où je vous vis danser le cotillon
avec le joli saint-cyrien, frère de votre amie Lucie Despeyroux.
Je vous avais reproché de risquer votre cœur dans une aventure de
coquetterie. J’ignorais que votre cœur était déjà donné et pris. Il
paraît que le complot date de près d’une année, ô petite masque; les
conspirateurs étaient Lucie, son frère et vous. Ainsi, quand, à la
rentrée dernière de l’institut Berquin, vous me demandiez gravement
de vous renseigner un peu, par delà les murs de la pension, sur les
réalités de la vie--l’avenir de votre vie commençait de se fixer... Et
moi qui vous entretenais de livres, de sports, de costumes! Vous deviez
lire mes lettres d’un œil bien distrait; et, si j’avais su, je vous
aurais parlé d’autres sujets.
Vous plaidez gentiment les raisons de votre silence:
«Songez, mon oncle, comme de telles choses sont délicates à dire, et
combien il faut être sûre de son propre sentiment pour le confier,
même à un ami aussi cher que vous!... Qu’auriez-vous pensé de moi, si,
vous ayant dit il y a six mois: «J’aime le frère de Lucie», j’avais dû
vous dire, quelque temps après: «Non, décidément, je ne l’aime pas»?
Eh bien! mon oncle, croyez-moi si vous voulez, mais les jeunes filles
les meilleures sont exposées à de tels changements. Lucie, par exemple,
qui est exquise, a déjà eu trois toquades pour des personnes à qui,
d’ailleurs, elle n’a jamais parlé; elle ne les a confiées qu’à moi,
et elle a bien fait, car au bout d’un temps qui variait entre quinze
jours et deux mois elle s’apercevait qu’elle s’était trompée... Moi,
mon oncle, je n’ai jamais eu de toquade. Quand j’ai vu pour la première
fois Maxime Despeyroux, il m’a paru si bien de sa personne que j’ai eu
un peu d’éloignement pour lui--me comprenez-vous? un peu de timidité à
lui parler. J’ai dû me forcer pour vaincre cette timidité; et, comme
toutes mes compagnes disaient qu’il est charmant et que quelques-unes
le lui laissaient entendre, j’ai été, peut-être par esprit de
contradiction ou de défense, un peu désagréable, un peu hostile avec
lui. Et puis, insensiblement, toute ma timidité s’est fondue, et ma
belle défense s’en est allée à vau-l’eau... Il faut vous dire aussi que
c’est un peu la faute de Lucie. Elle est si imaginative, si sensible,
si romanesque, cette Lucie! Rien ne la ravissait comme l’idée que son
frère et moi nous nous aimerions, nous nous marierions, et qu’elle
saurait tout de ce petit roman, qu’elle y vivrait, qu’elle en serait un
des personnages... Alors, elle ne cessait pas de me parler de son frère
ni de parler de moi à Maxime... J’avais bien un peu d’appréhension,
d’abord... Mais Maxime était si respectueux, si discret!... Je vous
assure que je n’ai jamais rien appris de ses sentiments pour moi que
par cette folle chérie de Lucie... Et, bien que je ne voulusse rien
confier des miens à Lucie, qui me pressait, je suis bien sûre qu’elle
imaginait de prétendues confidences pour les lui rapporter... Alors,
que voulez-vous, mon oncle? Tout doucement, en nous voyant très peu,
et sans rien nous avouer,--mais en entendant si souvent parler l’un de
l’autre,--nous avons fini par nous aimer... Le soir de ce bal intime
après lequel vous m’avez fait de la morale, je vous assure que ni
Maxime ni moi n’avons prononcé de paroles définitives. Il m’a seulement
parlé de ses goûts et de ses projets de vie... Moi, j’ai dit les miens,
et il a bien fallu nous apercevoir qu’ils s’accordaient... Mais il
avait l’air encore plus intimidé que moi, et, s’il n’y avait pas eu
Lucie pour tirer des confidences à chacun de nous deux, après, il ne
serait rien sorti de ce fameux cotillon... Elle a si bien avancé les
choses que nous avons su que nous pensions l’un à l’autre, que nous
nous aimions... Oh! alors, j’ai bien failli vous écrire; j’étais prise
de peur, figurez-vous; il me semblait que nous étions trois enfants
qui allions au hasard, et je voulais un conseil de votre sang-froid,
de votre expérience... Et puis, cette fois-là encore, je n’ai pas
osé... Ce n’est que ces jours-ci, quand Lucie m’a parlé des classements
de fin d’année de Saint-Cyr, qui trois mois à l’avance commencent à
préoccuper les saint-cyriens; quand j’ai arrêté mon esprit sur le fait
que dans si peu de temps Maxime serait envoyé au bout de la France
peut-être, peut-être aux colonies... alors j’ai senti au dedans de
moi cette grande anxiété, et en même temps cette forte certitude que
j’espérais... Pour la première fois j’ai dit à Lucie: «Oh! Lucie,
c’est terrible... Voilà que je suis sûre de l’aimer...» Et vous
voyez que je n’ai pas attendu longtemps pour vous écrire: juste le
lendemain...»
Ne croyez pas, Françoise, que j’aie d’inquiétude ni de reproche pour
ce grain de romanesque dont s’assaisonne votre projet de mariage.
Assurément, ce n’est pas de cette manière qu’on se conjoint d’habitude
dans la bourgeoisie de France, et vous avez raison de me charger de
préparer la douce Mme Le Quellien à un tel impromptu. Je sais--mieux
que vous peut-être--quels étaient, touchant votre mariage, les projets
de cette mère excellente... et attardée. Nombre de fois, elle m’a dit:
«Vous qui voyez tant de monde à Paris, vous devriez bien chercher un
mari pour Françoise... Hélas! elle n’a pas une grosse dot, mais elle
est bonne et instruite; il me semble qu’un homme ayant une situation,
approchât-il de la quarantaine, serait heureux de...» Je la laissais
dire, la chère femme! Eh parbleu! l’homme approchant de la quarantaine,
qui eût été heureux de... je l’aurais peut-être déniché en effet,--mais
ce n’était pas là le mariage que rêvait Françoise, j’en étais sûr, et
je n’aurais jamais osé le lui conseiller... D’abord parce qu’à mon sens
il ne faut pas marier une génération avec la suivante. Je sais bien
que certains commencements d’automne ressemblent à certaines fins de
printemps; mais le printemps, même tardif, va vers l’été, et l’automne
le plus splendide s’achemine à l’hiver. Donc ne marions pas l’automne
au printemps: leur accord ne durerait point... Et d’autre part je
n’avais pas au même degré que Mme Le Quellien le souci de vous savoir
maigrement dotée et le désir de vous attribuer un riche mari...
[Illustration]
C’est que, sur le chapitre de la dot, je n’ai pas tout à fait les idées
que j’entends défendre et commenter dans les familles. «Les jeunes
filles sans dot ne se marient plus,» nous dit-on. J’estime qu’on se
trompe. Les différences de dots entre les jeunes filles (à part les
dots énormes et par conséquent rares) perdent, au contraire, de plus
en plus leur importance. Nous assistons à ce double phénomène que le
travail est de plus en plus rétribué et le capital de moins en moins.
Un valet de chambre, même honnête, coûte dans une maison le revenu de
cent mille francs. Pratiquement, il n’y a plus de grosses dots, _il n’y
a plus de jeunes filles riches_, et, par une heureuse réciproque, il
n’y a plus de jeunes filles pauvres ni de petites dots... L’erreur des
familles est de chercher obstinément à marier à contre sens les jeunes
filles sans dot,--à faire bon marché de l’âge pour se contenter de
l’argent ou de la situation. C’est absurde. D’abord les hommes riches
de quarante à cinquante ans, épouseurs de jeunes filles pauvres, ne
sont pas nombreux, et la jeune fille pauvre vieillit tandis qu’on les
lui cherche... Puis on ne réfléchit pas que marier une jeune fille
de dix-huit ans à un lieutenant de vingt-huit, par exemple, revient
au même que de marier la vieille fille de trente ans au commandant
de quarante; à cette différence près qu’ils n’auront pas été pauvres
ensemble durant les années où la pauvreté ne pèse exactement rien
pourvu qu’on s’aime... Ce qui donne créance à ce bruit fâcheux que les
jeunes filles sans dot ne se marient pas, c’est donc qu’on ne tente pas
de les marier comme il convient, c’est-à-dire jeunes, avec des hommes
jeunes et d’avenir.
--Alors, mon oncle, j’ai raison de vouloir épouser Maxime dès sa sortie
de Saint-Cyr?...
Patience, Françoise, je n’ai pas tout dit!... Et avant de m’en aller
en ambassade vers Mme Le Quellien je prétends ne pas vous ménager les
avertissements.
Oui, c’est charmant d’aimer comme vous, à dix-huit ans, un jeune homme
de vingt-trois ans à peine, et, si cet amour est durable, il est
possible et salutaire de fonder dessus un bon ménage...
--Mais notre amour est durable, mon oncle, vous n’en doutez pas!
... Nous discuterons plus tard ce point délicat: je vous le cède
aujourd’hui. J’admets qu’un lien sûr et fort unira toujours votre cœur
au cœur de Maxime; un mariage tel que vous le rêvez n’en comporte pas
moins de part et d’autre une certaine abnégation et le renoncement
à certains avantages qui pour la plupart des gens ont leur prix. Si
l’on vous dit qu’avec votre petite dot, la petite dot de Maxime et son
traitement d’officier, vous ne pourrez point vivre, vous ne pourrez
point élever des enfants, n’en croyez rien, ce n’est pas vrai. _On peut
toujours._ Mais il faut résolument renoncer à toutes les satisfactions
d’amour-propre, de situation, de réceptions, etc., et en général à
toute joie puisée ailleurs que dans l’amour réciproque et l’amour des
enfants... Si l’on fait bien carrément cet acte de renoncement avant
le mariage, on n’en souffre pas. Car la jeunesse--j’entends celle qui
va de vingt à trente--ne pâtit nullement du défaut de confortable: et
l’amour n’est pas vrai qui ne suffit point à emplir les heures d’un
jeune ménage entre vingt et trente ans.
Donc, Françoise, dix ans de vie d’étudiants réguliers, voilà ce que
vous prépare votre mariage avec le lieutenant Despeyroux; et j’y
insiste, vous n’en pâtirez point du tout si, résolument, vous remettez
les ambitions, des ambitions sages et mesurées, bien entendu, à une
date plus tardive,--par exemple aux environs du grade de commandant.
L’erreur de maints jeunes époux est de vouloir cumuler tout de suite
le bonheur de l’amour avec les plaisirs de la vanité. C’est qu’ils ne
s’aiment pas bien, et qu’ils ne sont pas de vrais jeunes gens; car
l’amour sincère et fort est exclusif de l’ambition; la vraie jeunesse
ne s’en soucie guère... Plaignons les ménages qui n’ont pas connu
l’époque surhumaine où l’amour se suffit à lui-même...
Je sais bien, Françoise, que vous allez me répondre:
--Nous serons, Maxime et moi, le ménage où l’amour se suffira à
lui-même, non seulement durant la jeunesse, mais durant la vie entière.
Et je sais bien aussi que vous êtes sincère, qu’il est sincère. Mais
vous êtes en pension, il est à Saint-Cyr; vous ne vous connaissez que
par les dehors qui sont agréables, les siens et les vôtres, par des
mots de tendresse intime à peine balbutiés, et par les entremises
optimistes de Lucie. Chère Françoise, le péril est là. Le sort de tout
ménage est incertain; mais on peut dire que le plus incertain est celui
qui se fonde sur l’attrait, et voilà pourquoi les gens prudents ont
fait une mauvaise réputation aux mariages d’amour...
Avant de parler à Mme Le Quellien, il vous faut donc bien réfléchir sur
la qualité du sentiment qui vous attire vers le frère de Lucie... Je
vous y aiderai dans ma prochaine lettre--encore que ce soit un sujet
assez malaisé à traiter avec une jeune fille.
Ah! petite Françoise, comme il m’était plus facile de correspondre avec
vous quand je croyais votre cœur tout à fait libre... Il ne me venait
pas à l’idée que ce cœur pût accueillir un sentiment ardent... Que
j’étais sot!
[Illustration]