XIX

_Une surprise.--Le secret de Françoise.--Beauté et mélancolie du

rôle de confident.--Les raisons du cœur.--Quel rôle joua Mlle

Lucie.--Mariage d’amour; mariage bourgeois.--Il n’y a plus de

jeunes filles riches.--L’âge de l’amour et l’âge du confortable._

Je me préparais, chère enfant, à vous écrire encore quelque tranquille

commentaire sur un point d’éducation, quand votre lettre m’arrive et

bouleverse mes projets...

Décidément, l’œil clair des jeunes filles ne révèle rien de leurs

pensées intimes, même à l’observateur professionnel. Quoi! Françoise,

de si graves desseins vous inquiétaient, tandis que je vous croyais

exclusivement occupée de sciences, de lectures, de bicyclette ou de

toilette? J’en demeure confondu,--sans vous reprocher pourtant d’avoir

gardé le secret. Notre cœur, selon le mot de saint Paul, ne doit pas

être un vase qui fuit... Et voilà qu’après m’être irrité un instant de

votre mystère votre confiance d’aujourd’hui m’embarrasse. Peut-être

bien fait-elle lever en moi quelque méchant ferment d’égoïsme.

S’entendre dire par une jeune fille: «Je vais vous confier ce que je

n’ose dire à ma mère de peur de la troubler à l’avance...» et recevoir

ensuite l’aveu du premier sentiment tendre de cette jeune fille pour un

homme de vingt-trois ans,--c’est assurément flatteur,--mais cela classe

tout de suite le confident, n’est-il pas vrai, dans la réserve de la

territoriale? Vous les connaîtrez un jour, Françoise, ces surprises

angoissantes que prépare à la jeunesse persistante de notre âme la

franchise inconsciente des êtres physiquement jeunes. Vous saurez la

mélancolie de cette constatation résignée: «Tiens! cela encore ne

m’appartiendra plus...» N’importe! Plions-nous à la loi nécessaire de

nos âges respectifs--vous, en souhaitant épouser un jeune homme que

vous aimez, moi, en vous donnant paternellement les avis que vous me

demandez.

Donc, Françoise, il se trouve que je vous avais à la fois devinée--et

un peu calomniée--ce soir de bal où je vous vis danser le cotillon

avec le joli saint-cyrien, frère de votre amie Lucie Despeyroux.

Je vous avais reproché de risquer votre cœur dans une aventure de

coquetterie. J’ignorais que votre cœur était déjà donné et pris. Il

paraît que le complot date de près d’une année, ô petite masque; les

conspirateurs étaient Lucie, son frère et vous. Ainsi, quand, à la

rentrée dernière de l’institut Berquin, vous me demandiez gravement

de vous renseigner un peu, par delà les murs de la pension, sur les

réalités de la vie--l’avenir de votre vie commençait de se fixer... Et

moi qui vous entretenais de livres, de sports, de costumes! Vous deviez

lire mes lettres d’un œil bien distrait; et, si j’avais su, je vous

aurais parlé d’autres sujets.

Vous plaidez gentiment les raisons de votre silence:

«Songez, mon oncle, comme de telles choses sont délicates à dire, et

combien il faut être sûre de son propre sentiment pour le confier,

même à un ami aussi cher que vous!... Qu’auriez-vous pensé de moi, si,

vous ayant dit il y a six mois: «J’aime le frère de Lucie», j’avais dû

vous dire, quelque temps après: «Non, décidément, je ne l’aime pas»?

Eh bien! mon oncle, croyez-moi si vous voulez, mais les jeunes filles

les meilleures sont exposées à de tels changements. Lucie, par exemple,

qui est exquise, a déjà eu trois toquades pour des personnes à qui,

d’ailleurs, elle n’a jamais parlé; elle ne les a confiées qu’à moi,

et elle a bien fait, car au bout d’un temps qui variait entre quinze

jours et deux mois elle s’apercevait qu’elle s’était trompée... Moi,

mon oncle, je n’ai jamais eu de toquade. Quand j’ai vu pour la première

fois Maxime Despeyroux, il m’a paru si bien de sa personne que j’ai eu

un peu d’éloignement pour lui--me comprenez-vous? un peu de timidité à

lui parler. J’ai dû me forcer pour vaincre cette timidité; et, comme

toutes mes compagnes disaient qu’il est charmant et que quelques-unes

le lui laissaient entendre, j’ai été, peut-être par esprit de

contradiction ou de défense, un peu désagréable, un peu hostile avec

lui. Et puis, insensiblement, toute ma timidité s’est fondue, et ma

belle défense s’en est allée à vau-l’eau... Il faut vous dire aussi que

c’est un peu la faute de Lucie. Elle est si imaginative, si sensible,

si romanesque, cette Lucie! Rien ne la ravissait comme l’idée que son

frère et moi nous nous aimerions, nous nous marierions, et qu’elle

saurait tout de ce petit roman, qu’elle y vivrait, qu’elle en serait un

des personnages... Alors, elle ne cessait pas de me parler de son frère

ni de parler de moi à Maxime... J’avais bien un peu d’appréhension,

d’abord... Mais Maxime était si respectueux, si discret!... Je vous

assure que je n’ai jamais rien appris de ses sentiments pour moi que

par cette folle chérie de Lucie... Et, bien que je ne voulusse rien

confier des miens à Lucie, qui me pressait, je suis bien sûre qu’elle

imaginait de prétendues confidences pour les lui rapporter... Alors,

que voulez-vous, mon oncle? Tout doucement, en nous voyant très peu,

et sans rien nous avouer,--mais en entendant si souvent parler l’un de

l’autre,--nous avons fini par nous aimer... Le soir de ce bal intime

après lequel vous m’avez fait de la morale, je vous assure que ni

Maxime ni moi n’avons prononcé de paroles définitives. Il m’a seulement

parlé de ses goûts et de ses projets de vie... Moi, j’ai dit les miens,

et il a bien fallu nous apercevoir qu’ils s’accordaient... Mais il

avait l’air encore plus intimidé que moi, et, s’il n’y avait pas eu

Lucie pour tirer des confidences à chacun de nous deux, après, il ne

serait rien sorti de ce fameux cotillon... Elle a si bien avancé les

choses que nous avons su que nous pensions l’un à l’autre, que nous

nous aimions... Oh! alors, j’ai bien failli vous écrire; j’étais prise

de peur, figurez-vous; il me semblait que nous étions trois enfants

qui allions au hasard, et je voulais un conseil de votre sang-froid,

de votre expérience... Et puis, cette fois-là encore, je n’ai pas

osé... Ce n’est que ces jours-ci, quand Lucie m’a parlé des classements

de fin d’année de Saint-Cyr, qui trois mois à l’avance commencent à

préoccuper les saint-cyriens; quand j’ai arrêté mon esprit sur le fait

que dans si peu de temps Maxime serait envoyé au bout de la France

peut-être, peut-être aux colonies... alors j’ai senti au dedans de

moi cette grande anxiété, et en même temps cette forte certitude que

j’espérais... Pour la première fois j’ai dit à Lucie: «Oh! Lucie,

c’est terrible... Voilà que je suis sûre de l’aimer...» Et vous

voyez que je n’ai pas attendu longtemps pour vous écrire: juste le

lendemain...»

Ne croyez pas, Françoise, que j’aie d’inquiétude ni de reproche pour

ce grain de romanesque dont s’assaisonne votre projet de mariage.

Assurément, ce n’est pas de cette manière qu’on se conjoint d’habitude

dans la bourgeoisie de France, et vous avez raison de me charger de

préparer la douce Mme Le Quellien à un tel impromptu. Je sais--mieux

que vous peut-être--quels étaient, touchant votre mariage, les projets

de cette mère excellente... et attardée. Nombre de fois, elle m’a dit:

«Vous qui voyez tant de monde à Paris, vous devriez bien chercher un

mari pour Françoise... Hélas! elle n’a pas une grosse dot, mais elle

est bonne et instruite; il me semble qu’un homme ayant une situation,

approchât-il de la quarantaine, serait heureux de...» Je la laissais

dire, la chère femme! Eh parbleu! l’homme approchant de la quarantaine,

qui eût été heureux de... je l’aurais peut-être déniché en effet,--mais

ce n’était pas là le mariage que rêvait Françoise, j’en étais sûr, et

je n’aurais jamais osé le lui conseiller... D’abord parce qu’à mon sens

il ne faut pas marier une génération avec la suivante. Je sais bien

que certains commencements d’automne ressemblent à certaines fins de

printemps; mais le printemps, même tardif, va vers l’été, et l’automne

le plus splendide s’achemine à l’hiver. Donc ne marions pas l’automne

au printemps: leur accord ne durerait point... Et d’autre part je

n’avais pas au même degré que Mme Le Quellien le souci de vous savoir

maigrement dotée et le désir de vous attribuer un riche mari...

[Illustration]

C’est que, sur le chapitre de la dot, je n’ai pas tout à fait les idées

que j’entends défendre et commenter dans les familles. «Les jeunes

filles sans dot ne se marient plus,» nous dit-on. J’estime qu’on se

trompe. Les différences de dots entre les jeunes filles (à part les

dots énormes et par conséquent rares) perdent, au contraire, de plus

en plus leur importance. Nous assistons à ce double phénomène que le

travail est de plus en plus rétribué et le capital de moins en moins.

Un valet de chambre, même honnête, coûte dans une maison le revenu de

cent mille francs. Pratiquement, il n’y a plus de grosses dots, _il n’y

a plus de jeunes filles riches_, et, par une heureuse réciproque, il

n’y a plus de jeunes filles pauvres ni de petites dots... L’erreur des

familles est de chercher obstinément à marier à contre sens les jeunes

filles sans dot,--à faire bon marché de l’âge pour se contenter de

l’argent ou de la situation. C’est absurde. D’abord les hommes riches

de quarante à cinquante ans, épouseurs de jeunes filles pauvres, ne

sont pas nombreux, et la jeune fille pauvre vieillit tandis qu’on les

lui cherche... Puis on ne réfléchit pas que marier une jeune fille

de dix-huit ans à un lieutenant de vingt-huit, par exemple, revient

au même que de marier la vieille fille de trente ans au commandant

de quarante; à cette différence près qu’ils n’auront pas été pauvres

ensemble durant les années où la pauvreté ne pèse exactement rien

pourvu qu’on s’aime... Ce qui donne créance à ce bruit fâcheux que les

jeunes filles sans dot ne se marient pas, c’est donc qu’on ne tente pas

de les marier comme il convient, c’est-à-dire jeunes, avec des hommes

jeunes et d’avenir.

--Alors, mon oncle, j’ai raison de vouloir épouser Maxime dès sa sortie

de Saint-Cyr?...

Patience, Françoise, je n’ai pas tout dit!... Et avant de m’en aller

en ambassade vers Mme Le Quellien je prétends ne pas vous ménager les

avertissements.

Oui, c’est charmant d’aimer comme vous, à dix-huit ans, un jeune homme

de vingt-trois ans à peine, et, si cet amour est durable, il est

possible et salutaire de fonder dessus un bon ménage...

--Mais notre amour est durable, mon oncle, vous n’en doutez pas!

... Nous discuterons plus tard ce point délicat: je vous le cède

aujourd’hui. J’admets qu’un lien sûr et fort unira toujours votre cœur

au cœur de Maxime; un mariage tel que vous le rêvez n’en comporte pas

moins de part et d’autre une certaine abnégation et le renoncement

à certains avantages qui pour la plupart des gens ont leur prix. Si

l’on vous dit qu’avec votre petite dot, la petite dot de Maxime et son

traitement d’officier, vous ne pourrez point vivre, vous ne pourrez

point élever des enfants, n’en croyez rien, ce n’est pas vrai. _On peut

toujours._ Mais il faut résolument renoncer à toutes les satisfactions

d’amour-propre, de situation, de réceptions, etc., et en général à

toute joie puisée ailleurs que dans l’amour réciproque et l’amour des

enfants... Si l’on fait bien carrément cet acte de renoncement avant

le mariage, on n’en souffre pas. Car la jeunesse--j’entends celle qui

va de vingt à trente--ne pâtit nullement du défaut de confortable: et

l’amour n’est pas vrai qui ne suffit point à emplir les heures d’un

jeune ménage entre vingt et trente ans.

Donc, Françoise, dix ans de vie d’étudiants réguliers, voilà ce que

vous prépare votre mariage avec le lieutenant Despeyroux; et j’y

insiste, vous n’en pâtirez point du tout si, résolument, vous remettez

les ambitions, des ambitions sages et mesurées, bien entendu, à une

date plus tardive,--par exemple aux environs du grade de commandant.

L’erreur de maints jeunes époux est de vouloir cumuler tout de suite

le bonheur de l’amour avec les plaisirs de la vanité. C’est qu’ils ne

s’aiment pas bien, et qu’ils ne sont pas de vrais jeunes gens; car

l’amour sincère et fort est exclusif de l’ambition; la vraie jeunesse

ne s’en soucie guère... Plaignons les ménages qui n’ont pas connu

l’époque surhumaine où l’amour se suffit à lui-même...

Je sais bien, Françoise, que vous allez me répondre:

--Nous serons, Maxime et moi, le ménage où l’amour se suffira à

lui-même, non seulement durant la jeunesse, mais durant la vie entière.

Et je sais bien aussi que vous êtes sincère, qu’il est sincère. Mais

vous êtes en pension, il est à Saint-Cyr; vous ne vous connaissez que

par les dehors qui sont agréables, les siens et les vôtres, par des

mots de tendresse intime à peine balbutiés, et par les entremises

optimistes de Lucie. Chère Françoise, le péril est là. Le sort de tout

ménage est incertain; mais on peut dire que le plus incertain est celui

qui se fonde sur l’attrait, et voilà pourquoi les gens prudents ont

fait une mauvaise réputation aux mariages d’amour...

Avant de parler à Mme Le Quellien, il vous faut donc bien réfléchir sur

la qualité du sentiment qui vous attire vers le frère de Lucie... Je

vous y aiderai dans ma prochaine lettre--encore que ce soit un sujet

assez malaisé à traiter avec une jeune fille.

Ah! petite Françoise, comme il m’était plus facile de correspondre avec

vous quand je croyais votre cœur tout à fait libre... Il ne me venait

pas à l’idée que ce cœur pût accueillir un sentiment ardent... Que

j’étais sot!

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 30 / 63 题