XVIII

_Le parloir de Berquin._--Quo Vadis?--_Doit-on le

lire?--Difficultés de se prononcer sur la moralité des

livres.--Les jeunes filles et les romans.--Système

traditionnel.--Mme de Maintenon; Berquin.--Système

révolutionnaire.--Système des lectures responsables._

L’autre soir, chère enfant, à une représentation de _Quo Vadis?_

tandis qu’évoluaient sous nos yeux les couples voluptueux de «l’orgie

romaine», j’eus une distraction. Je me rappelai qu’un certain mercredi,

au parloir de l’institut Berquin, où votre amie Lucie Despeyroux, Mme

Le Quellien, vous et moi-même formions un groupe assez bavard dans

un coin de la salle du fond, l’entretien était venu au fameux roman

de Sienkiewicz. Par-dessus les murs austères bâtis par Mme Rochette,

le renom de ce triomphe universel avait pénétré jusqu’aux oreilles

des pensionnaires. Quelques-unes avaient lu le livre, profitant d’un

jour de sortie: elles en avaient raconté l’intrigue aux autres. Ursus,

Lygie, l’Arbitre étaient familiers à Lucie et à vous, qui pourtant

n’aviez point tenu le blanc volume entre les mains.

--Vous l’avez chez vous, monsieur? me demanda Lucie en chargeant son

regard ambré d’une irrésistible prière.

Je feignis de ne pas comprendre son désir. Je répondis:

--Oui... Je crois.

--Oh! vous me le prêterez?...

Il est difficile de refuser quelque chose aux regards suppliants de

votre amie Lucie... Mme Le Quellien me tira d’embarras en me demandant

à son tour:

--D’abord, est-ce un livre pour les jeunes filles, ce _Quo Vadis?_

Lucie éclata de rire, et vous l’imitâtes, Françoise.

--Cette maman! Elle a peur de tout!... _Quo Vadis?_ est un livre tout

ce qu’il y a de plus moral, presque un livre de piété... N’est-ce pas,

mon oncle?

Je réfléchis un instant. Enfin, pressé par vos questions étonnées, je

trouvai cette piteuse réponse:

--Que Mme Le Quellien le lise d’abord. Moi, je ne sais pas...

Je dois à la vérité d’ajouter que cet oracle fut salué par les huées

unanimes des deux alertes pensionnaires qui me consultaient.

Eh bien! chère Françoise, depuis j’ai parcouru à nouveau _Quo Vadis?_

j’ai vu la pièce qu’on en a extraite; je ne saurais donner un avis

plus ferme à la séduisante Lucie, si elle n’avait depuis renoncé à me

consulter. Je suis presque certain que _Quo Vadis?_ est une mauvaise

lecture pour des collégiens. Je n’oserais affirmer qu’elle en soit une

bonne pour de jeunes demoiselles en pension. Et ce que je vous dis là

de _Quo Vadis?_ je le pense, avec des aggravations ou des atténuations,

de beaucoup de romans dit moraux, de beaucoup de pièces de théâtre «où

l’on peut aller en famille». Loin de moi la prétention d’affirmer:

«Vous pouvez lire ce roman, vous pouvez voir cette comédie...» Quand

on a soi-même essayé d’exprimer sa pensée devant le public, quand

on a soi-même eu un certain nombre de lecteurs, quelques-uns de

ceux-ci (et combien il faut les remercier!) ont pris la peine de vous

renseigner sur l’effet moral qu’ils ressentent de vos œuvres: c’est

alors que la contradiction des opinions exprimées démontre l’infinie

diversité des âmes!... Voyez-vous, Françoise, chaque âme est une terre

qu’il conviendrait d’analyser avant d’y jeter n’importe quel engrais

intellectuel. Ici il y a du phosphore en excès, et la chaux manque; à

côté, c’est l’inverse. Il faut aiguiser celle-ci d’acide pour la rendre

productive; il faut ingérer du sel à celle-là. Et l’on pourrait assez

raisonnablement poser ce double axiome:

I.--Il n’y a pas de livre moral pour tout le monde.

II.--Conséquence: il n’y en a guère d’immoral pour tout le monde.

Lorsqu’il s’agit de «grandes personnes» la question des lectures

morales n’a pas une importance extrême, car la vie réelle est le plus

brutal des romans, et d’ailleurs un âge vient où, comme l’ossature du

corps, l’armature morale de l’individu est à peu près définitive. Le

cas est plus délicat s’il s’agit de jeunes gens, et principalement de

jeunes filles. La jeune fille, respectée par tous, peut être violemment

ou insidieusement blessée par un roman. Et le pire est qu’aucun esprit

avisé n’oserait affirmer, comme les imprudentes réclames de librairie,

que tel roman «peut être mis entre toutes les mains».

Comment faire? Comment répondre à la confiante question d’une jeune

fille comme Lucie ou comme vous, Françoise, demandant: «Puis-je lire ce

livre?»

Il y a plusieurs doctrines, pour ne parler que des raisonnables.

La première, la doctrine traditionnelle de la France, celle qui

régnait encore dans mon enfance, fut d’avoir pour les jeunes filles

une littérature expressément neutre. Il y a de cette littérature des

exemples célèbres: tels les récits de Mme de Genlis, les proverbes de

Mme de Maintenon, les romans de ce Berquin, patron de votre école.

Je crois bien qu’une telle littérature est spéciale à notre pays. Je

n’en connais pas d’aussi notoirement innocente hors de chez nous. Elle

réalise vraiment le maximum d’honnêteté, la plus forte probabilité de

non-péril. La jeune fille qui se monterait la tête à lire le _Petit

Grandisson_ donnerait la preuve d’un tempérament exceptionnel. Je

n’en dirais pas autant, par exemple, des fameux romans anglais dont

nos voisins d’outre-Manche nous vantent la moralité. Ni le _Vicaire

de Wakefield_, ni, pour parler de «bons romans» plus modernes, _Dodo_

ou _The Manxman_, ne sont absolument appropriés à l’âme d’une Agnès

de Molière: ils l’inquiéteraient. Et j’accorde qu’Agnès aurait tort;

mais, si l’on adopte un système d’éducation, il faut l’appliquer sans

défaillance.

Ce système a de moins en moins d’adeptes aujourd’hui. Est-ce faute de

Berquins, de Maintenons ou de Genlis? Peut-être. Un _magazine_ se fonda

il y a quelques années pour les jeunes filles: les jeunes filles s’y

abonnèrent, mais au bout de quelques mois ce fut parmi elles un tollé

contre l’insipidité des romans que leur magazine publiait... Nous vîmes

en même temps naître un théâtre blanc comme l’âme d’Agnès. S’il existe

encore, il ne fait guère parler de lui.

Le principal défaut du système autrefois classique n’est pas, du reste,

la difficulté d’offrir à la jeune fille une nourriture romanesque

exempte de tout danger et cependant savoureuse. C’est de se fier

uniquement à la vigilance du pourvoyeur et de ne faire aucun appel à la

volonté, à la probité de la jeune fille. Un beau jour Agnès trouve un

vrai roman oublié sur une table. Aguichée par la saveur imprévue de ce

ragoût, elle le dévore en cachette. Voilà compromis l’effet du système,

et, de plus, voilà l’hypocrisie encouragée.

Un second système, assez en honneur parmi les champions «avancés» de

l’éducation féminine moderne, c’est de laisser la jeune fille libre

de ses lectures, dès qu’elle n’est plus tout à fait une enfant. Si

révolutionnaire, si antitraditionnel et j’ajoute si peu séduisant que

nous apparaisse le système, les arguments par lesquels ses partisans le

défendent ne manquent pas de force.

«Comment, nous disent-ils, une petite Française peut être légalement

épouse à seize ans, mère à dix-sept ans, c’est-à-dire que, dans la

pratique de la vie, l’activité sociale de la femme se manifeste près de

dix ans plus tôt que celle de l’homme; et c’est la jeune fille que vous

tenez le plus longtemps à l’écart de la réalité? N’est-ce pas absurde?

Ne doit-elle pas, au contraire, être renseignée sur la vie, armée pour

la vie la première, elle dont la responsabilité conjugale, sociale,

commence à l’âge où l’homme est à peine bachelier?»

Ces raisons ont leur poids; mais le système de lecture sans frein

et sans choix qu’elles recommandent est vraiment trop contradictoire

avec le type traditionnel de la jeune fille en France. Qu’Agnès,

papillon curieux, brise sa chrysalide, essaye ses ailes au grand air,

soit! toute cage est malsaine. Mais que gagnera-t-elle à déflorer

prématurément la poussière qui décore ces ailes brillantes? Nous

touchons ici, Françoise, à l’une des dangereuses erreurs du féminisme

exaspéré. Rendons plus pareille l’éducation des deux sexes, soit,

mais en assainissant d’abord, en moralisant celle des garçons. Le

résultat serait déplorable d’élever les jeunes filles à l’image de nos

collégiens d’aujourd’hui.

--Et votre système, à vous, mon oncle? En avez-vous un, seulement?

--Oui, Françoise, n’en déplaise à votre ironie, j’ai un système.

Je peux hésiter à vous recommander, à vous défendre tel roman, parce

que, malgré nos confidences réciproques, vous êtes encore, sur beaucoup

de points, chère enfant, un mystère pour moi. Ce n’est pas moi qui vous

ai élevée, qui ai formé votre esprit, d’années en années. Mais si cet

honneur m’était échu je vous aurais accoutumée à juger par vous-même,

autant que possible, de l’opportunité de vos lectures. Du jour où votre

curiosité se serait éveillée, nous en aurions conversé ensemble. Je

vous aurais avertie que la conscience de la jeune fille, si elle est

saine et bien disciplinée, est un fort bon juge. Assurément j’aurais

écarté de vos yeux et de vos mains certains livres dont les titres

mêmes sont une injure pour une âme délicate, mais, parmi les autres,

je vous aurais demandé de me guider vous-même. «Chaque fois, vous

aurais-je dit, qu’une page de livre vous cause une inquiétude, un

malaise moral, arrêtez-vous à l’instant, fermez le livre et venez me

confier votre souci. Peut-être est-il puéril: d’un mot il sera dissipé,

et, dès lors, rassérénée, vous continuerez votre lecture. Si, ayant lu

un livre d’un bout à l’autre sans que rien vous y ait alarmée, vous

vous sentez cependant déprimée, moralement moins active, moins ardente

à bien faire, tenez le livre pour mauvais, et ne lisez plus rien de

son dangereux auteur. Ainsi, peu à peu, vous vous accoutumerez à faire

vous-même le choix de votre nourriture intellectuelle, comme vous

faites celui de vos aliments. C’est la sagesse même, car un esprit est

aussi mal venu à prétendre imposer ses lois à un autre esprit qu’un

estomac à un autre estomac.»

--Alors, mon oncle, si rien ne me choque, je puis lire sans danger

toute espèce de romans?

Soyez certaine que votre conscience s’alarmerait bien plus tôt que vous

ne le pensez. Et puis, correctif important au système des «lectures

responsables», le premier conseil à donner aux jeunes filles est _de

lire le moins possible de romans_. Il n’est nullement indispensable à

Lucie ou à Françoise de lire «tout ce qui paraît». L’abondance des

lectures romanesques, entre autres méchants effets, empêche la jeune

fille de pourvoir à sa véritable économie intellectuelle. Elle se

figure être «au courant de la littérature» parce qu’elle peut causer

du roman à la mode. Et assurément, surtout en France, le roman est une

forme littéraire d’une ampleur merveilleuse; mais, parmi toutes ses

importantes qualités, on ne saurait compter celle de former l’esprit

et le cœur des jeunes filles... Enfin, durant la période d’éducation,

il importe bien plus que la jeune fille apprenne à connaître le style,

l’art d’un romancier, que ses romans eux-mêmes. A la place de Mme

Rochette, j’exclurais de l’institut Berquin les volumes jaunes, bleus

ou blancs à 3 fr. 50; mais j’inaugurerais des cours sur la littérature

contemporaine et je laisserais librement entre les mains des élèves des

anthologies de nos romanciers, telles qu’en fit, par exemple, Gustave

Toudouze pour Daudet... Quant au roman lui-même, il serait proscrit

de l’école, fût-il approuvé par Mgr de Tours; le roman est, par

excellence, un «objet de divertissement», et, dans le temps des études,

le divertissement doit surtout consister à jouer aux barres, au tennis,

à faire de la bicyclette et du «footing».

De ce qu’on ne lirait plus de romans, même moraux et recommandés par

Mgr de Tours, dans les écoles de demoiselles, il n’en résulterait pas

qu’on n’y entretiendrait plus le goût des lectures. Au contraire, on y

lirait davantage les choses importantes qu’on ne lit guère plus hors

de l’école. L’absence de lecture de nos jeunes filles modernes--malgré

l’apparente surcharge des programmes--est désolante. Songez qu’à votre

âge, Françoise, une Mme Roland avait lu Vertot, Descartes, saint

Jérôme, Diodore de Sicile, Young, Pascal, Montesquieu, Locke, Virgile,

Clarke, Homère, Cicéron, Diderot, Pope, d’Alembert, Platon, Machiavel,

Xénophon, Réaumur, etc., etc... lu et _annoté_ en faisant des extraits!

(Voir _Mme Roland_, par Oct. Gréard.)--Et vous, Françoise, qu’avez-vous

lu? qu’ont lu vos compagnes? En est-il une seule, dans toute

l’institution Berquin, qui ait, d’un bout à l’autre, parcouru ce livre,

qui fut, en France, le bréviaire de toute une génération: les _Hommes

illustres_, de Plutarque?

Lisez les _Hommes illustres_, Françoise. Quand vous les aurez bien

lus,--si vous avez encore envie de lire _Quo Vadis?_--nous en

recauserons.

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Lettres à Françoise · 第 29 / 63 题