_Les demoiselles du télégraphe.--Pédales et dépêches.--Une
carrière pour Françoise.--Les sports féminins.--Caractères de
femmes sportives.--Émilie.--Julie.--Importances respectives de
la tête et du muscle.--Le vrai «record» féminin.--Nos aïeules._
On m’assure, chère enfant, qu’on utilise en Angleterre, comme porteurs
de dépêches, des jeunes filles montées à bicyclette. Ces jeunes filles,
nous dit-on, «manifestent plus de promptitude et d’intelligence
que leurs collègues masculins»... Voilà un métier féminin qu’on ne
prévoyait guère. Et je pensais que, si vous n’aviez mieux à faire
dans votre pays, alerte Françoise, vous seriez en terre britannique
une petite télégraphiste parfaite: car, pour dénicher une adresse,
votre malice rendrait des points à quiconque, et votre aisance, votre
endurance, votre sang-froid de cycliste, vous ont valu, vous le savez,
l’admiration de tous vos amis, outre la mienne.
De façon générale, vous montrez, Françoise, du penchant aux exercices
du corps. C’est trop naturel. On ne se soustrait pas à la contagion
des modes et des plaisirs de sa génération. Est-il province en France,
pour reculée qu’elle soit, qui fasse encore grise mine aux dames de
la pédale? Nommerait-on une sous-préfecture de trois mille âmes qui
se refuse le luxe d’un tennis? Il est vrai que le sport des femmes
françaises (je parle du grand nombre) ne va guère au delà. Tennis et
vélocipède les contentent. Ces sports ont, pour l’économe esprit de
la France, l’avantage d’être à bon marché; tout le monde ou presque
s’y peut adonner, tandis que le cheval ou l’automobile restent des
divertissements de luxe. Vous, ma fringante nièce, je crois que,
coûteux ou non, tous les sports vous attireraient. Et comme, après
tout, pour que Françoise devienne riche il suffira qu’un agréable
millionnaire souhaite un mariage intelligent, je vous verrai peut-être
un jour galopant dans l’allée des Poteaux ou cornant votre furia de
chauffeuse aux oreilles des simples piétons tels que moi.
Prévoyons ce cas éventuel et, tandis qu’il en est temps encore,
philosophons un peu sur les sports féminins.
D’abord, convenons que le type de la jeune fille frêle, vaporeuse,
délicate de la poitrine, type cher aux conteurs de la période
romantique, n’est pas celui dont rêvent aujourd’hui les courtisans de
votre sexe. La science moderne, avec ses précisions vulgarisées, est
la cause principale du changement. Au lieu de «frêle et vaporeuse»,
la science dit: «anémique et névropathe»; au lieu de «délicate de
la poitrine», elle dit: «tuberculeuse». Ces gros vocables suscitent
des images désolantes: le dernier surtout évoque les tableaux usuels
de pathologie, le buste humain coupé verticalement avec les organes
respiratoires saignants, tachés de microbes... Grâce à la science, le
charme principal d’une jeune fille est désormais sa belle santé. Or,
l’exercice physique est à la fois une preuve et une sauvegarde de la
santé. Lorsqu’on vous voit patiner, Françoise, ou manier la raquette,
ou monter une côte à bicyclette, on éprouve la joie de contempler un
appareil humain solide, harmonieux, jouant bien de tous ses organes,
même sans tenir compte des agréments de l’enveloppe.
Accueillons donc et encourageons les sports; mais soyons avertis des
dangers auxquels ils exposent quelques esprits de femme insuffisamment
pondérés. Le premier est d’attribuer à des occupations en somme
inférieures et accessoires une importance démesurée: ridicule encore
plus choquant chez les femmes que chez les hommes. Quel Théophraste
vingtième-siècle viendra fixer à propos les traits de la femme que les
sports hypnotisent? On entrevoit, n’est-il pas vrai? l’esquisse du
portrait qu’il pourrait faire:
«ÉMILIE _est de bonne naissance et de fortune suffisante; elle
a appris tout ce qu’apprennent les femmes de son rang, elle a
un mari intelligent et qui l’adore; elle a d’aimables enfants;
mais une seule passion la dévore: obtenir par l’effort de
ses muscles des résultats auxquels ne puissent atteindre les
efforts musculaires d’aucune autre femme ni de la plupart des
hommes. Toute son énergie est asservie à cet objet. Sa vie se
divise en deux parties, l’une où elle dispute la maîtrise de la
raquette ou de la pédale; l’autre où elle s’entraîne pour ces
disputes. Elle a renoncé, naturellement, à tous les attraits
ordinaires de son sexe; sa conversation est merveilleusement
étrangère aux choses de l’esprit. Ne lui parlez pas d’un livre
ou d’un événement d’art récent, ne faites pas allusion devant
elle à une crise politique ou à un mouvement social; elle ne
lit qu’_Auteuil-Longchamps, _le_ Vélo _et les pages 2 et 3 de
certain journal américain publié à Paris, où sont résumés chaque
jour les événements sportifs du monde entier... En revanche,
elle parle de ceux-ci avec une abondance de documents et une
propriété d’expressions effrayantes; elle ne vous fait grâce
d’aucun des termes d’argot spécial, d’aucune des abréviations
familières dont usent les professionnels du cheval, du cycle ou
du golf. Et l’admirable, c’est qu’elle croit très sincèrement
que de tels soucis sont les plus nobles des soucis, et qu’elle
regarde du haut d’un dédain sincère les mortels inférieurs dont
l’ambition ne se résume pas à faire manœuvrer suivant certaines
lois arbitraires et précises l’appareil musculaire de leurs bras
ou de leurs jarrets..._»
Vous avez bien trop de sens commun, petite Françoise, pour être jamais
une Émilie. Mais combien de femmes, sans incarner ce type ridicule,
ont la faiblesse de parler trop et trop complaisamment des exercices
physiques auxquels elles s’adonnent?... Dans la vie courante de la
femme, le souci des exercices physiques ne doit pas plus paraître
que celui des soins domestiques, par exemple, ou de la toilette. La
femme qui me parle hors de propos de ses prouesses de patineuse ou
de chauffeuse m’énerve autant qu’à m’entretenir de ses essayages ou
de l’arrangement de son intérieur. Comme la grâce du vêtement, comme
l’harmonie de la maison, l’adresse musculaire des femmes doit paraître
d’elle-même, sans annonce préalable et sans commentaire rétrospectif,
au moment précis où elle est requise. On la voit, on l’admire, et c’est
tout.
Un autre ridicule bien moderne de certaines femmes occupées de sport,
c’est d’être sportives par ambition d’élégance, par snobisme, comme
l’on dit. Ah! la belle matière encore à traiter pour le Théophraste du
XXe siècle!
«JULIE _n’était pas destinée par la nature à concourir avec
les professionnels de la gymnastique, et, certes, si elle
n’écoutait que le conseil de ses instincts, elle s’adonnerait
aux soins tranquilles de la maison, elle se divertirait par des
lectures et des promenades modérées. Même elle était douée pour
les arts: enfant, ses yeux et ses oreilles se plaisaient aux
beaux spectacles, aux belles harmonies. Mais la voici possédée
du désir de frayer avec ce que les «Mondanités» des journaux
appellent le grand monde, et, comme Julie n’a point une origine
illustre ni de grosse fortune, elle s’est rendu compte que
d’être exceptionnelle en un exercice physique apprécié des
mondains forcerait ces mondains à l’accueillir. En quoi elle
ne se trompait point. Grâce à une étude persévérante, à un
entraînement poussé jusqu’à la mortification, elle est parvenue
à être une golfiste incomparable: et, cette espèce étant encore
rare en France et ne se recrutant que parmi des gens de loisir,
voilà Julie membre du Golf-Club, avec tout ce que Paris compte
de muscles aristocratiques... Un jour, le plus beau jour de sa
vie, Julie, figurant dans une partie avec un prince de maison
régnante, eut l’honneur d’avoir la cheville à demi brisée par un
faux mouvement de l’Altesse! Ce jour-là, il lui sembla que toute
sa roture héréditaire était abolie, qu’elle devenait elle-même
un peu Sérénissime. Il a fallu pour la faire redescendre de ces
hauteurs chimériques la plate nécessité d’un fiacre pour rentrer
chez elle, et la vue, au logis, d’un mari qui n’a pas même une
heure par jour à donner au «training»,--tout son temps étant
pris à gagner, dans le négoce des tissus, l’argent du ménage..._»
Ce travers, chère Françoise, me semble encore plus insupportable que
celui d’Émilie. Il révèle un esprit plus faux: et je ne sais rien
vraiment de si attristant que de voir une bourgeoise honnête chercher
parmi l’attirail des sports ce que nos aïeux appelaient une «savonnette
à vilains»... C’est de l’humilité à rebours, et de la bassesse sous
couleur d’ambition. Certes, même cent dix ans passés après la nuit
du 4 Août, on ne saurait prétendre qu’une grande naissance, qu’un
opulent train de vie soient des avantages négligeables dans la société
contemporaine. Mais ces avantages, quand on en est exclu, il est
absurde d’en chercher l’apparence,--pas même! le voisinage; il est
absurde de croire qu’on sera _presque_ de l’aristocratie ou _presque_
de la grande vie par le reflet de celle-ci sur sa propre médiocrité.
Dans le fait, c’est le contraire qu’on obtient. Julie en est pour ses
illusions, et elle reçoit de temps en temps de cruelles rebuffades.
Elle ne console son amour-propre qu’en fréquentant ses véritables
égales, les bourgeoises comme elle, à qui elle peut dire: «La
grande-duchesse me contait hier...» ou bien: «Le prince Paul m’a fait
ses adieux... Il est charmant, mais je plains sa jeune femme...»
Chère Françoise, avertie par votre sens critique et par votre oncle,
vous aimerez les exercices physiques, vous ne les exclurez jamais de
votre vie, parce qu’ils sont une condition de santé et d’équilibre;
mais vous ne leur permettrez pas d’occuper une place qui ne soit
secondaire. On vous dira, je le sais, que les sports tiennent le
premier rang outre-Manche, et qu’il faut absolument faire comme les
Anglais. Croyez d’abord qu’en Angleterre même les sports féminins, pour
la masse de la population, ne sont pas à ce point encombrants. Quant
aux sports masculins, ils sont en effet répandus, développés à l’excès.
Résultat: une nation où l’on doit admirer l’énergie des hommes, sans
qu’il soit possible de dissimuler leur faible culture. Auprès d’un
Allemand, d’un Français, d’un Italien de même rang social,--exception
faite de l’aristocratie,--un Anglais sincère sera forcé d’avouer
l’infériorité de sa culture. La guerre du Transvaal vient d’illustrer
ce fait d’une façon mortifiante pour nos voisins. Leur exemple démontre
combien il est périlleux de glorifier outre mesure le muscle dans
l’éducation. Le muscle est et doit rester l’humble serviteur de la
tête. Quand la tête lui enjoint de s’exercer, c’est pour le trouver
prêt, au besoin, à exécuter n’importe quel commandement ou pour se
distraire elle-même. Et, si le muscle se montre adroit et fort, la tête
ne doit pas s’enorgueillir outre mesure. Conduire à quatre, sauter à
cheval des haies de «un mètre quatre-vingts», faire du «soixante-dix à
l’heure» en automobile ou du «trente» à bicyclette, tout cela est fort
gentil évidemment; mais il ne faut pas se dissimuler qu’un grand nombre
de gens le font. Cela doit rendre modestes la plupart des amateurs
de sports, tous ceux qui sont simplement dans la bonne moyenne, qui
font des sports--et c’est le cas général--avec la même maîtrise que
les demoiselles de pensionnat font de la peinture. Un autre motif de
modestie sportive, c’est que tout enfant de constitution ordinaire,
exercé à temps, est apte à faire un sportsman de jolie force. Exemple:
presque tous les fils de maîtres d’armes tirent bien. Autre exemple:
les familles de gymnastes, ornement des cirques ambulants. Soyons donc
pleins d’humilité pour les petits talents de nos muscles: ce sont de
faciles talents.
Ayant mis le souci des exercices physiques à la place qu’il doit
occuper dans votre vie, vous tiendrez, ma chère nièce, en vous y
livrant, à garder l’allure et les façons d’une femme. Là comme ailleurs
(j’y reviens obstinément presque dans chaque lettre que je vous écris)
une femme peut s’adonner aux mêmes occupations qu’un homme, mais il
faut qu’elle s’y adonne autrement. Qu’un bicycliste mâle ait l’air d’un
singe agrippé par les pattes de devant au guidon et par les pattes de
derrière à la pédale, ce n’est que demi-mal, et si ce singe est, dans
cette attitude, extrêmement vite, il sera tout de même un glorieux
cycliste. Tandis qu’une femme, si elle bat _disgracieusement_ tous les
records du monde, est, en somme, une maladroite femme de sport. Ses
triomphes sont autant de défaites. L’aisance harmonieuse des gestes est
obligatoire pour le joli sexe. Cela indique aux femmes quels exercices
elles doivent exclure et que, dans ceux qu’elles ont élus, elles
doivent chercher, puisque c’est le mot, à battre le record de la «grâce
robuste».
[Illustration]
C’était le souci de vos aïeules, Françoise, car les femmes de
l’ancienne France aimaient et cultivaient les sports: lisez sur ce
point les belles études de M. Jusserand. De ces charmantes aïeules
n’abdiquez point la volonté de grâce--tout en demandant à votre énergie
et à vos muscles plus qu’elles ne demandaient et en leur imposant
une meilleure méthode... Faites comme elles et mieux. Le secret de
l’éducation, c’est la tradition corrigée, adaptée, perfectionnée...
[Illustration]