_Les crêpes.--Concours culinaire.--De l’importance des soins
ménagers.--La masseuse et le calculateur.--Goûts et dégoûts de
Sophie.--Leçons de mise en scène que nous donne la nature.--La
maîtresse de maison idéale.--Autorité domestique de Françoise._
Il n’est pas interdit, Françoise, de se rappeler en carême les
divertissements du carnaval, surtout s’ils furent honnêtes et décents.
Ma conscience, sur ce point, ne m’adresse aucun reproche. On ne me vit
pas, décoré d’un nez artificiel, sonner de la trompe par les places
publiques de la ville, ni, du haut d’un char enguirlandé, éblouir
les badauds par un travesti de Pierrot ou de Turc: plaisirs que
l’Église condamne, je voudrais bien savoir pourquoi. Rentré à Paris le
dimanche gras--oui, j’ai quitté «la ferme»--j’eus la joie de trouver
sur ma table de travail des livres qui s’y étaient engerbés pendant
mon absence: une moisson de choix. Du coup toute envie de sortir me
passa. Et, si je n’avais pas eu l’honneur, hier mardi, de vous avoir
à déjeuner chez moi avec Mme Le Quellien et de manger ainsi quelques
crêpes que nous fîmes de compagnie, le premier carnaval du siècle ne
m’eût laissé que le souvenir d’agréables dégustations littéraires.
Mais les crêpes aussi eurent leur mérite et surtout notre concours à
les faire sauter dans la poêle. Mme Le Quellien en manqua une seule: ce
qui lui présage, paraît-il, une vieillesse à peu près exempte d’ennui.
Moi, j’en réussis tout juste la moitié; je n’aurai donc qu’un bonheur
couleur du temps, moitié pluie, moitié soleil, larmes et sourires
à doses égales. Quant à vous, Françoise, vous les réussîtes toutes
avec une sécurité imperturbable. Un geste sec de vos petites mains
gantées, et la crêpe exécutait le saut périlleux comme un chien de
cirque sous le fouet du maître. La femme de chambre vous avait, pour la
circonstance, prêté son plus coquet tablier à bretelles et à bavette.
Avant de vous mettre à l’œuvre, vous aviez goûté la pâte du bout des
lèvres, et aussitôt vous aviez réclamé l’addition d’un peu d’eau et
d’un verre d’armagnac. Victoire, ma cuisinière, obéit en rechignant:
mais il se trouva que vous aviez raison. Jamais je ne goûtai crêpes si
aériennes ni si parfumées... Je m’amusais fort à vous regarder: cette
petite scène m’affirmait à la fois votre science culinaire et votre
aptitude à l’autorité domestique. Double mérite bien important! On a
beau faire son entrée dans le monde en 1901 et posséder une conscience
très avisée de ses droits, il importe qu’une femme, même moderne, sache
conduire son ménage. La différence de nos idées avec celles d’autrefois
est seulement qu’on disait naguère: «Il faut cela, et cela suffit...»,
tandis que nous disons: «Cela ne suffit pas, mais il faut cela.»
Dans cette Amérique dont je vous parle souvent, parce que, n’ayant
pas de traditions anciennes, l’Amérique a dû constituer un système
d’éducation tout neuf, certains collèges mixtes font suivre en commun
par les garçons et les filles les cours de cuisine et de couture,
sous le prétexte que, les deux sexes étant égaux et destinés aux
mêmes fonctions, il n’y a pas de raison pour qu’ils n’apprennent pas
exactement les mêmes choses... Un tel usage serait absurde, en France,
à l’heure qu’il est. Votre génération, Françoise, conquerra sans doute
de notables avantages sur l’exclusivisme des hommes; mais à l’âge où
vous serez épouse, mère, maîtresse de maison, c’est-à-dire dans un
petit nombre d’années, il est certain que l’organisation et la conduite
d’un ménage français bien ordonné seront encore dévolues à la femme.
Il faudra donc que celle-ci soit «ménagère», comme disaient nos aïeux,
qui avaient fini (et c’était l’abus) par prendre ce mot dans le sens
même du mot «épouse».
Toute maison, pour bourgeoise et modeste qu’elle soit, ma chère enfant,
est un petit gouvernement, où chaque ministre d’un grand État (au
moins les ministres de la paix) trouverait une image réduite de ses
fonctions. Vous y voyez le département de l’intérieur, des finances,
des relations étrangères, de l’enseignement, etc... Que l’épouse et
l’époux, par un accord tacite ou exprès, se partagent la gestion de ces
divers départements, il n’y a rien là que de raisonnable. Le partage
devra s’opérer de façon que Monsieur et Madame puissent commodément
gérer leur département respectif, voilà tout. Je sais, par exemple, un
ménage où la femme est masseuse, tandis que le mari, rendu impotent
fort jeune par un accident, fait chez lui des calculs pour une
compagnie d’assurances. Comme le métier de masseuse est essentiellement
ambulatoire et celui de calculateur en chambre essentiellement
sédentaire, la force des choses a imposé au mari la surintendance
d’un intérieur où la femme ne passe guère que l’heure des repas et
la nuit... Pareillement, si l’habitude s’est implantée chez nous de
réserver cette intendance domestique à la femme, cela vient tout
simplement de ce que l’homme est à l’ordinaire forcé de s’absenter de
la maison pour gagner sa vie. Il est donc juste et prudent qu’une jeune
fille de votre âge se prépare à l’avance à un ministère qu’elle a tant
de chances d’exercer.
Ce ministère de l’intérieur, c’est le gouvernement des domestiques,
c’est l’ordre et la propreté des objets mobiliers, c’est le soin
des vêtements, du jardin, de la table. Malheureusement, les arts
domestiques ne sont attrayants que dans leurs effets. La propreté,
l’ordre des meubles, sont joyeux et flatteurs; mais le balai, le
plumeau et la «serviette merveilleuse» sont des outils sans éclat.
Jenny l’ouvrière façonne des costumes qui valent des poèmes; mais elle
y fane ses yeux et y sacrifie la netteté de ses doigts. Enfin, la
Sophie de Rousseau, bien qu’elle n’épargne pas ses soins aux devoirs
domestiques, «n’aime pas la cuisine. Le détail en a quelque chose
qui la dégoûte: elle laisserait plutôt tout le dîner aller par le
feu que de tacher sa manchette, et rien ne la déciderait à toucher
aux serviettes sales. Elle n’a jamais voulu, pour la même raison,
de l’inspection du jardin. La terre lui paraît malpropre; sitôt
qu’elle voit du fumier, elle croit en sentir l’odeur...» Ce qui est
plus grave, c’est que la plupart des maris, avec le goût de trouver
chez eux les choses en ordre et une bonne table bien servie, ont les
mêmes répugnances que Sophie. Ou plutôt ils ont ce goût d’ordre et de
bonne chère, uni à ces répugnances, avec une sorte d’exaspération.
Libérés du souci d’ordonner une maison, nous ne la trouvons jamais
assez ordonnée. N’ayant point coutume d’assister aux préparatifs, ils
heurtent davantage nos sens.
L’épouse qui, comme dit Horace, gagnera tous les points à cette
partie difficile est celle qui saura ordonner son ménage et sa table
en bon metteur en scène, sans rien laisser voir des coulisses au
spectateur,--au mari. Quand vous faisiez, Françoise, sauter les
crêpes du mardi gras, vous étiez charmante à voir; mais vous n’aviez
aucunement l’air d’une cuisinière. Votre tablier de soubrette, vos
gants, et cette mantille de blonde que vous aviez jetée sur vos
cheveux, les abritant des vapeurs qui ne plaisent qu’au palais, tout
marquait bien que vous étiez là comme un général empruntant un instant
le mousquet du soldat pour lui apprendre à tirer, ou comme un ingénieur
corrigeant la manœuvre du maçon novice. Vous n’éprouviez et vous
n’inspiriez, à coup sûr, nulle répugnance... J’en déduis que Sophie
était une sotte, avec son horreur des serviettes et du fumier. D’abord
elle n’avait qu’à mettre des gants, elle aussi. Et puis (voilà des
pensées bien idoines à ce présent mercredi des cendres!) le grand mal
si les soins de la terre et de la cuisine nous rappellent de quelle
poussière nous sommes faits et parmi quel fumier nous vivons? Il eût
fallu enseigner à Sophie--mais Pasteur n’était pas né--que sa propre
bouche, telle, nous dit Rousseau, «qu’on n’en pouvait voir de plus
belle», était, quelque soin qu’elle en eût, une colonie de ferments
n’attendant que le dernier souffle pour pulluler, grouiller, dévorer.
Il eût fallu lui expliquer qu’afin d’élaborer le jeune sang de ses
veines la nature se livrait à une cuisine infiniment moins ragoûtante
que celle de notre Victoire façonnant des crêpes. Seulement, la nature
conciliante masquait, en Sophie, toute cette cuisine, tout ce fumier,
par de délicieuses apparences. La très laide chimie de la vie ne nous
choque pas, parce que nous ne la voyons pas. Ainsi la nature enseigne à
la femme le secret d’accomplir ses fonctions ménagères sans cesser pour
cela d’être séduisante.
[Illustration]
Voici donc comme j’imagine la maîtresse de maison idéale. Elle est
d’une compétence magistrale en l’art d’arranger et d’entretenir les
objets mobiliers; elle connaît tous les détails de la bonne chère.
Elle excelle à choisir, à commander ses gens. Mais de tout cela,
gouvernement des domestiques et appareils de la maison et de la table,
_elle ne parle jamais_ à son mari. Elle est une fée dont la baguette
même est invisible. Deux choses exaspèrent un homme qui rentre chez
lui ayant travaillé tout le jour: c’est que sa femme lui soumette une
querelle ménagère à juger, ou que le repas ne soit pas mangeable. Et
il a raison, cet homme, lorsque, dans son ménage comme dans la plupart
des ménages français, le ministère de l’intérieur appartient à la
femme. De même l’honorable masseuse dont je vous citais le cas tout
à l’heure aurait le droit de se mettre en colère si, rentrant chez
soi le soir après avoir fourbu ses phalanges à restaurer des muscles
de bourgeoises, elle trouvait que son mari, lequel n’a pas quitté
la maison, a mal commandé le dîner, ou qu’il compte sur elle pour
morigéner la femme de chambre... Lorsque la netteté des appartements
et l’excellence de la table apparaissent comme la floraison éclatante
d’un mystérieux travail, la «ménagère» de nos aïeux se transforme en
véritable artiste. Tout l’appareil, tout le laboratoire disparaît: on
ne voit plus que les résultats, qui sont _beaux_ dans le propre sens
du terme, puisqu’ils expriment l’ordre, l’harmonie. La difficulté
d’obtenir de tels résultats en rehausse le mérite, car, ne vous y
trompez pas, Françoise, tout cela est d’une extrême difficulté. Notre
pays est le premier, dit-on, pour le joli aménagement des intérieurs et
la qualité de la chère: vous constaterez, cependant, lorsque vous irez
dans le monde, que l’on compte aisément, même à Paris, les maisons où
l’ordre est parfait et parfaite la table.
Je ne suis pas inquiet à votre endroit, Françoise. Toute moderne,
tout «en avant» que je vous connaisse, vous gardez la tradition de
votre famille, vieille famille française éprise de règle et point
ennemie de fine chère. Qui vous a vue mardi goûter, assaisonner
votre pâte et tourner vos crêpes, devine la pimpante ménagère que
vous serez. Ce n’est pas vous qui infligerez à votre mari ni à vos
invités cette effroyable cuisine de cercle qui envahit, hélas! tant
de tables honnêtes! Mais ce n’est pas vous non plus qui, dans la plus
simple intimité, laisserez voir une manchette tachée. Moins nigaude
que Sophie, vous sauriez sauver le dîner qui brûle sans maculer votre
linge. D’autre part, ce n’est pas dans vos cheveux châtains que le
baiser de votre mari percevra jamais un relent d’office... Enfin, j’en
suis sûr, vous aurez ce don merveilleux: l’autorité. De quel air ferme
et souple vous commandiez à Victoire, la cuisinière, à Clémentine, la
femme de chambre! On sentait qu’il n’y avait pas à résister, pas à
biaiser; et en même temps l’on avait plaisir à vous satisfaire. Oui,
vous avez reçu ce don rare et précieux, cette faculté d’être obéie,
qui s’aide assurément de nos organes, de notre regard, de notre voix,
mais que confirme surtout l’ordre qui règne dans l’esprit. Savoir
parfaitement ce que l’on veut, n’exiger que ce qui est faisable,
connaître le temps qu’il faut à chaque effort pour produire son
effet, telle est l’essence même de l’autorité, laquelle n’est ainsi
que l’expression de l’ordre mental. Or, votre jeune esprit lucide,
Françoise, me parut ce jour-là offrir l’image d’un ordre parfait, comme
votre chambre de la place Possoz, comme votre pupitre de Berquin, comme
vos vêtements, comme vos cahiers.
Tout cela dans quelques crêpes? Mon Dieu, oui! Françoise... Du moins
j’y voyais tout cela, et c’est peut-être l’agréable distraction d’avoir
vu tant de choses dans vos crêpes qui fit si mal tourner les miennes...
[Illustration]