XVI

_Les crêpes.--Concours culinaire.--De l’importance des soins

ménagers.--La masseuse et le calculateur.--Goûts et dégoûts de

Sophie.--Leçons de mise en scène que nous donne la nature.--La

maîtresse de maison idéale.--Autorité domestique de Françoise._

Il n’est pas interdit, Françoise, de se rappeler en carême les

divertissements du carnaval, surtout s’ils furent honnêtes et décents.

Ma conscience, sur ce point, ne m’adresse aucun reproche. On ne me vit

pas, décoré d’un nez artificiel, sonner de la trompe par les places

publiques de la ville, ni, du haut d’un char enguirlandé, éblouir

les badauds par un travesti de Pierrot ou de Turc: plaisirs que

l’Église condamne, je voudrais bien savoir pourquoi. Rentré à Paris le

dimanche gras--oui, j’ai quitté «la ferme»--j’eus la joie de trouver

sur ma table de travail des livres qui s’y étaient engerbés pendant

mon absence: une moisson de choix. Du coup toute envie de sortir me

passa. Et, si je n’avais pas eu l’honneur, hier mardi, de vous avoir

à déjeuner chez moi avec Mme Le Quellien et de manger ainsi quelques

crêpes que nous fîmes de compagnie, le premier carnaval du siècle ne

m’eût laissé que le souvenir d’agréables dégustations littéraires.

Mais les crêpes aussi eurent leur mérite et surtout notre concours à

les faire sauter dans la poêle. Mme Le Quellien en manqua une seule: ce

qui lui présage, paraît-il, une vieillesse à peu près exempte d’ennui.

Moi, j’en réussis tout juste la moitié; je n’aurai donc qu’un bonheur

couleur du temps, moitié pluie, moitié soleil, larmes et sourires

à doses égales. Quant à vous, Françoise, vous les réussîtes toutes

avec une sécurité imperturbable. Un geste sec de vos petites mains

gantées, et la crêpe exécutait le saut périlleux comme un chien de

cirque sous le fouet du maître. La femme de chambre vous avait, pour la

circonstance, prêté son plus coquet tablier à bretelles et à bavette.

Avant de vous mettre à l’œuvre, vous aviez goûté la pâte du bout des

lèvres, et aussitôt vous aviez réclamé l’addition d’un peu d’eau et

d’un verre d’armagnac. Victoire, ma cuisinière, obéit en rechignant:

mais il se trouva que vous aviez raison. Jamais je ne goûtai crêpes si

aériennes ni si parfumées... Je m’amusais fort à vous regarder: cette

petite scène m’affirmait à la fois votre science culinaire et votre

aptitude à l’autorité domestique. Double mérite bien important! On a

beau faire son entrée dans le monde en 1901 et posséder une conscience

très avisée de ses droits, il importe qu’une femme, même moderne, sache

conduire son ménage. La différence de nos idées avec celles d’autrefois

est seulement qu’on disait naguère: «Il faut cela, et cela suffit...»,

tandis que nous disons: «Cela ne suffit pas, mais il faut cela.»

Dans cette Amérique dont je vous parle souvent, parce que, n’ayant

pas de traditions anciennes, l’Amérique a dû constituer un système

d’éducation tout neuf, certains collèges mixtes font suivre en commun

par les garçons et les filles les cours de cuisine et de couture,

sous le prétexte que, les deux sexes étant égaux et destinés aux

mêmes fonctions, il n’y a pas de raison pour qu’ils n’apprennent pas

exactement les mêmes choses... Un tel usage serait absurde, en France,

à l’heure qu’il est. Votre génération, Françoise, conquerra sans doute

de notables avantages sur l’exclusivisme des hommes; mais à l’âge où

vous serez épouse, mère, maîtresse de maison, c’est-à-dire dans un

petit nombre d’années, il est certain que l’organisation et la conduite

d’un ménage français bien ordonné seront encore dévolues à la femme.

Il faudra donc que celle-ci soit «ménagère», comme disaient nos aïeux,

qui avaient fini (et c’était l’abus) par prendre ce mot dans le sens

même du mot «épouse».

Toute maison, pour bourgeoise et modeste qu’elle soit, ma chère enfant,

est un petit gouvernement, où chaque ministre d’un grand État (au

moins les ministres de la paix) trouverait une image réduite de ses

fonctions. Vous y voyez le département de l’intérieur, des finances,

des relations étrangères, de l’enseignement, etc... Que l’épouse et

l’époux, par un accord tacite ou exprès, se partagent la gestion de ces

divers départements, il n’y a rien là que de raisonnable. Le partage

devra s’opérer de façon que Monsieur et Madame puissent commodément

gérer leur département respectif, voilà tout. Je sais, par exemple, un

ménage où la femme est masseuse, tandis que le mari, rendu impotent

fort jeune par un accident, fait chez lui des calculs pour une

compagnie d’assurances. Comme le métier de masseuse est essentiellement

ambulatoire et celui de calculateur en chambre essentiellement

sédentaire, la force des choses a imposé au mari la surintendance

d’un intérieur où la femme ne passe guère que l’heure des repas et

la nuit... Pareillement, si l’habitude s’est implantée chez nous de

réserver cette intendance domestique à la femme, cela vient tout

simplement de ce que l’homme est à l’ordinaire forcé de s’absenter de

la maison pour gagner sa vie. Il est donc juste et prudent qu’une jeune

fille de votre âge se prépare à l’avance à un ministère qu’elle a tant

de chances d’exercer.

Ce ministère de l’intérieur, c’est le gouvernement des domestiques,

c’est l’ordre et la propreté des objets mobiliers, c’est le soin

des vêtements, du jardin, de la table. Malheureusement, les arts

domestiques ne sont attrayants que dans leurs effets. La propreté,

l’ordre des meubles, sont joyeux et flatteurs; mais le balai, le

plumeau et la «serviette merveilleuse» sont des outils sans éclat.

Jenny l’ouvrière façonne des costumes qui valent des poèmes; mais elle

y fane ses yeux et y sacrifie la netteté de ses doigts. Enfin, la

Sophie de Rousseau, bien qu’elle n’épargne pas ses soins aux devoirs

domestiques, «n’aime pas la cuisine. Le détail en a quelque chose

qui la dégoûte: elle laisserait plutôt tout le dîner aller par le

feu que de tacher sa manchette, et rien ne la déciderait à toucher

aux serviettes sales. Elle n’a jamais voulu, pour la même raison,

de l’inspection du jardin. La terre lui paraît malpropre; sitôt

qu’elle voit du fumier, elle croit en sentir l’odeur...» Ce qui est

plus grave, c’est que la plupart des maris, avec le goût de trouver

chez eux les choses en ordre et une bonne table bien servie, ont les

mêmes répugnances que Sophie. Ou plutôt ils ont ce goût d’ordre et de

bonne chère, uni à ces répugnances, avec une sorte d’exaspération.

Libérés du souci d’ordonner une maison, nous ne la trouvons jamais

assez ordonnée. N’ayant point coutume d’assister aux préparatifs, ils

heurtent davantage nos sens.

L’épouse qui, comme dit Horace, gagnera tous les points à cette

partie difficile est celle qui saura ordonner son ménage et sa table

en bon metteur en scène, sans rien laisser voir des coulisses au

spectateur,--au mari. Quand vous faisiez, Françoise, sauter les

crêpes du mardi gras, vous étiez charmante à voir; mais vous n’aviez

aucunement l’air d’une cuisinière. Votre tablier de soubrette, vos

gants, et cette mantille de blonde que vous aviez jetée sur vos

cheveux, les abritant des vapeurs qui ne plaisent qu’au palais, tout

marquait bien que vous étiez là comme un général empruntant un instant

le mousquet du soldat pour lui apprendre à tirer, ou comme un ingénieur

corrigeant la manœuvre du maçon novice. Vous n’éprouviez et vous

n’inspiriez, à coup sûr, nulle répugnance... J’en déduis que Sophie

était une sotte, avec son horreur des serviettes et du fumier. D’abord

elle n’avait qu’à mettre des gants, elle aussi. Et puis (voilà des

pensées bien idoines à ce présent mercredi des cendres!) le grand mal

si les soins de la terre et de la cuisine nous rappellent de quelle

poussière nous sommes faits et parmi quel fumier nous vivons? Il eût

fallu enseigner à Sophie--mais Pasteur n’était pas né--que sa propre

bouche, telle, nous dit Rousseau, «qu’on n’en pouvait voir de plus

belle», était, quelque soin qu’elle en eût, une colonie de ferments

n’attendant que le dernier souffle pour pulluler, grouiller, dévorer.

Il eût fallu lui expliquer qu’afin d’élaborer le jeune sang de ses

veines la nature se livrait à une cuisine infiniment moins ragoûtante

que celle de notre Victoire façonnant des crêpes. Seulement, la nature

conciliante masquait, en Sophie, toute cette cuisine, tout ce fumier,

par de délicieuses apparences. La très laide chimie de la vie ne nous

choque pas, parce que nous ne la voyons pas. Ainsi la nature enseigne à

la femme le secret d’accomplir ses fonctions ménagères sans cesser pour

cela d’être séduisante.

[Illustration]

Voici donc comme j’imagine la maîtresse de maison idéale. Elle est

d’une compétence magistrale en l’art d’arranger et d’entretenir les

objets mobiliers; elle connaît tous les détails de la bonne chère.

Elle excelle à choisir, à commander ses gens. Mais de tout cela,

gouvernement des domestiques et appareils de la maison et de la table,

_elle ne parle jamais_ à son mari. Elle est une fée dont la baguette

même est invisible. Deux choses exaspèrent un homme qui rentre chez

lui ayant travaillé tout le jour: c’est que sa femme lui soumette une

querelle ménagère à juger, ou que le repas ne soit pas mangeable. Et

il a raison, cet homme, lorsque, dans son ménage comme dans la plupart

des ménages français, le ministère de l’intérieur appartient à la

femme. De même l’honorable masseuse dont je vous citais le cas tout

à l’heure aurait le droit de se mettre en colère si, rentrant chez

soi le soir après avoir fourbu ses phalanges à restaurer des muscles

de bourgeoises, elle trouvait que son mari, lequel n’a pas quitté

la maison, a mal commandé le dîner, ou qu’il compte sur elle pour

morigéner la femme de chambre... Lorsque la netteté des appartements

et l’excellence de la table apparaissent comme la floraison éclatante

d’un mystérieux travail, la «ménagère» de nos aïeux se transforme en

véritable artiste. Tout l’appareil, tout le laboratoire disparaît: on

ne voit plus que les résultats, qui sont _beaux_ dans le propre sens

du terme, puisqu’ils expriment l’ordre, l’harmonie. La difficulté

d’obtenir de tels résultats en rehausse le mérite, car, ne vous y

trompez pas, Françoise, tout cela est d’une extrême difficulté. Notre

pays est le premier, dit-on, pour le joli aménagement des intérieurs et

la qualité de la chère: vous constaterez, cependant, lorsque vous irez

dans le monde, que l’on compte aisément, même à Paris, les maisons où

l’ordre est parfait et parfaite la table.

Je ne suis pas inquiet à votre endroit, Françoise. Toute moderne,

tout «en avant» que je vous connaisse, vous gardez la tradition de

votre famille, vieille famille française éprise de règle et point

ennemie de fine chère. Qui vous a vue mardi goûter, assaisonner

votre pâte et tourner vos crêpes, devine la pimpante ménagère que

vous serez. Ce n’est pas vous qui infligerez à votre mari ni à vos

invités cette effroyable cuisine de cercle qui envahit, hélas! tant

de tables honnêtes! Mais ce n’est pas vous non plus qui, dans la plus

simple intimité, laisserez voir une manchette tachée. Moins nigaude

que Sophie, vous sauriez sauver le dîner qui brûle sans maculer votre

linge. D’autre part, ce n’est pas dans vos cheveux châtains que le

baiser de votre mari percevra jamais un relent d’office... Enfin, j’en

suis sûr, vous aurez ce don merveilleux: l’autorité. De quel air ferme

et souple vous commandiez à Victoire, la cuisinière, à Clémentine, la

femme de chambre! On sentait qu’il n’y avait pas à résister, pas à

biaiser; et en même temps l’on avait plaisir à vous satisfaire. Oui,

vous avez reçu ce don rare et précieux, cette faculté d’être obéie,

qui s’aide assurément de nos organes, de notre regard, de notre voix,

mais que confirme surtout l’ordre qui règne dans l’esprit. Savoir

parfaitement ce que l’on veut, n’exiger que ce qui est faisable,

connaître le temps qu’il faut à chaque effort pour produire son

effet, telle est l’essence même de l’autorité, laquelle n’est ainsi

que l’expression de l’ordre mental. Or, votre jeune esprit lucide,

Françoise, me parut ce jour-là offrir l’image d’un ordre parfait, comme

votre chambre de la place Possoz, comme votre pupitre de Berquin, comme

vos vêtements, comme vos cahiers.

Tout cela dans quelques crêpes? Mon Dieu, oui! Françoise... Du moins

j’y voyais tout cela, et c’est peut-être l’agréable distraction d’avoir

vu tant de choses dans vos crêpes qui fit si mal tourner les miennes...

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 27 / 63 题