_Une découverte oubliée par Edison.--Les heures où
l’on ne se voit pas agir.--Chateaubriand, Mme Récamier
et Françoise.--Sauterie chez d’honnêtes gens.--Le
cotillon.--L’«autre» Françoise.--Bienfaits de l’éducation: la
pensionnaire et le saint-cyrien.--Système des compartiments
étanches.--Françoise proteste._
Tous les gens soucieux de se lever chaque matin un peu moins mauvais
que la veille (modeste et excellent programme de vie, ma chère
Françoise) ont regretté de n’être pas observés constamment par un
impartial témoin de leurs actes, de leurs pensées, des mouvements de
leur cœur, qui les évoquerait ensuite à son tribunal comme autant de
prévenus à juger. Il y a bien la conscience; mais nous la disciplinons
si ingénieusement à tolérer nos faiblesses favorites! Et puis, l’examen
de conscience dépend de la mémoire, tellement faillible! Il y a bien
l’ange gardien. Mais ce personnage ailé de blanc s’obstine à demeurer
aussi muet qu’indiscernable, en sorte que nous ne converserons avec
lui qu’au moment où l’entretien n’offrira plus que du charme, sans nul
profit. Ah! quel Edison du XXe siècle inventera l’appareil merveilleux,
miroir et phonographe combinés, d’où notre vie, enregistrée
mécaniquement, pourra ressurgir à volonté sous nos yeux?
Je veux être aujourd’hui pour vous, petite amie, cette mécanique
enregistreuse. Certes, je vous sais capable de méditer sur vous-même
et de vous apprécier sainement. Mais, à certaines heures (d’ordinaire
agréables par leur surexcitation même), n’avez-vous pas remarqué que
nous perdons la faculté de nous voir agir et, plus tard, de nous
rappeler nos actes? Des forces jouent en nous, dirait-on, émancipées
de notre contrôle; elles jouent avec l’harmonie aisée, l’impulsive
infaillibilité de l’instinct. Après quoi, il nous semble que nous avons
rêvé...
«L’azur du lac veillait derrière les feuillages; à l’horizon
s’amoncelaient les sommets de l’Alpe des Grisons; une brise passant
et se retirant à travers les saules s’accordait avec l’aller et le
venir de la vague; nous ne voyions personne; nous ne savions où nous
étions...»
Ainsi s’exprime le vicomte de Chateaubriand, contant une promenade
sur le lac de Constance en compagnie de Mme Récamier. Elle approchait
alors de la quarantaine; l’auteur d’_Atala_ avait soixante-quatre ans
sonnés... Quoi d’étonnant si une jeune personne de votre âge, qui
n’a pas écrit les _Études Historiques_ et pas tenu salon d’esprit à
l’Abbaye-aux-Bois, perd en certaines circonstances la critique de son
activité et, comme les deux passagers de la barque, ne sait plus, un
temps, où elle est?...
Ce ne fut pas un paysage suisse qui servit de cadre à ceux de vos
gestes et de vos propos que je veux vous rappeler. Les blancs
murs stuqués, décorés de tableaux, d’un assez riche salon moderne
remplaçaient l’Alpe des Grisons; l’incandescence des boules électriques
suppléait à la lumière du soleil, depuis longtemps éteinte; le rythme
continu d’innombrables valses eût empêché d’entendre le duo de la
brise et de la vague,--quand même vous eussiez dansé cet interminable
cotillon dans une villa du lac de Constance au lieu de vous y livrer
sous les plafonds d’un appartement parisien. Aux côtés de Mme Le
Quellien, j’assistais à cette innocente sauterie, donnée par les
parents d’une de vos compagnes de Berquin, à l’occasion des dix-neuf
ans de leur fille... Vous dire que la sauterie en soi me divertissait
serait mensonger. Il y a beau temps que je ne prends plus une part
militante à ces transpirations méthodiques; et, comme spectacle,
tous les bals non costumés sont affreux à voir. Les parents de votre
amie, notables commerçants vitraillistes, n’avaient point cherché à
renouveler la formule. Pourtant, je ne me suis pas ennuyé. Tandis que
votre mère et toutes les mères souriaient vaguement et murmuraient:
«Comme ces petites s’amusent!»--je vous suivais des yeux obstinément,
vous, Françoise. J’étais pour vos actions et vos paroles le vivant
appareil enregistreur... Or, maintenant qu’on a tourné les commutateurs
et renvoyé les violons rue de Miromesnil; que le vitrailliste est
retourné à ses ateliers, les petites Berquin à leur pension, et le
délicieux frère de Lucie Despeyroux à Saint-Cyr,--je vais vous faire
part de mes observations et de mes réflexions. Leur opportunité est
manifeste, puisque vous étiez, cette nuit-là, parfaitement absente de
vous-même.
Vous étiez absente de vous-même, et je ne m’en étonnais pas. Cette
ordinaire sauterie fut pour vous une sorte d’acompte inespéré et
prématuré sur «l’entrée dans le monde» dont une dizaine de mois vous
séparent encore, et à laquelle vous rêvez sans cesse. Avisée comme vous
l’êtes, vous savez fort bien que le «monde» n’est pas tout à fait ce
salon de la rue Miromesnil, ni par le décor, ni par les gens qu’on y
rencontre, ni même par les danseurs, choisis exprès, ce soir-là, parmi
de très jeunes gens. Mais tant de lumière, de bruit et de mouvement
vous grisait; votre imagination, votre plaisir et votre désir de vivre
transfiguraient les choses autour de vous... Griserie qui persista
jusqu’au bout de la fête, jusqu’au moment où je posai votre manteau
sur vos épaules chastement décolletées. Je vous mis en voiture avec
votre mère. Vos yeux brillaient, vous parliez abondamment, vous riiez
un peu nerveusement... Je rentrai chez moi. Mon cinématographe était si
chargé d’observations que j’en notai quelques-unes avant même d’aller
me coucher.
--Voici, pensai-je, une des mieux nées, des mieux douées, des mieux
élevées entre les jeunes filles de la génération nouvelle. Elle a
l’honnêteté dans les moelles; le mal lui fait horreur... Jusqu’ici,
elle m’assurait (et cela me semblait véritable) qu’elle n’aimait
guère être courtisée. Les courtisans la gênaient, l’intimidaient. Je
ne l’ai guère perdue de vue ce soir: et j’ai contemplé avec stupeur
une Françoise Le Quellien nouvelle, que j’ignorais... D’abord, sans
aucun doute, durant cette nuit mémorable, le commerce des jeunes
hommes lui fut agréable. Elle a cru, il est vrai, devoir me glisser
à l’oreille, dans l’intervalle de deux valses: «Vous savez, ils sont
encore plus nigauds que nous autres, tous ces petits gigolos.» Entre
la société d’une «petite Berquin» et celle des danseurs qu’elle
appelle tranquillement «des gigolos», elle n’hésitait pas. Elle a
écouté sans rougir ni se rebeller des fadeurs (que j’écoutais aussi,
indiscrètement) sur l’insuffisante échancrure de son corsage.
L’interlocuteur était un grand gaillard blond à monocle, avec un œil
fripé, dangereux, sous le monocle. Elle dansa enfin le cotillon avec
le frère de Lucie Despeyroux, ce saint-cyrien célèbre au parloir de
Berquin pour sa jolie taille et son visage fin. Et, quoi qu’elle m’en
dît si je l’interrogeais, ce n’était pas seulement la joie de se
trémousser en mesure avec un parfait danseur qui éclairait ses joues
et ses yeux... Le plaisir insolite qu’elle éprouvait troublait un peu
sa conscience. De temps à autre, ayant remarqué que je l’observais
sans relâche, elle me jetait un regard affectueux, comme pour me faire
entendre: «Mes vieilles amitiés n’ont à craindre aucune concurrence.»
Vers la fin du bal, les regards changèrent d’expression. Ils me
télégraphièrent à peu près ceci: «Ah! mais... je fais ce qui me
plaît, je suppose? Et je ne veux de leçons de personne...» Puis Mme
Le Quellien et moi nous fûmes effacés de la pensée de Françoise, et
Françoise, oubliant même de danser, s’isola dans sa conversation avec
le joli saint-cyrien.
[Illustration]
Je me livrai alors à une invocation intérieure dont je ne fis point
part à ma voisine tranquillement souriante, mais que vous entendrez,
belle danseuse. «O mères, disais-je, mères honnêtes et chrétiennes qui
regardez tout cela d’un air paisible, vous ne comprenez donc rien, vous
ne savez donc rien?... Si l’on vous avait proposé, quand vos filles
avaient six ans, de les élever dans les mêmes classes, les mêmes
préaux et les mêmes études que ces danseurs pimpants, qui s’en allaient
alors par la vie en culotte mal ajustée et le nez mal mouché, vous
eussiez poussé des cris d’orfraies en croix. Vos filles furent éduquées
entre filles, tandis que les petits gamins s’acheminaient entre gamins
vers le cigare, le monocle et le reste... Aujourd’hui qu’ils ont de
vingt à vingt-trois ans, et elles de seize à vingt, vous trouvez tout
simple de faire communiquer les deux compartiments jusque-là étanches,
et, comme entrée de jeu, vous autorisez l’aparté et le corps à corps!
Vous ignorez donc le principal souci de ces jeunes hommes, le sujet des
pensées qu’ils avaient en venant ici, des conversations qu’ils auront
tout à l’heure entre eux, quand vous leur aurez repris vos filles et
qu’ils fumeront une cigarette en regagnant leur logis? Vous ne savez
donc pas qu’élevés, eux aussi, soigneusement à part de l’autre sexe,
ils ne songent, une fois émancipés, qu’à rejoindre cet autre sexe
et à en jouir! On ne vous a donc pas dit sur quels exemplaires ils
apprennent la femme? J’entends vos protestations: «Un salon est un
salon, ces jeunes gens sont bien élevés, ils se savent en présence
de pures jeunes filles, et d’ailleurs nos filles les remettraient
à leur place si...» Comptez surtout sur vos filles, en effet. Il
est parfaitement vrai que la plupart d’entre elles rebuteront le
danseur maladroitement impertinent. Mais n’est-ce donc rien que de
les troubler ainsi à l’improviste et de les exposer? Hier, à la même
heure, la froide couchette du pensionnat: ce soir l’étreinte du bras
masculin, les moustaches contre les joues, les propos admirateurs. Si
le propos devient leste, pourtant? Si l’étreinte se fait caresse, dans
le tourbillon de la danse? Votre fille aura beau répliquer sèchement
qu’elle «est un peu fatiguée» et se faire reconduire à sa place, elle
n’en aura pas moins entendu le propos et subi la caresse. Et neuf
fois sur dix elle ne vous en dira rien. «A quoi bon tracasser maman?
Un rien l’affole...» Dans le cas le plus heureux, quand les danseurs
se tiennent correctement, ce qui est rare, n’est-il pas dangereux de
soumettre un tempérament de jeune fille à ces brusques alternatives
de froid et de chaud? Songez que peut-être (il me paraît que c’est
aujourd’hui le cas d’une demoiselle de ma connaissance) ce jeune
tempérament, par un cours plus vigoureux du sang, par l’approche de
l’émancipation définitive, par une sorte de disposition printanière,
est ce soir mieux préparé à s’émouvoir!... L’enfant innocente, prenant
cet émoi de nerfs pour de l’amour, ne va-t-elle pas imprudemment,
malgré vous et malgré elle, engager son cœur?»
Ainsi, ce n’était pas vous que j’accusais, chère Françoise, mais bien
la mode absurde de l’éducation qui vous fut imposée, et que vous vous
garderez, je l’espère, d’imposer à vos filles, si vous en avez.
Les jours qui suivirent cette nuit mémorable, je ne cessai pas de
penser à vous avec un peu de tristesse... Car je savais bien que, dans
un cœur comme le vôtre, le trouble ne serait pas d’une nuit seulement.
Tout ce qui s’apprête en vous de dévouement, de tendresse, était en
jeu. Vous n’êtes point de celles qui disent, une fois mariées: «Jusqu’à
mon mariage, j’ai eu au moins vingt toquades...» Et vous avez raison,
il ne faut pas assouplir son cœur, l’emplir et le vider comme une
outre. On ne met pas les essences précieuses dans des outres, mais
dans des flacons qu’on ferme aussitôt à l’émeri. Vous voilà donc dans
l’alternative ou d’aimer sérieusement le danseur d’une nuit, qui déjà,
peut-être, ne songe plus à vous,--ou d’apprendre à traiter légèrement,
par cette première expérience, les émotions de votre cœur: périlleux
entraînement aux toquades.
Ce ne fut pas votre faute, j’y insiste. Les relations entre jeunes gens
et jeunes filles, à la fin du XIXe siècle, et en France principalement,
ont été réglées de façon détestable. Par une séparation jalouse, à
l’âge où leur réunion ne présente aucun inconvénient, on surchauffe
la curiosité des uns et des autres. Chaque sexe prend pour l’autre
l’apparence et l’attrait d’un fruit défendu: premier inconvénient. Le
second, c’est qu’à l’âge où on les mêle garçons et filles ne savent
rien les uns des autres. Toute leur adolescence s’est écoulée dans
des travaux et des plaisirs différents. Soyons sincères: ils n’ont en
commun qu’une seule préoccupation: l’amour. Amour plus idéal chez les
jeunes filles, plus terre-à-terre chez les garçons; soit, mais amour...
«Dans les collèges, a dit justement Balzac, on parlera toujours de
la femme, et, dans les pensionnats, de l’amoureux.» L’adolescence
s’achève, les jeunes gens commencent à retrousser leur moustache,
les jeunes filles n’ont plus mains rouges ni corsages plats; vite
on profite de cet instant physiologique pour mettre en présence ces
deux ignorances curieuses, ces deux timidités ardentes... Il n’y a
décidément qu’un mot pour qualifier ce système éducatif: il est idiot.
Le système raisonnable n’est pourtant pas bien malin à découvrir;
il nous est indiqué par la nature même, et le raisonnement comme
l’expérience sont d’accord avec les indications naturelles. La nature
compose les familles de garçons et de filles, au hasard des naissances;
il en résulte, entre les frères et les sœurs, un chaste sentiment de
confiance et de protection. Que si par fortune un cousin, une cousine
du même âge sont élevés avec les frères et les sœurs, cela ne cause
aucun trouble. C’est un frère, une sœur de plus... Pourquoi le projet
d’élargir tout simplement ce mode familial d’éducation se heurte-t-il
en France à une si vive répugnance? La nécessité le fait appliquer au
tiers de nos écoles primaires, sans le moindre inconvénient. Mais,
dès qu’il s’agit de l’enseignement secondaire et des enfants des
villes, on se hâte de revenir aux compartiments étanches. Élever en
commun les deux sexes demeure jusqu’à présent le privilège des grandes
civilisations nouvelles.
Vous portez, Françoise, la peine de notre vieux système, antinaturel
et antimoral. Malgré votre instinct de progrès, votre goût de la
liberté, ce clair et curieux regard que vous attachez sur l’avenir des
femmes,--une éducation demi-cloîtrée influe sur les mouvements de votre
cœur. J’ai constaté, l’autre nuit, que l’atmosphère d’un bal, d’un bal
à peine mondain, peut faire de vous pour quelques heures une autre
Françoise. Connaissez le péril et soyez armée. Plus heureuses que vous,
les jeunes filles de la génération prochaine pourront peut-être aller
au bal sans autre pensée que de se divertir. Les danseurs ne seront
plus pour elles des compagnons nouveaux «dont le cœur n’est pas sûr».
Elles les connaîtront aussi bien que leurs propres compagnes. Vous, il
vous faut faire d’abord l’apprentissage de ces compagnons. Appliquez
là votre faculté de pénétration et d’ironie. Et jusqu’à ce que vous
ayez une idée un peu nette de ce qu’est un jeune homme moderne, de
ce qu’il sait, de ce qu’il désire, de ce qu’il vaut, mettez au cran
d’arrêt les battements sentimentaux de votre propre cœur...
... J’entends les éclats de rire de Françoise:
--Non! mon oncle... mais ce que vous êtes coco, aujourd’hui!... Parce
que j’ai un peu flirté avec le frère de Lucie!...
«Coco» ou pas «coco», je souhaiterais que Mme Rochette enseignât à ses
élèves que le mot «flirt», avec son apparence pimpante et inoffensive,
est parfois un assez vilain mot.
[Illustration]