_La ferme.--Nécessité d’une succursale de l’institution
Berquin à la campagne.--Ce que fut la génération féminine de
la fin du dernier siècle.--Cure de lenteur.--Les enseignements
de la terre.--Le chêne et le châtaignier.--Treize francs
vingt-cinq!--La vie intellectuelle et la vie rurale._
La dernière fois que je vous rencontrai chez votre mère, chère
Françoise, vos premières paroles furent pour me demander «si j’avais
vu la ferme». Ce qui me prouva que les murs de l’institution Berquin
ne protègent pas absolument les pensionnaires contre la contagion des
tics parisiens. Je ne sais plus par quel artifice oratoire j’évitai
le piège dissimulé sous votre question, ce qui vous fit faire la
moue... Aujourd’hui, Françoise, nul artifice ne m’est nécessaire pour
vous répondre; car, bien réellement, j’ai vu la ferme, je la vois
tous les jours, il s’en faut de peu que j’y demeure, l’usage de ce
pays d’Albret, d’où je vous écris, étant de séparer simplement par
une cour commune l’habitation du maître de celle des métayers. Donc
je vois la ferme, ses travaux et ses mœurs. J’en suis tout pénétré,
je ne pense guère à autre chose. Et, puisque vos jolies lèvres n’ont
pas craint l’autre jour d’emprunter leur langage aux familiers des
Buttes-Chaumont, vous n’échapperez pas aujourd’hui à quelques propos
rafraîchissants sur la vie rurale.
Aimez-vous la ferme, petite Françoise, ou plus généralement aimez-vous
la campagne? Sans doute, vous seriez fort en peine de me renseigner;
vous n’en savez rien vous-même. Arrière-petite-fille de paysans, il a
suffi de deux générations pour vous embourgeoiser, vous «citadiniser»
à ce point que vous ne professez pour la terre ni goût ni dégoût. Vous
l’ignorez.
--Mais non, mon oncle...
--Mais si! ma nièce. Toutes les fois que je vous ai entendu parler
de la campagne, j’ai déploré votre profonde ignorance. Il semble que
vous confondiez la vie rurale et la vie provinciale, et celle-ci
vous ennuie. Durant quelques vacances, chez vos parents du Poitou,
vous avez vu la sous-préfecture; mais vous n’avez pas vu la ferme.
Or je crois qu’il manque quelque chose à l’éducation d’une jeune
fille de votre âge, lorsque les choses de la terre lui sont tout à
fait indifférentes ou tout à fait inconnues. Je regrette que la digne
Mme Rochette n’ait pas installé en pleine campagne une succursale de
Berquin. Lorsque, vous et moi, nous élaborerons un programme définitif
d’enseignement secondaire, nous n’oublierons pas ce perfectionnement.
Élevée, pour cela du moins, à peu près comme vous élève Mme Rochette,
la génération de jeunes femmes qui vous précède immédiatement n’eut,
comme vous, aucun contact avec la terre; et ce n’est peut-être pas
la moindre des raisons qui valurent à cette génération d’être si
frivole, si bibelot, si fragile... En ai-je connu, de vos aînées,
en ai-je entendu qui me demandaient avec une stupeur sincère: «Mais
enfin, à quoi pouvez-vous bien passer votre temps à la campagne?»
Qu’on laissât Paris en pleine saison pour vivre en tête à tête avec
les champs et les bêtes, elles n’en revenaient point. La plupart
affirmaient qu’elles «avaient horreur de la campagne»; les plus
indépendantes d’esprit parlaient avec estime de la campagne anglaise,
la campagne des seigneurs, s’entend, avec le somptueux château bourré
de confort, le tennis, le golf, les chasses d’automne et, désormais,
l’automobilisme... Pour quelques-unes, enfin, la campagne se résumait
dans les invitations suburbaines de l’été: Louveciennes, Marly,
Saint-Germain... Prendre, au lieu du coupé ordinaire, «le train de
quatre heures trente-cinq à la gare Saint-Lazare» et dîner avec les
mêmes hommes qu’en hiver, ceux-ci ayant seulement échangé le frac
contre un smoking, tel était le symbole de leurs passe-temps ruraux. Je
vous le répète, cela nous valut d’assez pauvres âmes, dont Bourget et
Maupassant furent les exacts historiens.
A l’honneur du sexe fort et laid, il convient d’observer que souvent,
laissant les femmes à leurs intrigues, à leurs chiffons, à leurs
occupations de simili-littérature et de simili-art, les hommes du même
monde se montraient moins distants de la terre. D’abord, la plupart des
Parisiens sont chasseurs, et, même réduite à ce massacre systématique
d’innocents lapins, comme celle des Parisiens, la chasse est tout de
même une école de vie rurale. Elle force à fréquenter les paysans. Elle
enseigne à consulter les présages du temps, à étudier les formes des
terrains, la diversité et la date des cultures, les mœurs des animaux
rustiques et des bêtes libres... D’autre part, nombre de Parisiens
connus, répandus, mondains, ont ajouté à leurs multiples labeurs le
souci bienfaisant d’une exploitation agricole: ce qui les force à
laisser Paris de temps à autre pour surveiller de près leurs intérêts
en province. S’ils n’ont pas réussi à inspirer à leurs compagnes
le goût passionné des champs, peut-être l’inspireront-ils à leurs
filles. Le perpétuel va-et-vient des mœurs et des goûts permet cet
espoir. En sortant d’une époque où la mode féminine fut la complication
psychologique et le pessimisme libertin, n’est-il pas possible qu’on
assiste à une revanche de la santé, de la simplicité? Naguère, le règne
des roués fut immédiatement suivi par les temps idylliques de Florian,
de Gessner, de Bernardin de Saint-Pierre. Et Mme du Barry vivait encore
alors qu’une princesse de votre âge, Françoise, se complaisait à
nourrir les poules et à traire les vaches dans sa ferme de Trianon.
Sans vous demander d’être fermière, je souhaiterais, mon enfant, vous
inspirer le besoin et l’habitude de la vie rurale, non exclusive, mais
intimement mêlée à votre vie intellectuelle, à votre vie de Paris.
Toutes sortes d’enseignements qui manquèrent à la génération féminine
de la fin du XIXe siècle, et en firent, confessons-le, une génération
manquée, cette vie différente vous les fournira sans que vous ayez même
le besoin d’un effort pour en profiter. Les femmes de Bourget et de
Maupassant pâtirent d’une extrême agitation nerveuse; elles n’eurent
aucune réflexion, aucune vie intérieure; elles furent des égoïstes;
enfin elles furent des tristes au fond, elles se complurent dans le
découragement. Ce n’est point un paradoxe d’affirmer que «les champs et
les bêtes» guérissent de tout cela.
Êtes-vous nerveuse, Françoise? Pas trop, pas habituellement; pourtant,
quelquefois, la chère Mme Le Quellien me dit: «Je trouve la petite
un peu agitée...» et vous-même, je vous entends dire: «Aujourd’hui,
j’ai mes nerfs...» De grâce, chère enfant, si vous avez vos nerfs, ne
l’avouez jamais; que personne ne s’en doute; cachez cette misère afin
de la mieux combattre. Maladie endémique de la fin du siècle dernier,
cette nervosité excessive des femmes pourrait bien s’aggraver dans
celui-ci. Car la vie moderne comporte, de plus en plus, trop de choses
à faire, à lire, à voir; elle excède les forces de la plupart de vos
semblables. Même si les femmes s’affranchissent (et ce sera votre cas,
je l’espère) du superflu sentimental dont s’encombraient les héroïnes
de _Fort comme la mort et de Mensonges_, elles risquent d’être assez
tôt détraquées rien que par le jeu normal de leur activité. Que dis-je?
Cette légitime curiosité qui vous anime, cet appétit de connaissance,
ce goût de concourir avec l’effort masculin, tout le «nouveau»--et le
plus louable «nouveau» de votre génération--aggrave le péril de votre
système nerveux. Savez-vous que la fièvre de l’agitation physique
et intellectuelle ravage à ce point vos contemporaines d’Amérique
qu’elles en sont réduites à faire, sous la direction de coûteux
spécialistes, des _cures de lenteur_ et des _cures d’immobilité_!...
Oui, les malheureuses! il faut qu’on rapprenne à leurs membres et à
leur cerveau le rythme normal de la vie!... Eh bien! au lieu de vous
astreindre à une gymnastique charlatanesque, au lieu de passer des
mois dans l’immobilité et l’obscurité, comme les dames de Boston et de
New-York, n’est-il pas préférable de la faire chaque année et plusieurs
fois l’an, la cure de lenteur face à face avec l’indulgente nature?
Ah! ne lisez pas Jean-Jacques, puisqu’il n’est plus à la mode; mais
venez prendre hors des villes des leçons de patience, de méditation,
de quiétude. Là seulement vous reposséderez ce que la vie citadine
supprime: le temps!... N’être plus en retard de huit jours ou d’un mois
sur sa propre vie, comme on l’est toujours à Paris; s’affranchir de la
tyrannie d’une énorme activité artificielle; pouvoir compter les heures
et se dire: «Aujourd’hui, il m’en reste une pour réfléchir»!... Cette
heure unique, où vous ne ferez pas de courses, où vous n’écrirez pas
de petit bleu, où vous ne verrez pas à la hâte une pièce de théâtre
ou une exposition de peinture, pour le vain avantage d’en pouvoir
parler,--cette heure vide est précieuse entre toutes: elle est celle
de votre vie intérieure,--et nous ne valons que par là. Or, l’heure
quiète, propre à la vie intérieure,--retenez ceci qui n’est point banal
malgré les apparences,--ni Paris, ni les bains de mer, ni les eaux,
ni les voyages ne la donnent. On n’en jouit que face à face avec la
terre. La vie rurale vous la donne, dans l’extraordinaire silence qui
succède aux travaux du jour. Là, vous aurez enfin des minutes pour vous
demander: «Où en suis-je avec moi-même? Quels sont mes projets? Où
vais-je, et en quel point suis-je parvenue?» N’est-il pas douloureux
de penser que des jeunesses entières d’hommes et de femmes s’écoulent
sans qu’ils aient, sans qu’elles aient une seule fois réservé cette
heure de loisir, cette heure de vie intérieure, pour s’examiner et se
reconnaître?...
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La campagne vous donne cette heure: et du même coup elle vous apprend
à en user. On peut railler l’idyllisme et traiter ces grandes vérités
de rengaines; il est un enseignement auquel on n’échappe point, qui
se dégage de la lenteur et de l’infaillibilité des événements dont se
compose l’humble drame annuel de la terre. Cela enseigne à la fois la
patience et l’espoir... Quand on a mis une parcelle de son désir dans
une pauvre tige de bois nu plantée en terre, qui sera un arbre _dans
quinze années_, on commence à se guérir des envies fiévreuses, au
jour le jour, des envies à courte portée qui veulent une satisfaction
immédiate ou sinon la crise de nerfs... Quand on a éprouvé que, malgré
les intempéries, les gelées, les grêles, les printemps trop hâtifs ou
trop lents, les sécheresses et les pluies interminables, chaque cycle
de douze mois se referme à peu près sur la même besogne accomplie, et
que cinq années prises au hasard portent à peu près la même somme
de récoltes que cinq autres années quelconques,--on devient calme
devant les brusques catastrophes et l’on acquiert une sérénité quasi
scientifique, très différente de l’espoir hasardeux ou de l’optimisme
quand même. «Il faut très longtemps pour parvenir à faire quelque
chose; mais en revanche, malgré tant d’imprévu, les choses entreprises
avec l’effort proportionné s’accomplissent à l’ordinaire.» Tel est
l’humble enseignement qu’un peu d’agriculture nous donne. Victor Hugo a
exprimé cela en deux vers que j’ai longtemps (je m’en accuse) pris pour
une adroite cheville, dans un petit poème célèbre. On sent, dit-il,
parlant du Semeur:
_On sent à quel point il doit croire
A la fuite utile des jours..._
La fuite utile des jours!... Dire que l’activité citadine a pour
principal objet de faire fuir le temps plus vite, et inutilement!...
Enfin, la campagne est une grande maîtresse d’altruisme, de fraternité
sociale, de simplicité. Les auteurs bucoliques insistent surtout sur
la leçon de simplicité. Il est profitable, en effet, de constater
par ses yeux combien peu de place, peu d’objets sont indispensables
à la vie humaine. Mais la leçon d’altruisme est la plus importante.
Petite Françoise, vous assisterez probablement dans le cours du
siècle qui s’ouvre à des révolutions considérables. Ne vous laissez
pas prendre au dépourvu, comme les belles dames de la fin du XVIIIe,
pour qui fut inventée l’expression: danser sur un volcan. Quelques
mois par an passés à la ferme, j’entends quelques mois d’observation
attentive, vous adapteront excellemment aux éventualités. Rien comme
la terre ne nous inspire la conviction sincère que les choses, même
réputées nôtres, nous sont prêtées provisoirement, et que notre effort
n’est qu’un petit élément dans l’effort intégral de tous les hommes.
Planter un chêne, c’est faire un acte indiscutable d’altruisme: car
d’autres êtres humains jouiront du chêne bien plus longtemps que le
planteur, et l’auront plus beau. En revanche, lorsque vous cueillez
une châtaigne à un beau châtaigner, vous pouvez vous dire presque à
coup sûr que l’homme qui planta l’arbre n’existe plus... De la sorte
vous vous sentez relié, à chaque instant, et aux êtres qui vous ont
précédé et à ceux qui vous succéderont sur le même sol. Vous sentez
que vous n’auriez rien si d’autres n’avaient travaillé pour vous; vous
sentez que, même malgré vous, vous ne sauriez limiter à vous-même
l’utilité de votre effort... Tout vous enseigne l’esprit de solidarité,
tandis que votre pitié s’émeut chaque jour devant la pauvre vie de
vos semblables... L’ouvrier rural est de tous le plus touchant; il
est le plus sain et le moins rétribué. J’assistais hier à une paye
hebdomadaire de terrassiers campagnards. Durant la semaine, je les
avais vus, sur le coteau prochain, défoncer le sol où bientôt l’on
plantera de la vigne. Leur semaine finie, ils emportaient chacun
_treize francs vingt-cinq centimes_ pour prix de leur effort... Avec
cela ils devront, pendant sept jours, nourrir, en moyenne, une femme
et deux enfants... Je sais, d’ailleurs, qu’en payant à ses ouvriers
des salaires aussi bas l’agriculteur a de la peine à vivre lui-même...
N’importe, Françoise, de tels menus faits économiques suggèrent aux
bourgeois de profitables réflexions et les inclinent à penser qu’une
société arrangée de la sorte n’est pas la société idéale.
Santé des nerfs, loisirs de la vie intérieure, leçons de patience,
d’espoir et de charité, tout cela dans la ferme?... Oui, tout cela, et
bien d’autres choses que ne pourrait enclore cette lettre déjà longue.
J’y glisse pourtant un conseil encore, un conseil et un souhait. Je
voudrais aux jeunes femmes nouvelles le sens de la vie rurale, mais
je le voudrais non exclusif, tempéré par l’activité intellectuelle
et la pratique des villes... Ce fut la vie d’une Sévigné. Grâce à la
facilité accrue des communications, ce pourrait être aujourd’hui la
vie de simples bourgeoises. Hélas! il n’en est rien, et chacun peut
en vérifier un signe assez frappant. Dans la plupart des habitations
bourgeoises de la campagne française, il y a une bibliothèque; mais,
hors les brochures sans importance, cette bibliothèque contient bien
peu de livres postérieurs à 1830...
Petite Françoise, il faut que votre génération féminine, de ses doigts
légers et forts, brise la cloison qui sépare aujourd’hui, en France, au
grand détriment de l’une et de l’autre, la vie intellectuelle et la vie
rurale.
[Illustration]