_La jument de Roland.--Notre méthode se passe du
ministre.--Comment l’appliquer dans la pratique?--Distribution
d’une journée d’élève.--Lever, toilette, repas, classes, études,
temps de repos.--Le bon problème, la bonne version.--Soirée,
coucher.--Le collège idéal._
«Mon oncle, m’écrivez-vous, tout cela va fort bien. Mais vous n’êtes
pas ministre de l’Instruction publique. Vous ne le serez jamais. Donc,
quand Françoise II arrivera à l’heure de l’enseignement secondaire, les
fameux «discours», les précis savants, les merveilleuses anthologies
n’existeront pas. Comment donc, hors des hypothèses et dans le réel,
éduquerons-nous Françoise II? Votre admirable méthode me paraît
ressembler à la jument de Roland; comme ce quadrupède légendaire, elle
a toutes les qualités: son unique défaut est de ne pouvoir exister.»
Rassurez-vous, Françoise: notre méthode n’a pas besoin des pouvoirs
publics. Je vous ai exposé son application à un enseignement officiel
idéal. Pour l’appliquer à Françoise II, il n’est pas indispensable
que tous les outils de l’enseignement officiel soient achevés et
disponibles. Quelque chose est plus précieux que les outils, c’est la
méthode même.
Si le professeur de Françoise II est résolu à appliquer ladite méthode
et s’il n’est pas un sot, il fera déjà en bien moins de temps une
élève infiniment plus instruite. Seulement il faudra qu’il s’impose
à lui-même le soin de préparer à son élève la nourriture concentrée
que nous recommandons. Il faudra qu’il prenne le meilleur traité
élémentaire de chaque science et que, selon le cas, il le complète ou
l’allège. Ainsi Françoise II travaillera sur des textes assurément
moins parfaits que nous ne les rêvions; mais du moins on lui imposera
d’acquérir une quantité de notions d’avance mesurée, précisée, et
ces notions, on les lui fera _posséder_ de façon définitive. Là est
l’important de la méthode. L’excellence des textes n’est qu’un surcroît.
Vous m’écrivez encore, ma jolie nièce, qu’un autre souci vous
préoccupait tandis que je vous exposais le plan d’enseignement
secondaire destiné à Françoise II... Comment devra-t-on distribuer le
travail de l’élève pour l’acquisition de toutes ces connaissances? En
un mot, comment la méthode s’accommodera-t-elle avec les heures de
la journée? Cela importe à définir; tant de méthodes excellentes ne
prévoient pas les nécessités pratiques de la vie!...
Afin de vous expliquer cette harmonie de la méthode et des heures, je
vais simplement imaginer une journée de Françoise II et la remplir.
Soucieux de traiter le cas général, nous supposerons la fillette en
pension... Elle a une douzaine d’années, sa santé est moyenne: je
veux dire qu’il ne la faut point surmener. Votre amour-propre de
future maman ne se froissera point si je prévois à cette hypothétique
demoiselle une intelligence et un goût de travail simplement ordinaires.
Le P. Gratry, chère Françoise, dans un très aimable récit de sa propre
jeunesse, s’indigne contre l’excès de travail «que les hommes imposent
aux enfants, alors qu’ils refuseraient de se l’imposer à eux-mêmes». Le
P. Gratry a raison. Un plan de journée dans lequel treize heures, ou
même onze heures, sont prévues pour l’effort et deux ou quatre pour la
récréation n’a pu être imaginé que par un garde-chiourme de profession
ou par un moine tortionnaire. C’est barbare, et d’ailleurs c’est
imbécile. On ne travaille pas treize heures, ou du moins on ne fournit
pas treize heures de travail intensif, à moins d’être un phénomène
promptement voué à l’usure et à la mort (Balzac). Ceux qui imposent
treize heures d’étude à l’enfant s’en doutent bien: ils ne sont, en
fait, ni des garde-chiourme ni des tortionnaires. Mais ils appliquent
au procédé de travail de l’élève les mêmes principes lâches et vagues
qu’à la composition du programme d’enseignement. Toujours l’illusion
scolaire! Sur les treize heures de prétendu travail, heureux si l’élève
n’en consacre que douze à la flânerie, au sommeil furtif ou simplement
à cet ennui spécial, dissolvant, qui ronge les pensionnats!
Quand j’évalue le temps que j’ai perdu ainsi, dans le sens absolu du
mot, sans profit ni pour mon esprit ni pour mon corps, pendant les
années de ma jeunesse, l’envie me prend d’aller demander des comptes
au mânes de M. de Cumont, en ce temps-là ministre de l’Instruction
publique.
On ne travaille pas treize heures, ma chère nièce, ni dix, ni huit,
ni sept. La moyenne des jeunes cerveaux ne peut donner plus de TROIS
heures de travail quotidien. Trois heures au lieu de treize: vous voyez
que nous ne procédons point par demi-mesures... Savez-vous toutefois
que trois heures pendant sept années scolaires cela fait près de _six
mille_ heures? Qui de nous a employé utilement six mille heures de son
adolescence d’écolier?
J’appelle heures de travail les heures d’effort intellectuel intensif,
consacrées soit à écouter un enseignement précis, soit à comprendre des
raisonnements, à retenir des faits, soit enfin à s’exercer pratiquement
à un art ou à une science: faire une composition française, par
exemple, ou résoudre un problème d’arithmétique. Je n’appelle pas
heures de travail intensif celles où l’élève écrit une lettre à sa
famille,--ni celles où il lit un livre, même sérieux et utile, écoute
une conférence même profitable, si les contenus du livre et de la
conférence ne sont pas destinés à être sus, possédés par lui.
Tout cela bien établi, voici comment j’imagine distribuée la journée de
Françoise II.
Elle ne se lève pas avant sept heures, et guère avant huit heures
en hiver. La coutume du lever avant l’aube est un legs des moines:
convenable pour des moines, elle ne l’est pas pour de jeunes laïques.
Il faut se lever quand la lumière du jour rayonne dans les maisons, et,
autant que possible, à peu près à la même heure en toute saison.
Ce n’est pas trop pour une pensionnaire de consacrer soixante minutes,
après le lever, à la toilette matinale. La fillette s’habituera ainsi
de bonne heure à ne commencer le travail de la journée qu’une fois
nette et honnêtement parée. L’habitude lui en restera plus tard, et on
ne la verra pas traîner jusqu’à midi, jeune fille, jeune femme, en robe
de chambre, les cheveux brouillés.
Il est neuf heures. Notre petite Françoise II, sa chevelure bien
lissée, sa jeune peau bien brillante et ses idées bien claires, descend
au réfectoire, où elle prend son premier repas avec ses compagnes, en
pleine liberté de parler, de remuer, de rire. A mon avis, le repas
matinal le mieux adapté à l’appétit de l’enfant est le déjeuner
anglais, dont le type est: des œufs, de la confiture, arrosés de thé
ou café au lait. Vers neuf heures et demie, le déjeuner est fini. Les
élèves vont en classe.
Une classe d’une heure est déjà longue. Une classe qui dure plus d’une
heure et demie est un non-sens. Hommes faits, accoutumés au travail,
nous _n’écoutons_ pas attentivement un de nos semblables s’il parle une
heure et demie. On impose aux enfants des classes de _deux heures_!
encore un effet de ce que nous avons appelé l’illusion scolaire.
Nous tiendrons une heure seulement en classe Françoise II et ses
mignonnes compagnes. Ou plutôt nous ne limiterons pas la classe d’une
façon si étroite. Un laps total d’une heure et demie sera prévu pour
elle, mais avec une heure seulement d’effort intensif. La demi-heure
restante sera consacrée à la conversation entre le maître et les
élèves. Toutes les fois que cette conversation sera jugée inutile, les
élèves y gagneront quelques minutes de loisir. Mais l’heure minimum
consacrée à la classe sera ce que nous appelons intensive: le maître y
fera vivre devant les élèves la science qui est dans leurs livres. Par
des explications, par des commentaires, au besoin par des lectures
appropriées à l’âge et à l’esprit de son auditoire, il complétera et
diversifiera ce qu’un enseignement borné à un livre unique aurait de
sec et de monotone.
C’est juste après la classe que je placerais l’heure d’étude consacrée
à _apprendre_ ce qui vient d’être enseigné. Une heure intensive y
suffira, utilement prolongée par une demi-heure de travail en commun
des élèves, où la conversation soit permise, où les plus faibles
puissent aller s’asseoir à côté des plus fortes et se faire aider par
elles, avec le sentiment de la liberté, de l’effort spontané.
Tout ce bel exercice a mené les fillettes jusqu’aux environs de midi et
demi. On leur donne une demi-heure pour faire un brin de toilette, et à
une heure on leur sert à déjeuner.
Il n’y a pas à recommander la frugalité aux repas des pensionnats; je
tiens de vous, Françoise, quelques renseignements concluants là-dessus,
du moins en ce qui concerne l’institut Berquin. De cette frugalité
les jeunes filles se plaignent rarement. La jeune fille gourmande,
en France, est un phénomène. Tout de même, la nutrition ayant son
importance dans l’œuvre de formation des jeunes filles comme dans
celle des jeunes gens, il y aurait peut-être lieu que des inspecteurs
exerçassent là-dessus un sérieux contrôle, tant dans les établissements
libres que dans ceux de l’État... Mais ce n’est pas la question
présente... Admettons que vers une heure et demie toutes les petites
demoiselles aient déjeuné, bien déjeuné. Qu’allons-nous en faire
jusqu’à la fin de la journée?
[Illustration]
D’abord nous allons libérer leur esprit de tout travail intensif
jusqu’à cinq heures environ. Durant trois heures et demie, pas de
cours intellectuels, pas d’études, pas de devoirs. Repos pour la
tête. Ce n’est pas trop que trois heures et demie par jour soient
consacrées aux exercices du corps, à la lecture libre et agréable,
aux arts d’agrément, à la préparation des habitudes ménagères. Sur
ces trois heures et demie, j’en prévois une seule par jour, prélevée
alternativement pour ceux des exercices corporels qui exigent un
enseignement,--la gymnastique, par exemple,--pour les travaux féminins
par excellence (couture, cuisine, ménage), pour la leçon d’arts
d’agrément. Les deux heures et demie restantes seront laissées à
l’élève pour lire, jouer, s’exercer dans les arts qu’elle cultive,
coudre si elle veut, mais, j’y insiste--librement. En somme, je veux
que pendant l’après-midi la jeune fille fasse, bien entendu sous les
yeux et au besoin avec l’aide des maîtres, l’apprentissage de son rôle
de femme.
La vie scolaire proprement dite ne recommencera que vers six heures,
après un léger goûter. Nous profiterons alors de ce que toute une
après-midi de repos intellectuel aura derechef rendu dispos l’esprit
des élèves pour placer à ce moment la troisième heure de travail
intensif.
Elle sera avantageusement consacrée à un exercice pratique: résoudre un
problème d’arithmétique, élaborer une composition française, faire un
thème, une version, un résumé d’histoire ou de géographie.
Autant que possible, ces exercices devront correspondre à la classe, à
l’étude matinales du même jour. Et quelle qu’en soit la matière on leur
appliquera les mêmes méthodes de brièveté et d’intensité. On n’imposera
pas _trois_ problèmes, mais _un_ problème: seulement on exigera que
la solution soit suivie du rappel, écrit sans livre, de toute la
théorie invoquée pour le résoudre. Pareillement une version de dix
lignes, à laquelle s’adjoint un commentaire continu, écrit, d’analyse
grammaticale, apprend plus à l’élève qu’une traduction approximative
de cinquante lignes. Plusieurs fois par semaine, durant l’heure du
travail vespéral, l’élève devra tout simplement récapituler au moyen
d’un texte précis (toujours écrit sans livre) ce qu’elle sait en telle
ou telle matière, depuis les éléments jusqu’aux points où elle est
arrivée. Et toujours une rallonge d’une demi-heure, après l’étude du
soir, servira à la libre communication des élèves entre elles ou avec
la personne qui les surveille.
A sept heures et demie, brin de toilette; dîner.
Je trouve mauvaise la coutume de coucher les élèves à huit heures:
c’est encore une coutume de religieuses, qu’elles seront forcées
d’abandonner dès qu’elles se mêleront à la vie ambiante. J’aime
infiniment mieux leur donner de l’école la sensation de la «soirée»,
utile ou divertissante, qu’elles auront dans le monde.
N’est-il pas surprenant que les écoles du système courant, en France,
école de filles ou école de garçons, ne contiennent pas une pièce
commune, destinée à abriter les élèves quand ils ne sont pas en classe,
à l’étude, au réfectoire et au dortoir? La cour, l’horrible cour morne
et pelée, doit suffire à tout, avec un hangar en cas de pluie, comme
pour des moutons ou des poules...
Vous m’interrompez:
--Sachez, mon oncle, me dites-vous, qu’il y a, à l’institut Berquin,
une très vaste salle où l’on nous rentre quand il pleut, quand il
neige, quand il fait bien froid. Seulement, comme cette salle consiste
en quatre murs nus, qu’on ne peut s’y asseoir que par terre et qu’elle
est horriblement humide en hiver, nous préférons remonter dans nos
études...
Une telle salle, Françoise, ne sert à rien: il faudrait d’abord la
chauffer et la meubler. Je prétends que chaque école doit avoir son
hall couvert, confortable, où les élèves se comportent, quand ils--ou
elles--sont libres de se distraire, comme des gens convenablement
élevés dans un salon ou dans un club. Pour des jeunes filles, bien
entendu, ce hall pourra être aussi orné, aussi attrayant, aussi féminin
qu’on le jugera à propos. Et c’est là qu’elles se tiendront les soirs
des mois d’automne, d’hiver et de printemps, quand on ne saurait sortir.
J’aimerais qu’un soir sur deux ce hall servît à une conférence sur
des questions pratiques, artistiques, sur des faits d’actualité,--à
la lecture d’une pièce célèbre, à une représentation familière. Mais
j’aimerais aussi que, certains soirs, l’on y fût tout simplement assis
par groupes, à causer, ou isolément, à lire, à faire de la musique
comme dans la vie.
A dix heures, coucher.
La prière du soir en commun est d’usage dans la plupart des
établissements d’instruction. Il me plairait qu’on la fît précéder
d’une sorte de méditation commune--sur l’emploi qui a été fait de la
journée finie et celui qu’on propose pour le lendemain. Une élève
tirée au sort pourrait être chargée de faire à haute voix cette
méditation.--Après quoi élèves et maîtresses s’en iraient reposer
jusqu’au lendemain.
Voilà, ma chère nièce, ce que serait une journée de Françoise II.
Vous voyez que cette façon de comprendre l’enseignement, loin de
restreindre l’initiative de l’élève, la favorise, la développe bien
plus généreusement que les méthodes usuelles. Discipline du corps,
discipline de l’esprit, sont réduites au strict minimum. En revanche,
ce minimum est imposé avec une rigueur absolue.
--Alors, mon oncle, le collège où les heures et les travaux seraient
ainsi distribués représente pour vous le collège idéal?
--Non, Françoise. Je vous ai décrit simplement l’application, à un
collège ordinaire, d’une méthode que je crois bonne. On peut, sans
frais et sans fracas, inaugurer cette méthode dans un établissement
quelconque de garçons et de filles, du jour au lendemain, par exemple
chez l’excellente Mme Rochette, votre directrice. Mais n’allez pas
croire que cela suffit pour transformer l’institut Berquin en un
collège idéal. Berquin sera toujours une grande prison, clémente à ses
prisonnières, je le sais, aimée d’elles,--un grand couvent, si vous
trouvez le mot plus juste.
Or le collège idéal n’est ni une prison ni un couvent: c’est une
FAMILLE.
Vous êtes cent quatre-vingts élèves à Berquin; il n’y a pas de famille
si nombreuse, et, s’il y en avait, on serait forcé de la discipliner à
la mode des prisons ou des cloîtres. Ce n’est pas non plus l’ordinaire
que les familles, surtout quand elles sont nombreuses, soient composées
exclusivement de filles. Il y a des frères et des sœurs, et ce mélange
familial influe sur l’éducation de l’un et de l’autre sexe.
A l’époque où il sera temps de mettre Françoise II en pension,
existera-t-il en France des pensions constituées sur le modèle de la
famille? J’en doute, et ce sera dommage, car peut-être le collège
familial donnerait-il en France ses meilleurs effets... La réforme
que je préconise est plus facile, n’exigeant aucun bouleversement
des mœurs et ne choquant aucune timidité. Une maîtresse de pension
un peu énergique peut la tenter sous l’inspiration de quelques mères
intelligentes. Tout simplement une mère dévouée à sa fille peut
l’accomplir chez elle, sur le sujet vivant que la Providence lui a
confié!...
Vous vous arrêterez sans doute à ce dernier parti, Françoise. Tant que
les collèges de filles ressembleront à des couvents et les collèges de
garçons à des maisons d’arrêt, je crois bien que vous aurez raison.
Et me voilà, ma jolie nièce, au terme de cette longue exposition d’une
doctrine un peu sèche, un peu sévère. Il faut être une jeune personne
aussi sérieuse que vous pour l’avoir désirée, demandée, suivie d’un
bout à l’autre.
Mais le temps est passé, Dieu merci! des Agnès nigaudes et sournoises,
et même des petites demoiselles de Labiche, que les parents envoient
chercher un peloton de fil dès qu’il est question du mariage et des
enfants.
Votre génération a des curiosités plus franches. Jeunes filles, vous
voulez qu’on vous parle de votre prochain rôle de femmes. Tandis qu’on
achève tant bien que mal de vous instruire, suivant les procédés d’une
tradition un peu routinière, vous rêvez déjà d’être des éducatrices
mieux avisées, mieux informées,--le jour où une autre fillette, chair
de votre chair, levant sur vous ses yeux puérils, vous demandera:
--Mère! comment faut-il apprendre?
[Illustration]