XIII

_La jument de Roland.--Notre méthode se passe du

ministre.--Comment l’appliquer dans la pratique?--Distribution

d’une journée d’élève.--Lever, toilette, repas, classes, études,

temps de repos.--Le bon problème, la bonne version.--Soirée,

coucher.--Le collège idéal._

«Mon oncle, m’écrivez-vous, tout cela va fort bien. Mais vous n’êtes

pas ministre de l’Instruction publique. Vous ne le serez jamais. Donc,

quand Françoise II arrivera à l’heure de l’enseignement secondaire, les

fameux «discours», les précis savants, les merveilleuses anthologies

n’existeront pas. Comment donc, hors des hypothèses et dans le réel,

éduquerons-nous Françoise II? Votre admirable méthode me paraît

ressembler à la jument de Roland; comme ce quadrupède légendaire, elle

a toutes les qualités: son unique défaut est de ne pouvoir exister.»

Rassurez-vous, Françoise: notre méthode n’a pas besoin des pouvoirs

publics. Je vous ai exposé son application à un enseignement officiel

idéal. Pour l’appliquer à Françoise II, il n’est pas indispensable

que tous les outils de l’enseignement officiel soient achevés et

disponibles. Quelque chose est plus précieux que les outils, c’est la

méthode même.

Si le professeur de Françoise II est résolu à appliquer ladite méthode

et s’il n’est pas un sot, il fera déjà en bien moins de temps une

élève infiniment plus instruite. Seulement il faudra qu’il s’impose

à lui-même le soin de préparer à son élève la nourriture concentrée

que nous recommandons. Il faudra qu’il prenne le meilleur traité

élémentaire de chaque science et que, selon le cas, il le complète ou

l’allège. Ainsi Françoise II travaillera sur des textes assurément

moins parfaits que nous ne les rêvions; mais du moins on lui imposera

d’acquérir une quantité de notions d’avance mesurée, précisée, et

ces notions, on les lui fera _posséder_ de façon définitive. Là est

l’important de la méthode. L’excellence des textes n’est qu’un surcroît.

Vous m’écrivez encore, ma jolie nièce, qu’un autre souci vous

préoccupait tandis que je vous exposais le plan d’enseignement

secondaire destiné à Françoise II... Comment devra-t-on distribuer le

travail de l’élève pour l’acquisition de toutes ces connaissances? En

un mot, comment la méthode s’accommodera-t-elle avec les heures de

la journée? Cela importe à définir; tant de méthodes excellentes ne

prévoient pas les nécessités pratiques de la vie!...

Afin de vous expliquer cette harmonie de la méthode et des heures, je

vais simplement imaginer une journée de Françoise II et la remplir.

Soucieux de traiter le cas général, nous supposerons la fillette en

pension... Elle a une douzaine d’années, sa santé est moyenne: je

veux dire qu’il ne la faut point surmener. Votre amour-propre de

future maman ne se froissera point si je prévois à cette hypothétique

demoiselle une intelligence et un goût de travail simplement ordinaires.

Le P. Gratry, chère Françoise, dans un très aimable récit de sa propre

jeunesse, s’indigne contre l’excès de travail «que les hommes imposent

aux enfants, alors qu’ils refuseraient de se l’imposer à eux-mêmes». Le

P. Gratry a raison. Un plan de journée dans lequel treize heures, ou

même onze heures, sont prévues pour l’effort et deux ou quatre pour la

récréation n’a pu être imaginé que par un garde-chiourme de profession

ou par un moine tortionnaire. C’est barbare, et d’ailleurs c’est

imbécile. On ne travaille pas treize heures, ou du moins on ne fournit

pas treize heures de travail intensif, à moins d’être un phénomène

promptement voué à l’usure et à la mort (Balzac). Ceux qui imposent

treize heures d’étude à l’enfant s’en doutent bien: ils ne sont, en

fait, ni des garde-chiourme ni des tortionnaires. Mais ils appliquent

au procédé de travail de l’élève les mêmes principes lâches et vagues

qu’à la composition du programme d’enseignement. Toujours l’illusion

scolaire! Sur les treize heures de prétendu travail, heureux si l’élève

n’en consacre que douze à la flânerie, au sommeil furtif ou simplement

à cet ennui spécial, dissolvant, qui ronge les pensionnats!

Quand j’évalue le temps que j’ai perdu ainsi, dans le sens absolu du

mot, sans profit ni pour mon esprit ni pour mon corps, pendant les

années de ma jeunesse, l’envie me prend d’aller demander des comptes

au mânes de M. de Cumont, en ce temps-là ministre de l’Instruction

publique.

On ne travaille pas treize heures, ma chère nièce, ni dix, ni huit,

ni sept. La moyenne des jeunes cerveaux ne peut donner plus de TROIS

heures de travail quotidien. Trois heures au lieu de treize: vous voyez

que nous ne procédons point par demi-mesures... Savez-vous toutefois

que trois heures pendant sept années scolaires cela fait près de _six

mille_ heures? Qui de nous a employé utilement six mille heures de son

adolescence d’écolier?

J’appelle heures de travail les heures d’effort intellectuel intensif,

consacrées soit à écouter un enseignement précis, soit à comprendre des

raisonnements, à retenir des faits, soit enfin à s’exercer pratiquement

à un art ou à une science: faire une composition française, par

exemple, ou résoudre un problème d’arithmétique. Je n’appelle pas

heures de travail intensif celles où l’élève écrit une lettre à sa

famille,--ni celles où il lit un livre, même sérieux et utile, écoute

une conférence même profitable, si les contenus du livre et de la

conférence ne sont pas destinés à être sus, possédés par lui.

Tout cela bien établi, voici comment j’imagine distribuée la journée de

Françoise II.

Elle ne se lève pas avant sept heures, et guère avant huit heures

en hiver. La coutume du lever avant l’aube est un legs des moines:

convenable pour des moines, elle ne l’est pas pour de jeunes laïques.

Il faut se lever quand la lumière du jour rayonne dans les maisons, et,

autant que possible, à peu près à la même heure en toute saison.

Ce n’est pas trop pour une pensionnaire de consacrer soixante minutes,

après le lever, à la toilette matinale. La fillette s’habituera ainsi

de bonne heure à ne commencer le travail de la journée qu’une fois

nette et honnêtement parée. L’habitude lui en restera plus tard, et on

ne la verra pas traîner jusqu’à midi, jeune fille, jeune femme, en robe

de chambre, les cheveux brouillés.

Il est neuf heures. Notre petite Françoise II, sa chevelure bien

lissée, sa jeune peau bien brillante et ses idées bien claires, descend

au réfectoire, où elle prend son premier repas avec ses compagnes, en

pleine liberté de parler, de remuer, de rire. A mon avis, le repas

matinal le mieux adapté à l’appétit de l’enfant est le déjeuner

anglais, dont le type est: des œufs, de la confiture, arrosés de thé

ou café au lait. Vers neuf heures et demie, le déjeuner est fini. Les

élèves vont en classe.

Une classe d’une heure est déjà longue. Une classe qui dure plus d’une

heure et demie est un non-sens. Hommes faits, accoutumés au travail,

nous _n’écoutons_ pas attentivement un de nos semblables s’il parle une

heure et demie. On impose aux enfants des classes de _deux heures_!

encore un effet de ce que nous avons appelé l’illusion scolaire.

Nous tiendrons une heure seulement en classe Françoise II et ses

mignonnes compagnes. Ou plutôt nous ne limiterons pas la classe d’une

façon si étroite. Un laps total d’une heure et demie sera prévu pour

elle, mais avec une heure seulement d’effort intensif. La demi-heure

restante sera consacrée à la conversation entre le maître et les

élèves. Toutes les fois que cette conversation sera jugée inutile, les

élèves y gagneront quelques minutes de loisir. Mais l’heure minimum

consacrée à la classe sera ce que nous appelons intensive: le maître y

fera vivre devant les élèves la science qui est dans leurs livres. Par

des explications, par des commentaires, au besoin par des lectures

appropriées à l’âge et à l’esprit de son auditoire, il complétera et

diversifiera ce qu’un enseignement borné à un livre unique aurait de

sec et de monotone.

C’est juste après la classe que je placerais l’heure d’étude consacrée

à _apprendre_ ce qui vient d’être enseigné. Une heure intensive y

suffira, utilement prolongée par une demi-heure de travail en commun

des élèves, où la conversation soit permise, où les plus faibles

puissent aller s’asseoir à côté des plus fortes et se faire aider par

elles, avec le sentiment de la liberté, de l’effort spontané.

Tout ce bel exercice a mené les fillettes jusqu’aux environs de midi et

demi. On leur donne une demi-heure pour faire un brin de toilette, et à

une heure on leur sert à déjeuner.

Il n’y a pas à recommander la frugalité aux repas des pensionnats; je

tiens de vous, Françoise, quelques renseignements concluants là-dessus,

du moins en ce qui concerne l’institut Berquin. De cette frugalité

les jeunes filles se plaignent rarement. La jeune fille gourmande,

en France, est un phénomène. Tout de même, la nutrition ayant son

importance dans l’œuvre de formation des jeunes filles comme dans

celle des jeunes gens, il y aurait peut-être lieu que des inspecteurs

exerçassent là-dessus un sérieux contrôle, tant dans les établissements

libres que dans ceux de l’État... Mais ce n’est pas la question

présente... Admettons que vers une heure et demie toutes les petites

demoiselles aient déjeuné, bien déjeuné. Qu’allons-nous en faire

jusqu’à la fin de la journée?

[Illustration]

D’abord nous allons libérer leur esprit de tout travail intensif

jusqu’à cinq heures environ. Durant trois heures et demie, pas de

cours intellectuels, pas d’études, pas de devoirs. Repos pour la

tête. Ce n’est pas trop que trois heures et demie par jour soient

consacrées aux exercices du corps, à la lecture libre et agréable,

aux arts d’agrément, à la préparation des habitudes ménagères. Sur

ces trois heures et demie, j’en prévois une seule par jour, prélevée

alternativement pour ceux des exercices corporels qui exigent un

enseignement,--la gymnastique, par exemple,--pour les travaux féminins

par excellence (couture, cuisine, ménage), pour la leçon d’arts

d’agrément. Les deux heures et demie restantes seront laissées à

l’élève pour lire, jouer, s’exercer dans les arts qu’elle cultive,

coudre si elle veut, mais, j’y insiste--librement. En somme, je veux

que pendant l’après-midi la jeune fille fasse, bien entendu sous les

yeux et au besoin avec l’aide des maîtres, l’apprentissage de son rôle

de femme.

La vie scolaire proprement dite ne recommencera que vers six heures,

après un léger goûter. Nous profiterons alors de ce que toute une

après-midi de repos intellectuel aura derechef rendu dispos l’esprit

des élèves pour placer à ce moment la troisième heure de travail

intensif.

Elle sera avantageusement consacrée à un exercice pratique: résoudre un

problème d’arithmétique, élaborer une composition française, faire un

thème, une version, un résumé d’histoire ou de géographie.

Autant que possible, ces exercices devront correspondre à la classe, à

l’étude matinales du même jour. Et quelle qu’en soit la matière on leur

appliquera les mêmes méthodes de brièveté et d’intensité. On n’imposera

pas _trois_ problèmes, mais _un_ problème: seulement on exigera que

la solution soit suivie du rappel, écrit sans livre, de toute la

théorie invoquée pour le résoudre. Pareillement une version de dix

lignes, à laquelle s’adjoint un commentaire continu, écrit, d’analyse

grammaticale, apprend plus à l’élève qu’une traduction approximative

de cinquante lignes. Plusieurs fois par semaine, durant l’heure du

travail vespéral, l’élève devra tout simplement récapituler au moyen

d’un texte précis (toujours écrit sans livre) ce qu’elle sait en telle

ou telle matière, depuis les éléments jusqu’aux points où elle est

arrivée. Et toujours une rallonge d’une demi-heure, après l’étude du

soir, servira à la libre communication des élèves entre elles ou avec

la personne qui les surveille.

A sept heures et demie, brin de toilette; dîner.

Je trouve mauvaise la coutume de coucher les élèves à huit heures:

c’est encore une coutume de religieuses, qu’elles seront forcées

d’abandonner dès qu’elles se mêleront à la vie ambiante. J’aime

infiniment mieux leur donner de l’école la sensation de la «soirée»,

utile ou divertissante, qu’elles auront dans le monde.

N’est-il pas surprenant que les écoles du système courant, en France,

école de filles ou école de garçons, ne contiennent pas une pièce

commune, destinée à abriter les élèves quand ils ne sont pas en classe,

à l’étude, au réfectoire et au dortoir? La cour, l’horrible cour morne

et pelée, doit suffire à tout, avec un hangar en cas de pluie, comme

pour des moutons ou des poules...

Vous m’interrompez:

--Sachez, mon oncle, me dites-vous, qu’il y a, à l’institut Berquin,

une très vaste salle où l’on nous rentre quand il pleut, quand il

neige, quand il fait bien froid. Seulement, comme cette salle consiste

en quatre murs nus, qu’on ne peut s’y asseoir que par terre et qu’elle

est horriblement humide en hiver, nous préférons remonter dans nos

études...

Une telle salle, Françoise, ne sert à rien: il faudrait d’abord la

chauffer et la meubler. Je prétends que chaque école doit avoir son

hall couvert, confortable, où les élèves se comportent, quand ils--ou

elles--sont libres de se distraire, comme des gens convenablement

élevés dans un salon ou dans un club. Pour des jeunes filles, bien

entendu, ce hall pourra être aussi orné, aussi attrayant, aussi féminin

qu’on le jugera à propos. Et c’est là qu’elles se tiendront les soirs

des mois d’automne, d’hiver et de printemps, quand on ne saurait sortir.

J’aimerais qu’un soir sur deux ce hall servît à une conférence sur

des questions pratiques, artistiques, sur des faits d’actualité,--à

la lecture d’une pièce célèbre, à une représentation familière. Mais

j’aimerais aussi que, certains soirs, l’on y fût tout simplement assis

par groupes, à causer, ou isolément, à lire, à faire de la musique

comme dans la vie.

A dix heures, coucher.

La prière du soir en commun est d’usage dans la plupart des

établissements d’instruction. Il me plairait qu’on la fît précéder

d’une sorte de méditation commune--sur l’emploi qui a été fait de la

journée finie et celui qu’on propose pour le lendemain. Une élève

tirée au sort pourrait être chargée de faire à haute voix cette

méditation.--Après quoi élèves et maîtresses s’en iraient reposer

jusqu’au lendemain.

Voilà, ma chère nièce, ce que serait une journée de Françoise II.

Vous voyez que cette façon de comprendre l’enseignement, loin de

restreindre l’initiative de l’élève, la favorise, la développe bien

plus généreusement que les méthodes usuelles. Discipline du corps,

discipline de l’esprit, sont réduites au strict minimum. En revanche,

ce minimum est imposé avec une rigueur absolue.

--Alors, mon oncle, le collège où les heures et les travaux seraient

ainsi distribués représente pour vous le collège idéal?

--Non, Françoise. Je vous ai décrit simplement l’application, à un

collège ordinaire, d’une méthode que je crois bonne. On peut, sans

frais et sans fracas, inaugurer cette méthode dans un établissement

quelconque de garçons et de filles, du jour au lendemain, par exemple

chez l’excellente Mme Rochette, votre directrice. Mais n’allez pas

croire que cela suffit pour transformer l’institut Berquin en un

collège idéal. Berquin sera toujours une grande prison, clémente à ses

prisonnières, je le sais, aimée d’elles,--un grand couvent, si vous

trouvez le mot plus juste.

Or le collège idéal n’est ni une prison ni un couvent: c’est une

FAMILLE.

Vous êtes cent quatre-vingts élèves à Berquin; il n’y a pas de famille

si nombreuse, et, s’il y en avait, on serait forcé de la discipliner à

la mode des prisons ou des cloîtres. Ce n’est pas non plus l’ordinaire

que les familles, surtout quand elles sont nombreuses, soient composées

exclusivement de filles. Il y a des frères et des sœurs, et ce mélange

familial influe sur l’éducation de l’un et de l’autre sexe.

A l’époque où il sera temps de mettre Françoise II en pension,

existera-t-il en France des pensions constituées sur le modèle de la

famille? J’en doute, et ce sera dommage, car peut-être le collège

familial donnerait-il en France ses meilleurs effets... La réforme

que je préconise est plus facile, n’exigeant aucun bouleversement

des mœurs et ne choquant aucune timidité. Une maîtresse de pension

un peu énergique peut la tenter sous l’inspiration de quelques mères

intelligentes. Tout simplement une mère dévouée à sa fille peut

l’accomplir chez elle, sur le sujet vivant que la Providence lui a

confié!...

Vous vous arrêterez sans doute à ce dernier parti, Françoise. Tant que

les collèges de filles ressembleront à des couvents et les collèges de

garçons à des maisons d’arrêt, je crois bien que vous aurez raison.

Et me voilà, ma jolie nièce, au terme de cette longue exposition d’une

doctrine un peu sèche, un peu sévère. Il faut être une jeune personne

aussi sérieuse que vous pour l’avoir désirée, demandée, suivie d’un

bout à l’autre.

Mais le temps est passé, Dieu merci! des Agnès nigaudes et sournoises,

et même des petites demoiselles de Labiche, que les parents envoient

chercher un peloton de fil dès qu’il est question du mariage et des

enfants.

Votre génération a des curiosités plus franches. Jeunes filles, vous

voulez qu’on vous parle de votre prochain rôle de femmes. Tandis qu’on

achève tant bien que mal de vous instruire, suivant les procédés d’une

tradition un peu routinière, vous rêvez déjà d’être des éducatrices

mieux avisées, mieux informées,--le jour où une autre fillette, chair

de votre chair, levant sur vous ses yeux puérils, vous demandera:

--Mère! comment faut-il apprendre?

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 24 / 63 题