XII

_Les livres de classe.--Leurs deux grands défauts.--Des précis:

les bons et les mauvais.--Si j’étais ministre!--Enseignement

littéraire: les anthologies.--Conseils à Françoise II._

A plusieurs reprises, chère Françoise, je vous ai exprimé le peu

d’admiration que m’inspirent les livres classiques en usage dans les

écoles. Le moment est venu de justifier ces critiques. La question a

son importance. Pour enseigner l’élève, un bon livre importe autant

qu’un bon maître. J’allais dire: il importe plus. Car l’esprit de

l’élève (comme celui de tout être humain, d’ailleurs) se distrait moins

de ce qu’il lit que de ce qu’il entend. Une fois envolée, la parole du

maître est perdue si l’oreille ne l’a recueillie. Au contraire, l’œil

revient de lui-même sur le passage difficile, mal compris à première

lecture. Le livre est un maître toujours présent, toujours prêt à

renouveler sa leçon.

Par malheur, les livres de classe, à peu d’exception près, ont deux

défauts habituels.

Le premier, c’est qu’ils n’ont pas l’air de se douter de l’objet pour

lequel on les destine. Ce sont des ouvrages que seul un esprit déjà

cultivé peut consulter avec intérêt et avec profit.

Le spécialiste qui les a composés, étant par métier très documenté

sur la matière, n’a fait grâce à l’élève d’aucun des détails de sa

science. Ainsi tel cours d’histoire célèbre, à l’usage des classes de

lettres, comprend environ six volumes de cinq cents pages, soit trois

mille, d’ailleurs excellentes. Trois mille pages ont dû passer sous les

yeux de l’élève pour la seule matière historique, pendant ses classes

secondaires. On s’en rapporte à lui pour avoir extrait de ces trois

mille pages le résidu qui doit être retenu. C’est cela qui est absurde.

Je répéterai encore une fois, je répéterai opiniâtrement en toute

occasion, que l’élève, entre dix et seize ans, n’est pas capable de

faire de choix et n’en a pas le loisir. L’heure n’a pas encore sonné

où la meilleure manière d’étudier sera pour lui de se laisser guider

par sa fantaisie à travers une vaste bibliothèque (ce que nous avons

appelé l’«époque tainienne»). Entre dix et seize ans l’enseignement est

encore, est surtout une éducation, une tutelle: il doit être résolument

protectionniste, au besoin restrictif. Il doit présenter à l’esprit

qui se forme un choix élaboré à l’avance des éléments essentiels.

Autrement, l’esprit adolescent se perd dans le labyrinthe des idées et

des faits, ne sait que choisir, choisit mal ou abdique tout effort de

choix, et finalement ne retient rien de précis ni de coordonné.

Le second défaut des livres de classe ordinaires, c’est qu’ils sont

trop: et j’avoue que ce défaut-là, il faut plutôt le reprocher à ceux

qui les emploient qu’à ceux qui les font. Un élève ou une élève qui

ont suivi le cours complet des études classiques ont bien manié, rien

qu’en géographie et en histoire, une douzaine de bouquins différents;

ils ont pâli sur trois ou quatre grammaires françaises. Chaque éditeur

classique envoie ses produits récents aux professeurs, à chaque

renouveau scolaire. Pour peu que le bouquin plaise au professeur,

voilà l’élève obligé de déménager une chambre de son esprit. Cela

aussi est absurde. Un étudiant dont la culture générale est achevée

peut avec plaisir, avec avantage, feuilleter des traités divers. Il a

dans l’esprit un plan intérieur qu’il compare inconsciemment avec le

plan de l’auteur qu’il lit; il décide entre l’un et l’autre, corrige

au besoin son plan intérieur et le développe. L’élève de dix ans

n’a dans l’esprit qu’une page blanche: si vous tracez dessus dix

épures successives, il en résulte un gribouillage où nul dessin ne se

reconnaît.

On vous dira, Françoise, qu’il faut bien changer de livre, de temps à

autre, parce que le même ne saurait convenir à dix ans et à quinze.

N’en croyez rien. Le livre scolaire bien fait convient à tous les

âges, moins approfondi d’abord, pénétré plus tard jusqu’au fond. Pour

ma part, je lis avec agrément, à un âge où mon adolescence n’est

plus, hélas! qu’un souvenir assez reculé, l’histoire de France que M.

Guizot racontait à ses petits-enfants. Le modeste atlas de Foncin,

signalé dans ma dernière lettre, reste à portée de ma main; et toujours

mon ignorance y rencontre le secours qu’elle cherche... L’aptitude

à s’adapter aux âges divers de l’écolier, voilà le vrai signe du

bon livre scolaire. Il marque également les œuvres de littérature

vraiment _classiques_, vraiment formatrices de l’âme adolescente.

Dans les fables de La Fontaine, l’esprit le plus cultivé, voire le

plus décadent, trouvera un ragoût sans pareil: et le petit enfant qui

commence à lire s’y divertira.

Le patrimoine littéraire de notre pays est riche en œuvres littéraires,

classiques dans cette acception essentielle du mot. Mais les livres

scolaires proprement dits sont chez nous presque inconnus. Avouons

qu’ils sont très difficiles à faire. Pour y réussir il faut joindre

deux conditions rares l’une et l’autre, plus rarement conjointes: il

faut être un grand savant et un grand pédagogue. Il faut être parvenu

à ce sommet de la connaissance d’où l’importance relative des notions

apparaît au premier coup d’œil, d’où nul rapport ne vous échappe. En

même temps, il faut se souvenir des difficultés qu’on eut à apprendre

soi-même. Cette alliance exceptionnelle constitue le «bon professeur».

Voulez-vous, Françoise, un souvenir personnel? Durant les deux années

que j’ai passées à l’École polytechnique, je n’ai eu, naturellement,

que des professeurs éminents; mais deux seulement étaient, à proprement

dire, de bons professeurs: M. Sarrau et M. Grimaux.

Je vous exposais dans une précédente lettre, ma nièce, l’avantage qu’il

y a, pour élaborer des programmes de réforme, à n’être point ministre.

Il n’en va pas de même quand il s’agit d’exécuter les réformes conçues

dans le silence du cabinet: et voilà que je me prends, en cet instant

précis, à regretter de n’être point, pour quelques semaines, grand

maître de l’Université. Car, si je l’étais, je tâcherais aussitôt de

découvrir, dans chaque science, un Sarrau, un Grimaux, un Foncin, un

Guizot, et je leur commanderais à chacun un précis de leur spécialité.

Ce précis ne devrait rien avoir de commun avec une nomenclature. Le

précis nomenclature est un mauvais précis. Malheureusement, presque

tous ceux qui fabriquent des précis leur donnent la forme d’une

nomenclature, qu’ils bourrent d’ailleurs de divisions, de noms, de

chiffres et de faits, tant qu’il en tient dans l’espace assigné.

Alors, parce qu’ils ont supprimé des membres de phrases, adopté une

disposition typographique conventionnelle, tableaux synoptiques ou

autres, ils s’imaginent qu’ils ont simplifié la science! Ils ont

seulement raccourci l’écriture. Certains micrographes se chargeraient

peut-être de faire tenir l’histoire universelle de Cantù dans cent

pages d’un volume ordinaire: ce volume n’en serait pas pour cela devenu

un précis.

Les précis que, ministre de l’Instruction publique, je demanderais

aux maîtres de la science, ne devraient rien avoir de commun avec

une table de matières. Ils devraient être des «discours» sur la

science.--C’est-à-dire qu’ils devraient être construits en phrases

ordinaires, non seulement correctement, mais même élégamment écrites.

Ils devraient offrir à l’élève, en même temps que le raccourci de

chaque science, un modèle de la façon d’exposer cette science. Ils

seraient courts, très courts, aussi courts que possible--non pas parce

que l’auteur s’y exprimerait en «petit nègre» ou recourrait à des

artifices de typographie, mais parce qu’il aurait éliminé résolument

tout ce qui n’est pas essentiel. Cette élimination, ce choix résolu,

seul un vrai savant, très savant et très intelligent, ose et peut les

pratiquer. Le demi-savant hésitera toujours à sacrifier ceci ou cela,

parce qu’il n’est pas certain de l’importance relative des notions.

Une fois constitués pour l’ensemble des matières et tenus au courant

des progrès ou des changements de la science, les «précis» magistraux

deviendraient la base de l’enseignement officiel. Chacun d’eux serait

le seul livre imposé à l’élève, durant toutes ses classes secondaires:

sur ce thème unique porteraient les explications et les commentaires.

Leurs matières seraient seules l’objet des examens. L’examinateur

aurait évidemment le droit de «pousser» l’élève, de s’assurer par des

questions latérales qu’il a retenu et compris; mais toute question à

laquelle le livre, bien retenu et bien compris, ne donnerait pas la

réponse serait interdite.

... N’auriez-vous pas aimé, Françoise, au lieu de ces bouquins

indigents de science, vulgaires de style et laids d’apparence, que

vous allez abandonner avec dégoût en quittant l’institut Berquin,

emporter de vos classes une dizaine de volumes de format, de dimensions

semblables, d’aspect élégant et uniforme, typographiés de la même

manière, rédigés d’après les mêmes idées générales, et qui résumeraient

pour vous l’ensemble de votre acquit scolaire? Des savants, des

artistes contemporains auraient créé pour vous une Encyclopédie

élémentaire, mesurée à votre jeune esprit et au temps de vos études.

Le contenu de ces livres vous serait parfaitement familier: non pas

qu’on vous eût imposé l’exercice ridicule d’en apprendre le texte

par cœur; on n’aurait fait appel à votre mémoire que pour retenir

les faits et leur ordre. Mais la substance de tous ces petits livres

serait incorporée à votre cerveau, comme les mots et les tournures

de votre langue maternelle. Leur style scientifique, leur procédé

d’investigation, leur mode de raisonner, vous pourriez à votre tour

les exercer sur des objets analogues. J’imagine d’autre part qu’à la

fin de chaque volume l’auteur (par hypothèse très savant) aurait placé

quelques pages de bibliographie, indiquant les sources où l’étudiant

pourrait puiser s’il voulait plus tard acquérir plus de science. Ces

pages ne seraient pas enseignées; l’élève ne devrait pas les apprendre;

elles seraient des pages à consulter, lues avec profit dans les loisirs

des études. De toute façon, même si vous vous en teniez, Françoise,

à votre bibliothèque de «discours sur les connaissances humaines»,

elle contiendrait vraiment, pratiquement, le résumé de votre culture

générale.

Ainsi votre jeune esprit arriverait à «l’époque tainienne» dans les

plus favorables dispositions, assez renseigné sur les principes

de toutes les connaissances humaines pour diriger sciemment ses

préférences, averti des méthodes et des sources, rompu aux procédés

du travail, exercé aux discours scientifiques, ayant l’horreur de la

phraséologie superflue, le goût et l’habitude d’enclore beaucoup

de choses en peu de mots... Est-il un meilleur état pour aborder

les études supérieures et spéciales, c’est-à-dire pour commencer à

apprendre, non plus ce que tout le monde doit savoir, mais ce qui

est l’apanage d’un petit nombre d’esprits, ce que le vôtre _choisit_

d’acquérir?

En vérité, chère Françoise, je ne crois pas qu’on puisse nier de bonne

foi les avantages de ce système de culture ramassée et intensive...

Elle ne présente d’ailleurs aucune difficulté en ce qui concerne

l’enseignement des sciences, sciences de faits ou de raisonnement...

Elle paraîtra peut-être d’une application plus délicate en ce qui

concerne la culture littéraire. Attardons-nous un peu sur ce point.

Je suis, pour ma part, tellement convaincu de l’inutilité de

l’enseignement dispersé, vague, superficiel, que, même en matière

littéraire, je ne craindrais pas d’écrire sur le fronton des classes

l’adage essentiel: _Timeo hominem unius libri_. D’illustres exemples

recommandent ce système. Blaise Pascal n’avait reçu dans son jeune

âge aucune culture littéraire. Adolescent, il lut les _Essais_ de

Montaigne: mais il les lut à fond. Toute sa culture antique sort de

là: dans les _Pensées_, elle paraît énorme... La _Cyropédie_, un livre

de l’_Iliade_ et un de l’_Odyssée_ possédés par une élève de seize

ans constituent (à mon sens) une rare culture grecque. De même, pour

la culture latine, les _Mœurs des Germains_, un livre des Géorgiques,

deux ou trois épîtres d’Horace. Aux pédagogues de l’enseignement

vague qui diraient: «Alors l’élève ignorera le plus grand nombre des

chefs-d’œuvre littéraires?» je répondrai qu’il en est ainsi même à

présent. Rien n’est plus arbitraire (et souvent plus bouffon) que le

choix des auteurs imposés alternativement par les programmes. Pourquoi

Denys d’Halicarnasse et pas Théocrite? Pourquoi Ovide et pas Juvénal?

N’est-il pas inouï, si vous prétendez à un enseignement intégral, qu’un

jeune homme ou une jeune fille issus des cours secondaires ignorent

Gœthe ou Shakespeare, sauf de nom? C’est pourtant ce qui arrive, selon

que l’élève a suivi les cours d’anglais ou ceux d’allemand. Dans les

deux cas, l’élève ignore Stendhal, Chateaubriand, Sand, Balzac,--pour

ne parler que des Français... Vous voyez bien que vous choisissez.

Seulement votre choix est arbitraire, et en somme injustifiable.

Puisqu’il faut se borner, puisque le temps et la capacité

intellectuelle de l’élève nous contraignent à choisir, je recommande

encore le système du petit livre, du précis, qui prend dans ce cas

le nom charmant d’anthologie, choix de fleurs. Oui, résolument, pour

l’instruction littéraire de Françoise II, il me plairait toujours, si

j’étais ministre, de commander à des maîtres le volume très court qui

contiendrait seulement des passages de choix d’auteurs de premier plan.

Le jour où je mettrais pour la première fois cette anthologie entre les

mains de Françoise II, je lui dirais:

«Petite Françoise, voici un livre comme il en existe un grand nombre:

c’est un livre de morceaux choisis. Le titre n’a pas une très bonne

réputation: c’est qu’il y a beaucoup de «morceaux choisis» très mal

choisis. Rien n’est plus aisé, en effet, pour un paresseux ou pour un

sot, que de fabriquer un bouquin en taillant à tort et à travers dans

des œuvres illustres. Le présent recueil a ceci de spécial qu’il a

été composé par de vrais érudits, pour un objet déterminé. D’abord le

choix des noms d’auteurs n’a rien d’arbitraire. On a systématiquement

limité l’érudition qu’on vous impose. Tous les auteurs qui sont

nommés ici ou bien sont des maîtres ou bien ont l’importance de faits

historiques. Tous les morceaux qu’on a choisis dans leurs œuvres ou

bien sont célèbres, habitent traditionnellement la mémoire des hommes

cultivés, ou bien sont caractéristiques de la manière des auteurs,

ou bien présentent un modèle littéraire particulièrement précieux,

ou enfin, si nulle autre raison de choix ne s’est imposée, vous

offrent un enseignement historique, géographique, scientifique, outre

l’enseignement littéraire...

«Vous comprenez, Françoise, qu’un tel livre a été infiniment difficile

à composer. Aussi, pour le composer, nous sommes-nous adressés aux

princes de la littérature et de la critique, et non pas à M. Durand,

Colas ou Jeannot, payé cent francs pour ce travail par un éditeur

rapace.

[Illustration]

«Maintenant, petite Françoise de dix ans, sachez bien qu’il y aurait

quelque chose de meilleur encore que l’anthologie: ce serait de réunir

une bibliothèque contenant l’œuvre complète de tous les auteurs cités

dans cette anthologie et de vous faire connaître toute cette œuvre à

fond. Ce serait meilleur si ce n’était impossible, et parce que vous

êtes trop jeune, et parce que le temps nous presse. Donc ne parlons

même pas de cette solution pour la regretter: autant regretter de

n’avoir pas double cerveau et vie deux fois plus longue... L’anthologie

bien possédée vous acquiert des clartés de tout, rien de plus.

«Afin que votre jeune esprit se rende compte de ce qu’est «une œuvre»

à côté de fragments notables, mais isolés, on mettra entre vos mains

une ou deux œuvres entières, pas plus, car les journées sont brèves, et

vous ne sauriez tout connaître entre dix et dix-huit ans.

«Enfin, on ne cessera pendant les années d’enseignement secondaire

de vous exhorter à poursuivre, plus tard, par d’abondantes et libres

lectures, les études dont vous apprenez ici les éléments et la méthode.

«Il faut que votre érudition, au sortir de notre enseignement,

ressemble à un corps de logis essentiel, bien bâti en pierre de

taille, bien distribué, bien aéré, mais faisant partie d’un plan

architectonique plus général. Édifice assez solide pour qu’on puisse

l’exhausser par d’autres étages, et portant aux chaînes de ses pignons

les pierres d’attente où viendront s’encastrer les chaînes des autres

ailes, que, dans le cours de la vie, vous construirez librement.»

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 23 / 63 题