_Les livres de classe.--Leurs deux grands défauts.--Des précis:
les bons et les mauvais.--Si j’étais ministre!--Enseignement
littéraire: les anthologies.--Conseils à Françoise II._
A plusieurs reprises, chère Françoise, je vous ai exprimé le peu
d’admiration que m’inspirent les livres classiques en usage dans les
écoles. Le moment est venu de justifier ces critiques. La question a
son importance. Pour enseigner l’élève, un bon livre importe autant
qu’un bon maître. J’allais dire: il importe plus. Car l’esprit de
l’élève (comme celui de tout être humain, d’ailleurs) se distrait moins
de ce qu’il lit que de ce qu’il entend. Une fois envolée, la parole du
maître est perdue si l’oreille ne l’a recueillie. Au contraire, l’œil
revient de lui-même sur le passage difficile, mal compris à première
lecture. Le livre est un maître toujours présent, toujours prêt à
renouveler sa leçon.
Par malheur, les livres de classe, à peu d’exception près, ont deux
défauts habituels.
Le premier, c’est qu’ils n’ont pas l’air de se douter de l’objet pour
lequel on les destine. Ce sont des ouvrages que seul un esprit déjà
cultivé peut consulter avec intérêt et avec profit.
Le spécialiste qui les a composés, étant par métier très documenté
sur la matière, n’a fait grâce à l’élève d’aucun des détails de sa
science. Ainsi tel cours d’histoire célèbre, à l’usage des classes de
lettres, comprend environ six volumes de cinq cents pages, soit trois
mille, d’ailleurs excellentes. Trois mille pages ont dû passer sous les
yeux de l’élève pour la seule matière historique, pendant ses classes
secondaires. On s’en rapporte à lui pour avoir extrait de ces trois
mille pages le résidu qui doit être retenu. C’est cela qui est absurde.
Je répéterai encore une fois, je répéterai opiniâtrement en toute
occasion, que l’élève, entre dix et seize ans, n’est pas capable de
faire de choix et n’en a pas le loisir. L’heure n’a pas encore sonné
où la meilleure manière d’étudier sera pour lui de se laisser guider
par sa fantaisie à travers une vaste bibliothèque (ce que nous avons
appelé l’«époque tainienne»). Entre dix et seize ans l’enseignement est
encore, est surtout une éducation, une tutelle: il doit être résolument
protectionniste, au besoin restrictif. Il doit présenter à l’esprit
qui se forme un choix élaboré à l’avance des éléments essentiels.
Autrement, l’esprit adolescent se perd dans le labyrinthe des idées et
des faits, ne sait que choisir, choisit mal ou abdique tout effort de
choix, et finalement ne retient rien de précis ni de coordonné.
Le second défaut des livres de classe ordinaires, c’est qu’ils sont
trop: et j’avoue que ce défaut-là, il faut plutôt le reprocher à ceux
qui les emploient qu’à ceux qui les font. Un élève ou une élève qui
ont suivi le cours complet des études classiques ont bien manié, rien
qu’en géographie et en histoire, une douzaine de bouquins différents;
ils ont pâli sur trois ou quatre grammaires françaises. Chaque éditeur
classique envoie ses produits récents aux professeurs, à chaque
renouveau scolaire. Pour peu que le bouquin plaise au professeur,
voilà l’élève obligé de déménager une chambre de son esprit. Cela
aussi est absurde. Un étudiant dont la culture générale est achevée
peut avec plaisir, avec avantage, feuilleter des traités divers. Il a
dans l’esprit un plan intérieur qu’il compare inconsciemment avec le
plan de l’auteur qu’il lit; il décide entre l’un et l’autre, corrige
au besoin son plan intérieur et le développe. L’élève de dix ans
n’a dans l’esprit qu’une page blanche: si vous tracez dessus dix
épures successives, il en résulte un gribouillage où nul dessin ne se
reconnaît.
On vous dira, Françoise, qu’il faut bien changer de livre, de temps à
autre, parce que le même ne saurait convenir à dix ans et à quinze.
N’en croyez rien. Le livre scolaire bien fait convient à tous les
âges, moins approfondi d’abord, pénétré plus tard jusqu’au fond. Pour
ma part, je lis avec agrément, à un âge où mon adolescence n’est
plus, hélas! qu’un souvenir assez reculé, l’histoire de France que M.
Guizot racontait à ses petits-enfants. Le modeste atlas de Foncin,
signalé dans ma dernière lettre, reste à portée de ma main; et toujours
mon ignorance y rencontre le secours qu’elle cherche... L’aptitude
à s’adapter aux âges divers de l’écolier, voilà le vrai signe du
bon livre scolaire. Il marque également les œuvres de littérature
vraiment _classiques_, vraiment formatrices de l’âme adolescente.
Dans les fables de La Fontaine, l’esprit le plus cultivé, voire le
plus décadent, trouvera un ragoût sans pareil: et le petit enfant qui
commence à lire s’y divertira.
Le patrimoine littéraire de notre pays est riche en œuvres littéraires,
classiques dans cette acception essentielle du mot. Mais les livres
scolaires proprement dits sont chez nous presque inconnus. Avouons
qu’ils sont très difficiles à faire. Pour y réussir il faut joindre
deux conditions rares l’une et l’autre, plus rarement conjointes: il
faut être un grand savant et un grand pédagogue. Il faut être parvenu
à ce sommet de la connaissance d’où l’importance relative des notions
apparaît au premier coup d’œil, d’où nul rapport ne vous échappe. En
même temps, il faut se souvenir des difficultés qu’on eut à apprendre
soi-même. Cette alliance exceptionnelle constitue le «bon professeur».
Voulez-vous, Françoise, un souvenir personnel? Durant les deux années
que j’ai passées à l’École polytechnique, je n’ai eu, naturellement,
que des professeurs éminents; mais deux seulement étaient, à proprement
dire, de bons professeurs: M. Sarrau et M. Grimaux.
Je vous exposais dans une précédente lettre, ma nièce, l’avantage qu’il
y a, pour élaborer des programmes de réforme, à n’être point ministre.
Il n’en va pas de même quand il s’agit d’exécuter les réformes conçues
dans le silence du cabinet: et voilà que je me prends, en cet instant
précis, à regretter de n’être point, pour quelques semaines, grand
maître de l’Université. Car, si je l’étais, je tâcherais aussitôt de
découvrir, dans chaque science, un Sarrau, un Grimaux, un Foncin, un
Guizot, et je leur commanderais à chacun un précis de leur spécialité.
Ce précis ne devrait rien avoir de commun avec une nomenclature. Le
précis nomenclature est un mauvais précis. Malheureusement, presque
tous ceux qui fabriquent des précis leur donnent la forme d’une
nomenclature, qu’ils bourrent d’ailleurs de divisions, de noms, de
chiffres et de faits, tant qu’il en tient dans l’espace assigné.
Alors, parce qu’ils ont supprimé des membres de phrases, adopté une
disposition typographique conventionnelle, tableaux synoptiques ou
autres, ils s’imaginent qu’ils ont simplifié la science! Ils ont
seulement raccourci l’écriture. Certains micrographes se chargeraient
peut-être de faire tenir l’histoire universelle de Cantù dans cent
pages d’un volume ordinaire: ce volume n’en serait pas pour cela devenu
un précis.
Les précis que, ministre de l’Instruction publique, je demanderais
aux maîtres de la science, ne devraient rien avoir de commun avec
une table de matières. Ils devraient être des «discours» sur la
science.--C’est-à-dire qu’ils devraient être construits en phrases
ordinaires, non seulement correctement, mais même élégamment écrites.
Ils devraient offrir à l’élève, en même temps que le raccourci de
chaque science, un modèle de la façon d’exposer cette science. Ils
seraient courts, très courts, aussi courts que possible--non pas parce
que l’auteur s’y exprimerait en «petit nègre» ou recourrait à des
artifices de typographie, mais parce qu’il aurait éliminé résolument
tout ce qui n’est pas essentiel. Cette élimination, ce choix résolu,
seul un vrai savant, très savant et très intelligent, ose et peut les
pratiquer. Le demi-savant hésitera toujours à sacrifier ceci ou cela,
parce qu’il n’est pas certain de l’importance relative des notions.
Une fois constitués pour l’ensemble des matières et tenus au courant
des progrès ou des changements de la science, les «précis» magistraux
deviendraient la base de l’enseignement officiel. Chacun d’eux serait
le seul livre imposé à l’élève, durant toutes ses classes secondaires:
sur ce thème unique porteraient les explications et les commentaires.
Leurs matières seraient seules l’objet des examens. L’examinateur
aurait évidemment le droit de «pousser» l’élève, de s’assurer par des
questions latérales qu’il a retenu et compris; mais toute question à
laquelle le livre, bien retenu et bien compris, ne donnerait pas la
réponse serait interdite.
... N’auriez-vous pas aimé, Françoise, au lieu de ces bouquins
indigents de science, vulgaires de style et laids d’apparence, que
vous allez abandonner avec dégoût en quittant l’institut Berquin,
emporter de vos classes une dizaine de volumes de format, de dimensions
semblables, d’aspect élégant et uniforme, typographiés de la même
manière, rédigés d’après les mêmes idées générales, et qui résumeraient
pour vous l’ensemble de votre acquit scolaire? Des savants, des
artistes contemporains auraient créé pour vous une Encyclopédie
élémentaire, mesurée à votre jeune esprit et au temps de vos études.
Le contenu de ces livres vous serait parfaitement familier: non pas
qu’on vous eût imposé l’exercice ridicule d’en apprendre le texte
par cœur; on n’aurait fait appel à votre mémoire que pour retenir
les faits et leur ordre. Mais la substance de tous ces petits livres
serait incorporée à votre cerveau, comme les mots et les tournures
de votre langue maternelle. Leur style scientifique, leur procédé
d’investigation, leur mode de raisonner, vous pourriez à votre tour
les exercer sur des objets analogues. J’imagine d’autre part qu’à la
fin de chaque volume l’auteur (par hypothèse très savant) aurait placé
quelques pages de bibliographie, indiquant les sources où l’étudiant
pourrait puiser s’il voulait plus tard acquérir plus de science. Ces
pages ne seraient pas enseignées; l’élève ne devrait pas les apprendre;
elles seraient des pages à consulter, lues avec profit dans les loisirs
des études. De toute façon, même si vous vous en teniez, Françoise,
à votre bibliothèque de «discours sur les connaissances humaines»,
elle contiendrait vraiment, pratiquement, le résumé de votre culture
générale.
Ainsi votre jeune esprit arriverait à «l’époque tainienne» dans les
plus favorables dispositions, assez renseigné sur les principes
de toutes les connaissances humaines pour diriger sciemment ses
préférences, averti des méthodes et des sources, rompu aux procédés
du travail, exercé aux discours scientifiques, ayant l’horreur de la
phraséologie superflue, le goût et l’habitude d’enclore beaucoup
de choses en peu de mots... Est-il un meilleur état pour aborder
les études supérieures et spéciales, c’est-à-dire pour commencer à
apprendre, non plus ce que tout le monde doit savoir, mais ce qui
est l’apanage d’un petit nombre d’esprits, ce que le vôtre _choisit_
d’acquérir?
En vérité, chère Françoise, je ne crois pas qu’on puisse nier de bonne
foi les avantages de ce système de culture ramassée et intensive...
Elle ne présente d’ailleurs aucune difficulté en ce qui concerne
l’enseignement des sciences, sciences de faits ou de raisonnement...
Elle paraîtra peut-être d’une application plus délicate en ce qui
concerne la culture littéraire. Attardons-nous un peu sur ce point.
Je suis, pour ma part, tellement convaincu de l’inutilité de
l’enseignement dispersé, vague, superficiel, que, même en matière
littéraire, je ne craindrais pas d’écrire sur le fronton des classes
l’adage essentiel: _Timeo hominem unius libri_. D’illustres exemples
recommandent ce système. Blaise Pascal n’avait reçu dans son jeune
âge aucune culture littéraire. Adolescent, il lut les _Essais_ de
Montaigne: mais il les lut à fond. Toute sa culture antique sort de
là: dans les _Pensées_, elle paraît énorme... La _Cyropédie_, un livre
de l’_Iliade_ et un de l’_Odyssée_ possédés par une élève de seize
ans constituent (à mon sens) une rare culture grecque. De même, pour
la culture latine, les _Mœurs des Germains_, un livre des Géorgiques,
deux ou trois épîtres d’Horace. Aux pédagogues de l’enseignement
vague qui diraient: «Alors l’élève ignorera le plus grand nombre des
chefs-d’œuvre littéraires?» je répondrai qu’il en est ainsi même à
présent. Rien n’est plus arbitraire (et souvent plus bouffon) que le
choix des auteurs imposés alternativement par les programmes. Pourquoi
Denys d’Halicarnasse et pas Théocrite? Pourquoi Ovide et pas Juvénal?
N’est-il pas inouï, si vous prétendez à un enseignement intégral, qu’un
jeune homme ou une jeune fille issus des cours secondaires ignorent
Gœthe ou Shakespeare, sauf de nom? C’est pourtant ce qui arrive, selon
que l’élève a suivi les cours d’anglais ou ceux d’allemand. Dans les
deux cas, l’élève ignore Stendhal, Chateaubriand, Sand, Balzac,--pour
ne parler que des Français... Vous voyez bien que vous choisissez.
Seulement votre choix est arbitraire, et en somme injustifiable.
Puisqu’il faut se borner, puisque le temps et la capacité
intellectuelle de l’élève nous contraignent à choisir, je recommande
encore le système du petit livre, du précis, qui prend dans ce cas
le nom charmant d’anthologie, choix de fleurs. Oui, résolument, pour
l’instruction littéraire de Françoise II, il me plairait toujours, si
j’étais ministre, de commander à des maîtres le volume très court qui
contiendrait seulement des passages de choix d’auteurs de premier plan.
Le jour où je mettrais pour la première fois cette anthologie entre les
mains de Françoise II, je lui dirais:
«Petite Françoise, voici un livre comme il en existe un grand nombre:
c’est un livre de morceaux choisis. Le titre n’a pas une très bonne
réputation: c’est qu’il y a beaucoup de «morceaux choisis» très mal
choisis. Rien n’est plus aisé, en effet, pour un paresseux ou pour un
sot, que de fabriquer un bouquin en taillant à tort et à travers dans
des œuvres illustres. Le présent recueil a ceci de spécial qu’il a
été composé par de vrais érudits, pour un objet déterminé. D’abord le
choix des noms d’auteurs n’a rien d’arbitraire. On a systématiquement
limité l’érudition qu’on vous impose. Tous les auteurs qui sont
nommés ici ou bien sont des maîtres ou bien ont l’importance de faits
historiques. Tous les morceaux qu’on a choisis dans leurs œuvres ou
bien sont célèbres, habitent traditionnellement la mémoire des hommes
cultivés, ou bien sont caractéristiques de la manière des auteurs,
ou bien présentent un modèle littéraire particulièrement précieux,
ou enfin, si nulle autre raison de choix ne s’est imposée, vous
offrent un enseignement historique, géographique, scientifique, outre
l’enseignement littéraire...
«Vous comprenez, Françoise, qu’un tel livre a été infiniment difficile
à composer. Aussi, pour le composer, nous sommes-nous adressés aux
princes de la littérature et de la critique, et non pas à M. Durand,
Colas ou Jeannot, payé cent francs pour ce travail par un éditeur
rapace.
[Illustration]
«Maintenant, petite Françoise de dix ans, sachez bien qu’il y aurait
quelque chose de meilleur encore que l’anthologie: ce serait de réunir
une bibliothèque contenant l’œuvre complète de tous les auteurs cités
dans cette anthologie et de vous faire connaître toute cette œuvre à
fond. Ce serait meilleur si ce n’était impossible, et parce que vous
êtes trop jeune, et parce que le temps nous presse. Donc ne parlons
même pas de cette solution pour la regretter: autant regretter de
n’avoir pas double cerveau et vie deux fois plus longue... L’anthologie
bien possédée vous acquiert des clartés de tout, rien de plus.
«Afin que votre jeune esprit se rende compte de ce qu’est «une œuvre»
à côté de fragments notables, mais isolés, on mettra entre vos mains
une ou deux œuvres entières, pas plus, car les journées sont brèves, et
vous ne sauriez tout connaître entre dix et dix-huit ans.
«Enfin, on ne cessera pendant les années d’enseignement secondaire
de vous exhorter à poursuivre, plus tard, par d’abondantes et libres
lectures, les études dont vous apprenez ici les éléments et la méthode.
«Il faut que votre érudition, au sortir de notre enseignement,
ressemble à un corps de logis essentiel, bien bâti en pierre de
taille, bien distribué, bien aéré, mais faisant partie d’un plan
architectonique plus général. Édifice assez solide pour qu’on puisse
l’exhausser par d’autres étages, et portant aux chaînes de ses pignons
les pierres d’attente où viendront s’encastrer les chaînes des autres
ailes, que, dans le cours de la vie, vous construirez librement.»
[Illustration]