_Petites anxiétés.--L’abat-jour.--Françoise n’est point
frivole.--Conversation avec une dame.--Le latin, le grec, les
mathématiques et la culture féminine.--Le surmenage.--Juliette._
Vous confesserai-je, Françoise, que mardi, en me rendant chez vous, où
je devais dîner entre votre mère et vous, comme c’est mon privilège à
chaque jour de sortie de l’institut Berquin, je n’étais pas rassuré
tout à fait sur l’accueil que me réservait votre ironie coutumière?
Il me semblait que vous ne failliriez pas à vous moquer de ma dernière
lettre. Je n’avais pas voulu la relire, cette lettre, avant de vous
l’envoyer, craignant, si je la relisais, de la jeter définitivement au
panier, comme un fatras lourd et pédantesque, mal approprié à la grâce
juvénile de la destinataire... Je vous l’envoyai cependant, mais ce
fut par un scrupule de conscience. Vous m’aviez demandé mes idées sur
l’enseignement des jeunes filles; je vous les exposais loyalement. Si
l’exposé manquait d’élégance et de légèreté, c’était peut-être un peu
la faute du sujet.
J’arrivai donc place Possoz et j’entrai dans votre maison avec un
certain malaise. Rien n’est plus sensible aux hommes de mon âge que la
moquerie des jeunes filles. Vous avez sur nous trop d’avantages: nous
ne pouvons nous défendre.
La porte du salon me fut ouverte, je vous vis, haussée sur la pointe de
vos pieds, mettant bon ordre à la révolte d’un abat-jour sur une des
bougies de la cheminée. Et nos regards se rencontrèrent dans la glace.
O surprise! Vous quittâtes aussitôt bougie et cheminée, vous vîntes me
tendre votre front, et tandis que je posais dessus un baiser vous me
dîtes:
--Savez-vous, mon oncle, que vous êtes très gentil?
A parler vrai, je ne le savais pas; mais j’étais tout disposé à le
croire si seulement vous me donniez quelques bonnes raisons. Je vous
les demandai.
--Vous m’avez écrit une lettre!... répliquâtes-vous, oh! une lettre
qui m’a fait tant de plaisir!...
J’interrogeai vos yeux et les lignes de votre visage: non, décidément,
vous ne vous moquiez point. L’idée me traversa l’esprit que peut-être
la poste avait commis une erreur et vous avait remis une lettre
destinée à une autre nièce par un autre oncle. Je vous questionnai
timidement.
--C’est... de la lettre... sur... (lâchement j’hésitai devant les gros
mots d’«enseignement secondaire») sur... vos études... que vous parlez,
Françoise?
--Mais bien sûr, mon oncle. La lettre sur l’enseignement secondaire...
où vous m’exposez votre doctrine.
Et, avec une amusante gravité, vous ajoutâtes, comme si vous faisiez
une conférence:
--L’enseignement secondaire a pour objet la culture générale de
l’esprit: on ne peut donc réduire le nombre de ses matières, puisque
alors il ne serait plus général. D’autre part, comme cette culture
générale doit persister tout le long de la vie, ce qu’enseigne
l’enseignement secondaire doit être appris très à fond, appris pour
être su dans le vrai sens du mot, pour être retenu. Il faut par
conséquent limiter ledit enseignement aux notions essentielles, aux
clartés de tout... Est-ce bien cela, mon oncle?
Si c’était cela! Mais c’était cela divinement, bien mieux que je
n’aurais su le dire! Ah! les mots ne vous font pas peur, à vous,
Françoise. Jusqu’au moment où l’on servit le dîner, il fut impossible
de parler avec vous d’autre chose que de culture, d’époque tainienne,
du vrai sens du verbe savoir, de la méthode d’enseignement en surface
et des objections que font ses défenseurs à la méthode d’enseignement
précis et bref... Le dîner imposa une courte trêve à ces entretiens.
Mais ils reprirent ensuite de plus belle, tandis que la chère Mme Le
Quellien s’endormait paisiblement sur le tricot de laine commencé pour
quelque petit pauvre... Et, quand je vous reconduisis à l’institut
Berquin, je dus noter par écrit, à la porte de l’établissement, les
sujets que vous dictiez à mes prochaines correspondances.
Ils sont inscrits là, au dos d’une de mes cartes de visite que j’ai
placée hier en évidence sur ma table de travail, afin qu’elle me
rappelle mes promesses:
_Dire ce que doit savoir effectivement une femme cultivée._
_Dire comment devraient être faits les livres de classe._
_Dire comment il faut apprendre pour retenir, et comment distribuer le
temps des études._
Les lignes qui précèdent sont griffonnées de ma main; au-dessous,
m’ayant ôté des doigts le crayon et la carte, vous avez ajouté
vous-même les quatre mots:
«_Avec beaucoup de détails._»
Aujourd’hui, chère enfant, assis à ma table avec le dessein de
satisfaire vos désirs, je regarde cette carte, et sa vue m’inspire
pour vous, souffrez que je vous le dise, une admiration sincère. Vous
m’avez assuré que vos sentiments et vos soucis vous étaient communs
avec nombre de vos compagnes. J’admire combien les jeunes Françaises
de la nouvelle génération sont peu frivoles, combien est éveillé chez
elles le goût des choses de l’esprit et des importants problèmes de
la vie. Je ne me trompe pas: quelque chose a réellement changé depuis
moins de vingt ans dans l’être qu’on désigne par ces mots charmants
et mystérieux: une jeune fille. Il se passe parmi nous, avec moins
de fracas et d’excès parce que la France est un pays de liberté et
de mesure, un phénomène analogue à ce qu’on vit en Russie quand les
jeunes filles de l’aristocratie, désertant les fêtes et les bals,
coururent aux Universités. Et pour écrire _Mères et Filles_, pendant
de l’immortel _Pères et Fils_ de l’écrivain russe, il ne manque qu’un
Tourguéniev français.
Le romancier qu’une pareille œuvre tenterait pourra lire, à titre de
notes sans prétention, les lignes qui suivent. Elles résument une
conversation que j’eus le surlendemain du jour où je dînai chez vous,
Françoise, avec une charmante femme de la société parisienne, votre
aînée d’une quinzaine d’années, ce qui ne la fait pas bien vieille,
mais ce qui lui permet cependant de compter déjà deux lustres de
mariage et d’habiller de la façon la plus ingénieusement ridicule une
fillette de six ans.
Par un effet assez étrange, mais que j’ai déjà observé plusieurs fois
et que les théoriciens de l’influx psychique expliqueraient sans
doute par la télépathie, depuis que, grâce à vous, je médite sur des
questions d’éducation, une foule de gens me parlent d’éducation, qui,
jusque-là, ne m’en avaient jamais ouvert la bouche. Voici comment nous
vînmes, Mme X... et moi, à ce sujet ordinairement inusité entre nous.
Juliette (c’est sa fille) venait de faire dans le petit salon où nous
bavardions une entrée et une sortie compassées, sous la garde de la
miss quelconque qui préside à son développement intellectuel et moral.
Il y eut un instant de silence.
--Juliette est ravissante, dis-je. Elle commence à ressembler à sa mère.
--Oui, elle sera assez bien, je crois, fit Mme X... Elle aura
les traits plus réguliers que moi; seulement elle manque un peu
d’expression. Vouliez-vous dire qu’elle sera mieux que moi?
--Je n’aurais garde, chère amie. Il faut être mal élevé comme Horace
pour faire des compliments à une jeune demoiselle aux dépens de sa mère.
--Horace? Quel Horace? Le poète latin?
--Précisément. Vous savez tout.
--Je ne sais pas le latin, assurément, répliqua Mme X... d’un ton un
peu piqué. Je laisse cela aux demoiselles nouveau style que vous vantez
dans vos livres.
Cela fut dit, vous pensez bien, d’un ton assez malveillant et pour les
demoiselles que je suis censé vanter et pour moi-même. Je tâchai de
réparer mon impair.
--Mon Dieu, fis-je, soyez assurée, chère amie, que je n’ai aucun goût
pour les pédantes. Seulement, je n’ai jamais compris pourquoi les
langues anciennes, prétendues indispensables aux hommes cultivés,
seraient interdites aux femmes. S’il existe un rapport entre le sexe
de l’élève et le fait de connaître un certain langage, ce rapport
m’échappe.
Mme X... répliqua:
--Les hommes ont besoin du latin et du grec pour leurs professions.
--Quelles professions?
--Pour être avocats, médecins, pharmaciens, que sais-je?
--D’abord les femmes peuvent être avocates, doctoresses,
pharmaciennes...
--Quelques folles!...
--Prenez garde! Ce sera peut-être la vocation de Juliette.
--Si je croyais une chose pareille, je lui défendrais même d’apprendre
à lire.
--D’ailleurs, chère amie, il me semble que vous ne vous faites pas une
idée exacte de l’objet de telles études. On n’apprend pas le latin et
le grec aux hommes pour qu’ils puissent lire dans le texte Justinien
ou Aristote, ni pour qu’ils puissent écrire sur des bocaux: «_acetum
boricum_» au lieu d’acide borique.
--Alors, pourquoi?
--Si vous tenez à le savoir, je vous dirai, sans vous fatiguer par
l’exposé de doctrines courantes, mais incontestables, sur l’hérédité,
que nous sommes des Latins, et que toutes les notions générales de vie
sociale, d’histoire, de politique et même d’industrie, entrent d’une
façon particulièrement aisée dans l’esprit d’un bambin français par
l’intermédiaire du latin.
--Mieux que par l’intermédiaire du français?
--Oui, en ce sens que la compréhension est plus large, plus ample,
remonte plus avant dans les origines. On peut évidemment acquérir ces
notions sans l’aide du latin, mais de la même façon qu’on peut lire un
roman dans un volume où manquent les cinquante premières pages.
--Et le grec?
--De grâce, épargnez-moi: et croyez-moi sur parole si je vous dis que
le grec, balbutiement divin des premières civilisations, des premiers
arts où les nôtres ont pris leur source, est également des plus
favorables à la culture complète d’un esprit français.
--Alors, d’après vous, Juliette doit apprendre le latin et le grec?
Je soutins du mieux que je pus le feu du regard un peu méprisant que me
jetait Mme X..., et je lui répliquai:
--Laissons la question du latin et du grec: ce n’est après tout qu’un
chapitre du programme de la culture. Juliette, si elle veut être
cultivée, doit apprendre tout ce qui compose la culture de l’esprit,
absolument comme un garçon. A bagage égal, une femme n’est pas
instruite et un homme ignorant. Le fait d’avoir des cheveux longs, le
teint plus clair, de plus jolis yeux et de porter une jupe au lieu de
pantalon n’empêche pas qu’on ignore ce qu’on ne sait point.
Mme X... éclata de rire.
--M. de la Palice ne s’exprimerait pas plus clairement, dit-elle...
Mais alors il n’y a pas de raison pour ne pas envoyer Juliette à
l’École normale ou à Polytechnique, sous prétexte qu’elle y eût
peut-être été si Dieu l’avait créée garçon?
--Non, madame. Ne me faites pas dire ce qui n’est pas ma pensée. Les
écoles dont vous me parlez donnent un enseignement spécial, supérieur,
qui n’a rien de commun avec la culture générale. Un jour viendra sans
doute où filles et garçons recevront indifféremment cette culture
supérieure. Pour le moment, tenons-nous-en à égaliser la culture
secondaire des deux sexes. Il n’y a vraiment pas de raisons valables
pour qu’à seize ans un garçon et une fille n’aient pas acquis les mêmes
connaissances.
--Mais alors les filles n’auront pas le temps d’apprendre la couture ni
la conduite d’une maison?
--Si fait. Elles y consacreront les heures attribuées par les
garçons aux exercices violents: escrime, gymnastique, etc. Il y a là
des différences d’éducation nécessaires, indiquées par la nature
elle-même, au moins pour le temps présent.
Mme X... médita un instant:
--Et vous croyez sérieusement, me dit-elle, qu’une malheureuse
fillette, jusqu’à l’âge de dix-sept ans environ, aura le temps
d’apprendre, outre la couture et le ménage, tout ce qu’on enseigne aux
garçons, grec, latin, mathématiques, etc.?
[Illustration]
--Permettez-moi d’y ajouter encore un métier pratique, facile, tel que
la dactylographie, par exemple, ou la reliure. Plus encore certaines
notions qui ne figurent dans aucun programme d’enseignement secondaire
et qui cependant sont bien plus utiles que la troisième dynastie
égyptienne.
--Lesquelles?
--Un peu d’histoire de l’art... Les styles d’architecture, de mobilier,
de décoration. L’organisation de la cité, de l’état modernes. L’hygiène
usuelle. Voilà qui fait essentiellement partie de la culture générale,
c’est-à-dire de celle qui rend l’usage de la vie courante plus utile et
plus agréable.
--Dites tout de suite que le cerveau de ces pauvres petits doit être
une encyclopédie... Et l’on parle de supprimer le surmenage! Vous
n’êtes guère dans le mouvement, cher ami.
Mme X... se leva; sa jupe décrivit sur le tapis un gracieux paraphe;
son index pressa le bouton électrique voisin de la cheminée. Un valet
de chambre ayant paru, elle lui demanda le thé, qui fut apporté
aussitôt sur un petit meuble à tablettes, chargé de petits fours, de
brioches et de puddings.
Ces friandises ne me désarmèrent point.
--Madame, repris-je, ma tasse à la main, vous me calomniez. Je suis un
ennemi juré du surmenage. Ou plutôt je ne crois point au surmenage, du
moins pour la plupart des enfants. Vous pouvez les faire tenir assis
devant un pupitre durant treize heures par jour: les faire travailler,
c’est autre chose. De mon temps, le surmenage était à la mode. On
versait, versait encore dans l’outre des programmes le vin amer de la
science; l’outre s’enflait à en crever. Mais je vous donne ma parole
que, philosophes impassibles, nous n’en buvions pas une goutte de
plus... Si donc j’étais pédagogue, je n’imposerais pas plus de trois
heures de travail quotidien à mes élèves.
--Trois heures! avec un programme aussi étendu que le vôtre!...
--Mon programme ne serait pas étendu. Il comprendrait évidemment les
douze ou quinze chapitres entre lesquels peut se partager la culture
générale d’un esprit. Mais chacun de ces chapitres serait très court.
Voulez-vous des chiffres, des nombres de pages, pour fixer vos idées?
J’admets que la quantité réelle d’histoire générale, idées et faits,
qui peuvent raisonnablement habiter l’esprit d’un homme cultivé non
spécialiste n’atteint pas les trois cents pages de ce roman jaune que
j’aperçois là, sur le guéridon Louis XVI... Je me charge de faire
tenir en trente pages l’arithmétique élémentaire, pratique et théorie.
L’histoire naturelle utile et «retenable» vaut à peine cinquante pages
(les manuels ordinairement en usage en ont quatre cents pour le moins).
Un atlas de quarante pages renferme infiniment plus de connaissances
géographiques que la plupart des cerveaux d’intellectuels: d’ailleurs
cet atlas existe, signé Foncin...
--Je comprends! interrompit Mme X..., c’est le système du docteur
Mattei, le système des granules. Un granule de mathématique, un de
géographie, un de grammaire... Tout de même, avec leurs cinquante pages
d’histoire naturelle, ils n’iront pas loin, vos élèves.
--Plus loin que vous et moi, madame, qui ne saurions présentement ni
expliquer la circulation du sang ni classer de façon satisfaisante une
sole ou une araignée.
--Et le latin, et le grec, et les langues vivantes?
--Il n’y a pas de langue, vivante ou morte, qui ne puisse être bien
apprise en deux ans. Un garçon de café, une domestique venue de la
campagne, n’en mettent pas tant pour posséder le vocabulaire. Et, quand
la grammaire générale a été bien enseignée à un enfant, il passe aussi
aisément d’une grammaire à une autre qu’un violoniste au violoncelle
ou à la cithare... Ah! le tout est de bien enseigner, j’en conviens, et
surtout de ne pas changer de méthode tous les six mois.
Mme X... ne répondit pas aussitôt. Elle réfléchissait, ce qui donnait à
son agréable visage un charme très nouveau, très piquant.
--Savez-vous, me dit-elle enfin, que j’ai envie de vous confier
Juliette? Il est certain que son Anglaise ne lui apprend que des
pauvretés, les mêmes d’ailleurs que j’ai apprises moi-même... Pourquoi
riez-vous?
--Parce que j’ai déjà deux disciples: une charmante jeune fille de
dix-huit ans, ma nièce Françoise, et la fille que celle-ci est bien
résolue à avoir un an après son mariage. Nous appelons cette pupille
hypothétique Françoise II.
--Eh bien, vous demanderez à Mlle Françoise II si elle veut de Juliette
pour compagne d’école.
Je promis de faire la commission, et, comme un visiteur entrait, je
pris congé.
Que Françoise II ne soit pas jalouse. Mme X..., j’en suis certain, a
déjà oublié son projet et notre conversation. Juliette restera aux
mains de son Anglaise, jusqu’au jour où elle suivra des cours réputés
pour l’élégance de leur clientèle. Et à moins qu’elle ne s’affranchisse
elle-même un jour, comme les petites Russes, elle sera à son tour une
madame quelconque, ignorante et compréhensive, frivole et charmante,
comme sa mère.
Et c’est vous seule, chère Françoise, qui, lisant le récit de cet
entretien mémorable, y picorerez adroitement les indications que je
vous avais promises sur la culture d’un esprit féminin.
[Illustration]