XI

_Petites anxiétés.--L’abat-jour.--Françoise n’est point

frivole.--Conversation avec une dame.--Le latin, le grec, les

mathématiques et la culture féminine.--Le surmenage.--Juliette._

Vous confesserai-je, Françoise, que mardi, en me rendant chez vous, où

je devais dîner entre votre mère et vous, comme c’est mon privilège à

chaque jour de sortie de l’institut Berquin, je n’étais pas rassuré

tout à fait sur l’accueil que me réservait votre ironie coutumière?

Il me semblait que vous ne failliriez pas à vous moquer de ma dernière

lettre. Je n’avais pas voulu la relire, cette lettre, avant de vous

l’envoyer, craignant, si je la relisais, de la jeter définitivement au

panier, comme un fatras lourd et pédantesque, mal approprié à la grâce

juvénile de la destinataire... Je vous l’envoyai cependant, mais ce

fut par un scrupule de conscience. Vous m’aviez demandé mes idées sur

l’enseignement des jeunes filles; je vous les exposais loyalement. Si

l’exposé manquait d’élégance et de légèreté, c’était peut-être un peu

la faute du sujet.

J’arrivai donc place Possoz et j’entrai dans votre maison avec un

certain malaise. Rien n’est plus sensible aux hommes de mon âge que la

moquerie des jeunes filles. Vous avez sur nous trop d’avantages: nous

ne pouvons nous défendre.

La porte du salon me fut ouverte, je vous vis, haussée sur la pointe de

vos pieds, mettant bon ordre à la révolte d’un abat-jour sur une des

bougies de la cheminée. Et nos regards se rencontrèrent dans la glace.

O surprise! Vous quittâtes aussitôt bougie et cheminée, vous vîntes me

tendre votre front, et tandis que je posais dessus un baiser vous me

dîtes:

--Savez-vous, mon oncle, que vous êtes très gentil?

A parler vrai, je ne le savais pas; mais j’étais tout disposé à le

croire si seulement vous me donniez quelques bonnes raisons. Je vous

les demandai.

--Vous m’avez écrit une lettre!... répliquâtes-vous, oh! une lettre

qui m’a fait tant de plaisir!...

J’interrogeai vos yeux et les lignes de votre visage: non, décidément,

vous ne vous moquiez point. L’idée me traversa l’esprit que peut-être

la poste avait commis une erreur et vous avait remis une lettre

destinée à une autre nièce par un autre oncle. Je vous questionnai

timidement.

--C’est... de la lettre... sur... (lâchement j’hésitai devant les gros

mots d’«enseignement secondaire») sur... vos études... que vous parlez,

Françoise?

--Mais bien sûr, mon oncle. La lettre sur l’enseignement secondaire...

où vous m’exposez votre doctrine.

Et, avec une amusante gravité, vous ajoutâtes, comme si vous faisiez

une conférence:

--L’enseignement secondaire a pour objet la culture générale de

l’esprit: on ne peut donc réduire le nombre de ses matières, puisque

alors il ne serait plus général. D’autre part, comme cette culture

générale doit persister tout le long de la vie, ce qu’enseigne

l’enseignement secondaire doit être appris très à fond, appris pour

être su dans le vrai sens du mot, pour être retenu. Il faut par

conséquent limiter ledit enseignement aux notions essentielles, aux

clartés de tout... Est-ce bien cela, mon oncle?

Si c’était cela! Mais c’était cela divinement, bien mieux que je

n’aurais su le dire! Ah! les mots ne vous font pas peur, à vous,

Françoise. Jusqu’au moment où l’on servit le dîner, il fut impossible

de parler avec vous d’autre chose que de culture, d’époque tainienne,

du vrai sens du verbe savoir, de la méthode d’enseignement en surface

et des objections que font ses défenseurs à la méthode d’enseignement

précis et bref... Le dîner imposa une courte trêve à ces entretiens.

Mais ils reprirent ensuite de plus belle, tandis que la chère Mme Le

Quellien s’endormait paisiblement sur le tricot de laine commencé pour

quelque petit pauvre... Et, quand je vous reconduisis à l’institut

Berquin, je dus noter par écrit, à la porte de l’établissement, les

sujets que vous dictiez à mes prochaines correspondances.

Ils sont inscrits là, au dos d’une de mes cartes de visite que j’ai

placée hier en évidence sur ma table de travail, afin qu’elle me

rappelle mes promesses:

_Dire ce que doit savoir effectivement une femme cultivée._

_Dire comment devraient être faits les livres de classe._

_Dire comment il faut apprendre pour retenir, et comment distribuer le

temps des études._

Les lignes qui précèdent sont griffonnées de ma main; au-dessous,

m’ayant ôté des doigts le crayon et la carte, vous avez ajouté

vous-même les quatre mots:

«_Avec beaucoup de détails._»

Aujourd’hui, chère enfant, assis à ma table avec le dessein de

satisfaire vos désirs, je regarde cette carte, et sa vue m’inspire

pour vous, souffrez que je vous le dise, une admiration sincère. Vous

m’avez assuré que vos sentiments et vos soucis vous étaient communs

avec nombre de vos compagnes. J’admire combien les jeunes Françaises

de la nouvelle génération sont peu frivoles, combien est éveillé chez

elles le goût des choses de l’esprit et des importants problèmes de

la vie. Je ne me trompe pas: quelque chose a réellement changé depuis

moins de vingt ans dans l’être qu’on désigne par ces mots charmants

et mystérieux: une jeune fille. Il se passe parmi nous, avec moins

de fracas et d’excès parce que la France est un pays de liberté et

de mesure, un phénomène analogue à ce qu’on vit en Russie quand les

jeunes filles de l’aristocratie, désertant les fêtes et les bals,

coururent aux Universités. Et pour écrire _Mères et Filles_, pendant

de l’immortel _Pères et Fils_ de l’écrivain russe, il ne manque qu’un

Tourguéniev français.

Le romancier qu’une pareille œuvre tenterait pourra lire, à titre de

notes sans prétention, les lignes qui suivent. Elles résument une

conversation que j’eus le surlendemain du jour où je dînai chez vous,

Françoise, avec une charmante femme de la société parisienne, votre

aînée d’une quinzaine d’années, ce qui ne la fait pas bien vieille,

mais ce qui lui permet cependant de compter déjà deux lustres de

mariage et d’habiller de la façon la plus ingénieusement ridicule une

fillette de six ans.

Par un effet assez étrange, mais que j’ai déjà observé plusieurs fois

et que les théoriciens de l’influx psychique expliqueraient sans

doute par la télépathie, depuis que, grâce à vous, je médite sur des

questions d’éducation, une foule de gens me parlent d’éducation, qui,

jusque-là, ne m’en avaient jamais ouvert la bouche. Voici comment nous

vînmes, Mme X... et moi, à ce sujet ordinairement inusité entre nous.

Juliette (c’est sa fille) venait de faire dans le petit salon où nous

bavardions une entrée et une sortie compassées, sous la garde de la

miss quelconque qui préside à son développement intellectuel et moral.

Il y eut un instant de silence.

--Juliette est ravissante, dis-je. Elle commence à ressembler à sa mère.

--Oui, elle sera assez bien, je crois, fit Mme X... Elle aura

les traits plus réguliers que moi; seulement elle manque un peu

d’expression. Vouliez-vous dire qu’elle sera mieux que moi?

--Je n’aurais garde, chère amie. Il faut être mal élevé comme Horace

pour faire des compliments à une jeune demoiselle aux dépens de sa mère.

--Horace? Quel Horace? Le poète latin?

--Précisément. Vous savez tout.

--Je ne sais pas le latin, assurément, répliqua Mme X... d’un ton un

peu piqué. Je laisse cela aux demoiselles nouveau style que vous vantez

dans vos livres.

Cela fut dit, vous pensez bien, d’un ton assez malveillant et pour les

demoiselles que je suis censé vanter et pour moi-même. Je tâchai de

réparer mon impair.

--Mon Dieu, fis-je, soyez assurée, chère amie, que je n’ai aucun goût

pour les pédantes. Seulement, je n’ai jamais compris pourquoi les

langues anciennes, prétendues indispensables aux hommes cultivés,

seraient interdites aux femmes. S’il existe un rapport entre le sexe

de l’élève et le fait de connaître un certain langage, ce rapport

m’échappe.

Mme X... répliqua:

--Les hommes ont besoin du latin et du grec pour leurs professions.

--Quelles professions?

--Pour être avocats, médecins, pharmaciens, que sais-je?

--D’abord les femmes peuvent être avocates, doctoresses,

pharmaciennes...

--Quelques folles!...

--Prenez garde! Ce sera peut-être la vocation de Juliette.

--Si je croyais une chose pareille, je lui défendrais même d’apprendre

à lire.

--D’ailleurs, chère amie, il me semble que vous ne vous faites pas une

idée exacte de l’objet de telles études. On n’apprend pas le latin et

le grec aux hommes pour qu’ils puissent lire dans le texte Justinien

ou Aristote, ni pour qu’ils puissent écrire sur des bocaux: «_acetum

boricum_» au lieu d’acide borique.

--Alors, pourquoi?

--Si vous tenez à le savoir, je vous dirai, sans vous fatiguer par

l’exposé de doctrines courantes, mais incontestables, sur l’hérédité,

que nous sommes des Latins, et que toutes les notions générales de vie

sociale, d’histoire, de politique et même d’industrie, entrent d’une

façon particulièrement aisée dans l’esprit d’un bambin français par

l’intermédiaire du latin.

--Mieux que par l’intermédiaire du français?

--Oui, en ce sens que la compréhension est plus large, plus ample,

remonte plus avant dans les origines. On peut évidemment acquérir ces

notions sans l’aide du latin, mais de la même façon qu’on peut lire un

roman dans un volume où manquent les cinquante premières pages.

--Et le grec?

--De grâce, épargnez-moi: et croyez-moi sur parole si je vous dis que

le grec, balbutiement divin des premières civilisations, des premiers

arts où les nôtres ont pris leur source, est également des plus

favorables à la culture complète d’un esprit français.

--Alors, d’après vous, Juliette doit apprendre le latin et le grec?

Je soutins du mieux que je pus le feu du regard un peu méprisant que me

jetait Mme X..., et je lui répliquai:

--Laissons la question du latin et du grec: ce n’est après tout qu’un

chapitre du programme de la culture. Juliette, si elle veut être

cultivée, doit apprendre tout ce qui compose la culture de l’esprit,

absolument comme un garçon. A bagage égal, une femme n’est pas

instruite et un homme ignorant. Le fait d’avoir des cheveux longs, le

teint plus clair, de plus jolis yeux et de porter une jupe au lieu de

pantalon n’empêche pas qu’on ignore ce qu’on ne sait point.

Mme X... éclata de rire.

--M. de la Palice ne s’exprimerait pas plus clairement, dit-elle...

Mais alors il n’y a pas de raison pour ne pas envoyer Juliette à

l’École normale ou à Polytechnique, sous prétexte qu’elle y eût

peut-être été si Dieu l’avait créée garçon?

--Non, madame. Ne me faites pas dire ce qui n’est pas ma pensée. Les

écoles dont vous me parlez donnent un enseignement spécial, supérieur,

qui n’a rien de commun avec la culture générale. Un jour viendra sans

doute où filles et garçons recevront indifféremment cette culture

supérieure. Pour le moment, tenons-nous-en à égaliser la culture

secondaire des deux sexes. Il n’y a vraiment pas de raisons valables

pour qu’à seize ans un garçon et une fille n’aient pas acquis les mêmes

connaissances.

--Mais alors les filles n’auront pas le temps d’apprendre la couture ni

la conduite d’une maison?

--Si fait. Elles y consacreront les heures attribuées par les

garçons aux exercices violents: escrime, gymnastique, etc. Il y a là

des différences d’éducation nécessaires, indiquées par la nature

elle-même, au moins pour le temps présent.

Mme X... médita un instant:

--Et vous croyez sérieusement, me dit-elle, qu’une malheureuse

fillette, jusqu’à l’âge de dix-sept ans environ, aura le temps

d’apprendre, outre la couture et le ménage, tout ce qu’on enseigne aux

garçons, grec, latin, mathématiques, etc.?

[Illustration]

--Permettez-moi d’y ajouter encore un métier pratique, facile, tel que

la dactylographie, par exemple, ou la reliure. Plus encore certaines

notions qui ne figurent dans aucun programme d’enseignement secondaire

et qui cependant sont bien plus utiles que la troisième dynastie

égyptienne.

--Lesquelles?

--Un peu d’histoire de l’art... Les styles d’architecture, de mobilier,

de décoration. L’organisation de la cité, de l’état modernes. L’hygiène

usuelle. Voilà qui fait essentiellement partie de la culture générale,

c’est-à-dire de celle qui rend l’usage de la vie courante plus utile et

plus agréable.

--Dites tout de suite que le cerveau de ces pauvres petits doit être

une encyclopédie... Et l’on parle de supprimer le surmenage! Vous

n’êtes guère dans le mouvement, cher ami.

Mme X... se leva; sa jupe décrivit sur le tapis un gracieux paraphe;

son index pressa le bouton électrique voisin de la cheminée. Un valet

de chambre ayant paru, elle lui demanda le thé, qui fut apporté

aussitôt sur un petit meuble à tablettes, chargé de petits fours, de

brioches et de puddings.

Ces friandises ne me désarmèrent point.

--Madame, repris-je, ma tasse à la main, vous me calomniez. Je suis un

ennemi juré du surmenage. Ou plutôt je ne crois point au surmenage, du

moins pour la plupart des enfants. Vous pouvez les faire tenir assis

devant un pupitre durant treize heures par jour: les faire travailler,

c’est autre chose. De mon temps, le surmenage était à la mode. On

versait, versait encore dans l’outre des programmes le vin amer de la

science; l’outre s’enflait à en crever. Mais je vous donne ma parole

que, philosophes impassibles, nous n’en buvions pas une goutte de

plus... Si donc j’étais pédagogue, je n’imposerais pas plus de trois

heures de travail quotidien à mes élèves.

--Trois heures! avec un programme aussi étendu que le vôtre!...

--Mon programme ne serait pas étendu. Il comprendrait évidemment les

douze ou quinze chapitres entre lesquels peut se partager la culture

générale d’un esprit. Mais chacun de ces chapitres serait très court.

Voulez-vous des chiffres, des nombres de pages, pour fixer vos idées?

J’admets que la quantité réelle d’histoire générale, idées et faits,

qui peuvent raisonnablement habiter l’esprit d’un homme cultivé non

spécialiste n’atteint pas les trois cents pages de ce roman jaune que

j’aperçois là, sur le guéridon Louis XVI... Je me charge de faire

tenir en trente pages l’arithmétique élémentaire, pratique et théorie.

L’histoire naturelle utile et «retenable» vaut à peine cinquante pages

(les manuels ordinairement en usage en ont quatre cents pour le moins).

Un atlas de quarante pages renferme infiniment plus de connaissances

géographiques que la plupart des cerveaux d’intellectuels: d’ailleurs

cet atlas existe, signé Foncin...

--Je comprends! interrompit Mme X..., c’est le système du docteur

Mattei, le système des granules. Un granule de mathématique, un de

géographie, un de grammaire... Tout de même, avec leurs cinquante pages

d’histoire naturelle, ils n’iront pas loin, vos élèves.

--Plus loin que vous et moi, madame, qui ne saurions présentement ni

expliquer la circulation du sang ni classer de façon satisfaisante une

sole ou une araignée.

--Et le latin, et le grec, et les langues vivantes?

--Il n’y a pas de langue, vivante ou morte, qui ne puisse être bien

apprise en deux ans. Un garçon de café, une domestique venue de la

campagne, n’en mettent pas tant pour posséder le vocabulaire. Et, quand

la grammaire générale a été bien enseignée à un enfant, il passe aussi

aisément d’une grammaire à une autre qu’un violoniste au violoncelle

ou à la cithare... Ah! le tout est de bien enseigner, j’en conviens, et

surtout de ne pas changer de méthode tous les six mois.

Mme X... ne répondit pas aussitôt. Elle réfléchissait, ce qui donnait à

son agréable visage un charme très nouveau, très piquant.

--Savez-vous, me dit-elle enfin, que j’ai envie de vous confier

Juliette? Il est certain que son Anglaise ne lui apprend que des

pauvretés, les mêmes d’ailleurs que j’ai apprises moi-même... Pourquoi

riez-vous?

--Parce que j’ai déjà deux disciples: une charmante jeune fille de

dix-huit ans, ma nièce Françoise, et la fille que celle-ci est bien

résolue à avoir un an après son mariage. Nous appelons cette pupille

hypothétique Françoise II.

--Eh bien, vous demanderez à Mlle Françoise II si elle veut de Juliette

pour compagne d’école.

Je promis de faire la commission, et, comme un visiteur entrait, je

pris congé.

Que Françoise II ne soit pas jalouse. Mme X..., j’en suis certain, a

déjà oublié son projet et notre conversation. Juliette restera aux

mains de son Anglaise, jusqu’au jour où elle suivra des cours réputés

pour l’élégance de leur clientèle. Et à moins qu’elle ne s’affranchisse

elle-même un jour, comme les petites Russes, elle sera à son tour une

madame quelconque, ignorante et compréhensive, frivole et charmante,

comme sa mère.

Et c’est vous seule, chère Françoise, qui, lisant le récit de cet

entretien mémorable, y picorerez adroitement les indications que je

vous avais promises sur la culture d’un esprit féminin.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 22 / 63 题