VIII

_Mission confidentielle.--Le parloir de l’institut

Berquin.--Yvonne, Madeleine, Juliette et Suzanne.--Le

mari-complément.--Toquades de pensionnaires.--Un joli

saint-cyrien.--Excellente attitude de Françoise.--Réflexion sur

la vie claustrale des pensionnats._

Il vous souvient, chère Françoise, que vendredi dernier je fus chargé

par vous d’une mission de confiance, dont je ne m’acquittai pas sans

fierté. Mme Le Quellien, qui a la gorge délicate, vous avait paru un

peu souffrante lors de votre récente sortie. Depuis, le médecin lui

interdisait de quitter la chambre par les jours assez froids que

nous traversons, et vous n’accordiez pas une foi absolue aux lettres

rassurantes qu’elle vous écrivait. Un petit bleu signé de vos initiales

me pria donc d’aller m’enquérir _de visu_ de l’état réel de Mme Le

Quellien et de vous en apporter le jour même un fidèle bulletin au

parloir de votre pension, où je serais, par faveur spéciale, admis à

vous voir pendant la récréation méridienne.

Il vous souvient aussi que j’eus seulement avec vous un très court

entretien. A peine arriviez-vous au parloir que sonna la fin de la

récréation. Ma commission, heureusement, ne fut pas longue à faire; je

vous rassurai en deux mots, je vous embrassai paternellement sur le

front; comblé de vos gentils remerciements, je vous vis, avec trois

de vos compagnes appelées aussi au parloir à titre exceptionnel, vous

éloigner bien vite et regagner les bâtiments de l’école.

Je n’eus donc pas le temps de vous raconter que je vous avais attendue

bien près d’une demi-heure. Sans doute, l’on vous avait mal cherchée,

ou bien la préposée au parloir avait requis des autorisations

supplémentaires pour vous convoquer ainsi un vendredi, hors des

circonstances officielles... Ne me plaignez pas. Assurément, j’aurais

préféré jouir plus longtemps de votre compagnie, mais, en vous

attendant, je ne m’ennuyai guère. J’aime fort le parloir de l’institut

Berquin, agréablement isolé des bâtiments principaux, installé en

plein parc dans un vieux petit hôtel daté de 1840, sage caprice de

quelque bourgeois de jadis. On dut l’acheter tout meublé quand on

l’annexa à l’institution, car les fauteuils et les chaises d’acajou

plaqué, décorés de reps à bande de tapisserie faite à la main, le

piano, boîte rectangulaire posée sur deux X, avec la pédale montée

sur une lyre, et les prétentieuses gravures appendues aux murailles,

composent un style parfaitement harmonieux... De l’un ou de l’autre

des deux salons du rez-de-chaussée, la vue est agréable, soit qu’on

découvre le jardinet bien entretenu de l’entrée ou le bosquet du fond,

un peu sombre et humide, grâce à une trentaine de vieux arbres tels

qu’il n’en reste plus beaucoup à Paris.

Chaque fois qu’il m’arrive de vous attendre en ce lieu discret, je

parcours les tableaux d’honneur qui y sont affichés; les noms qu’ils

exposent me sont aujourd’hui familiers. J’applaudis aux succès de

Mlle Louise Leleu, major incontestable de la classe nacarat-uni. Dans

la classe verte, Fernande du Saussoy défend énergiquement le premier

rang en histoire. Quant à Françoise Le Quellien, elle tient une place

enviable dans les mentions de la classe supérieure, préparatoire aux

examens: mon orgueil d’oncle s’en émeut. Que si d’aventure l’attente se

prolonge, il ne tient qu’à moi d’ouvrir un des trois volumes, toujours

les mêmes, déposés sur le guéridon, et de m’y rafraîchir la mémoire

touchant l’histoire du Canada français, consignée en fort bon langage

par un certain M. Bonafoux, vraiment trop peu connu pour son mérite.

Il y avait dix minutes environ qu’assis dans le parloir du fond je

relisais ainsi les derniers moments de M. de Montcalm, quand des pas

vifs montèrent l’escalier du perron, puis un bruissement de soie égaya

le silence de la pièce d’entrée. Sans me déranger de mon refuge, je

vis, reflétée dans une glace d’angle, la gracieuse silhouette d’une

jeune femme vêtue avec une élégance recherchée, et dont le profil

perdu me parut agréable. Elle ne m’aperçut pas, ne pénétra même pas

jusqu’à la salle où je me trouvais, distraite aussitôt par trois autres

silhouettes qui apparurent dans le parloir d’entrée, silhouettes de

pensionnaires, celles-ci, que mes yeux connaissaient déjà. Des prénoms

furent prononcés avec des rires, de petits cris, des baisers, des

exclamations de surprise et de tendresse. «Yvonne!... Juliette!...

Suzanne!... Madeleine!...» Durant cinq bonnes minutes, les trois

pensionnaires et l’élégante visiteuse parlèrent et rirent tout à la

fois, et toutes à la fois, ce qui est un privilège charmant de la

conversation féminine.

Quand ce premier feu s’apaisa, la visiteuse--Yvonne--donna des

renseignements volubiles sur sa situation présente, qui ne semblait

pas lui déplaire. Je compris--car j’entendais tout sans avoir besoin

d’écouter--qu’elle avait quitté quelques mois auparavant l’institut

Berquin pour se marier, qu’elle avait fait un voyage de noces

«oh! merveilleux, mes chéries!...» en Espagne, qu’elle rentrait

tout justement à Paris et s’installait, en ce moment même, dans un

appartement ultra-moderne de l’avenue Malakoff. Les mots «mon mari»

revenaient à chaque seconde dans sa pétulante conversation, mais

presque toujours comme régime de phrases inaugurées par le pronom:

je... «J’ai dit à mon mari... J’ai envoyé mon mari... J’ai demandé à

mon mari... Je ne permettrais pas à mon mari...» etc... En sorte que

ce personnage absent m’apparut sous la figure d’un modeste et docile

complément, soucieux à bon droit de son accord avec le sujet.

--Au fond, il est très gentil, conclut la jeune femme. Pas très, très

fort... d’ailleurs, j’aime mieux ça. Il ne me fallait pas un mari trop

intelligent. Il m’adore et fait tout ce que je veux.

--C’est l’idéal, dit Juliette.

--Tu en as eu, une veine! soupira Suzanne.

--Avec cela, il est très bien de sa personne, insinua Madeleine.

--Oh! très bien, corrigea Yvonne, c’est trop dire. Il n’est pas mal,

surtout depuis que je l’habille. Mais ce n’est pas absolument mon type.

Il lui manque deux centimètres et il a une tendance à engraisser: j’ai

horreur de ça. Aussi je lui interdis de boire à ses repas... Mais, au

fait, à propos de jolis garçons, le délicieux Maxime vient-il toujours

au parloir?

A peine ces mots: «le délicieux Maxime» furent-ils prononcés que le

tumulte des quatre voix recommença. Le délicieux Maxime passionnait

tout le monde... Oui, il venait presque chaque dimanche rendre visite

à sa sœur, Lucie Despeyroux. Et, pour le voir, ces demoiselles,

principalement celles des deux classes supérieures, employaient mille

ruses. Celles qu’on n’appelait point au parloir trouvaient moyen d’y

venir sous prétexte de transmettre quelque commission. Les plus hardies

se risquaient à parler à Lucie, afin d’approcher plus près de Maxime.

Hélène Cantemerle avait composé pour lui une pièce de vers: on ne

croyait pas, toutefois, qu’elle la lui eût envoyée.

[Illustration]

--Enfin, vous êtes toutes amoureuses de lui, conclut Yvonne en

riant,--comme de mon temps!... Moi aussi, j’ai eu pour lui ma petite

toquade. Mais cela m’a passé.

--Tu pourrais le revoir sans émotion? dit Suzanne.

--Mais oui... Je suis une vieille femme mariée, maintenant. C’est bon

pour vous, petites perruches, de vous surexciter comme cela en cage.

Cette réflexion d’Yvonne me parut très juste. J’étais en train d’en

faire d’analogues, à part moi.

«Certes, me disais-je, tout ce que viennent de dire librement ces

jeunes filles, qui ne se savent pas entendues, est absolument innocent

et prouve même, par l’impétuosité naïve des propos, leur foncière

innocence. Tout de même, trois petites jeunes filles anglaises ou

américaines ne parleraient pas ainsi. Elles analyseraient plus

froidement les mérites du joli Maxime Despeyroux et le considéreraient

au point de vue exclusif des chances matrimoniales qu’il leur

offrirait. Il ne deviendrait pas pour elles une sorte de personnage

mythique, un Lohengrin ou un Amadis. Les cœurs ne se consumeraient

pas d’une flamme si romanesque dans le silence des dortoirs et des

études... Dieu!... que cette éducation claustrale, à l’écart du monde,

isolée soigneusement de tout rapport avec les jeunes gens, échauffe

l’imagination et trouble le cœur des pauvres petites demoiselles!

Si, depuis leur enfance, les trois que voilà jouaient aux barres ou

faisaient de la bicyclette avec divers saint-cyriens ou aspirants de

Saint-Cyr, comme avec des frères ou des cousins, elles regarderaient

Maxime Despeyroux d’un œil plus tranquille...»

J’interrompis mes réflexions. Yvonne disait, répondant à de pressantes

questions:

--Oui... on me fait pas mal la cour... Mais vous savez, mes mignonnes,

à Paris les très jeunes femmes n’ont pas beaucoup de courtisans. Et

puis, moi, je suis sérieuse!

«Hum! pensai-je... Voilà qui va bien, et le mari-complément a de la

chance de posséder une si grave moitié!... N’importe! celle-ci me

paraît bien brusquement promue à l’état d’épouse et bientôt, sans

doute, de mère de famille, car il lui reste, à l’évidence, dans le

cerveau, pas mal des fumées qui obscurcissent l’entendement des trois

petites pensionnaires... Dire que celles-ci aussi seront peut-être

des épouses dans un an, des mères dans deux ans!... L’amour, la

liberté, le devoir, l’ordre, l’autorité, il faudra qu’elles apprennent

tout cela d’un coup, pauvres gamines!... Décidément, l’éducation

claustrale, préludant au mariage impromptu, est tout ce qu’il y a de

plus absurde... N’est-ce pas désolant que personne, à ces fillettes

tourmentées par leur imagination, ne soit ici désigné pour leur parler

précisément de ce qui les attend demain, pour leur donner d’avance un

peu de sérénité et de discernement dans la lutte avec l’autre sexe,

pour les préparer, en un mot, à être des femmes?... Mais non, ce

rôle ne tente personne. Toutes les dignes maîtresses qui président à

l’enseignement des deux cents élèves de Berquin ignorent que la moitié

de l’école est toquée d’un uniforme.»

J’en étais là, chère Françoise, et de nouveau je prêtais l’oreille

au bavardage de mes quatre voisines, quand vous parûtes à votre tour

dans le parloir d’entrée. On vous fit fête. La fringante Yvonne vous

demanda:

--Et toi, Françoise, es-tu toquée aussi de Maxime Despeyroux?

Je vous vis, dans la glace, rouge jusqu’au front, ce qui est bien

naturel après une question aussi saugrenue. Mais votre réponse fut

parfaite.

--Oh! dites-vous... Je suis tellement liée avec Lucie, vous savez!...

Pour moi, Maxime est comme une sorte de parent.

--Oui, ma chère, appuya Suzanne avec véhémence.--A-t-elle de la chance,

cette Françoise. Elle voit Maxime de près... Elle va chez lui... Elle

lui parle!...

--Et elle n’en perd pas la raison!... s’écria Juliette.

--Tiens, tu n’as pas de cœur, résuma Yvonne.

--Excusez-moi, fîtes-vous en souriant... Mon oncle est là qui m’attend.

Là-dessus, lestement, vous prîtes congé du petit groupe, qui se mit à

chuchoter, assez penaud d’apprendre que l’entretien avait eu un témoin,

indiscret par profession.

Chère Françoise, vous ne sauriez croire combien il m’a plu de ne pas

vous entendre divaguer sur le compte du joli saint-cyrien, de concert

avec vos quatre toquées d’amies. Elles disent que vous n’avez pas de

cœur: moi, je n’en crois rien. Seulement, ce cœur innocent n’a encore

battu pour personne. Mais, le jour où il battra, j’espère bien que le

secret de cette grave chose sera gardé par vous soigneusement, confié

à des conseillers rares et fidèles,--et non dispersé, divulgué au

hasard, comme les toquades des trois petites perruches de Berquin et de

l’inquiétante Yvonne.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 18 / 63 题