INSTITUTION BERQUIN

_Composition de Mlle Françoise Le Quellien_

«Les idées nettes que lègue le XIXe siècle à mon esprit?... Grave

problème. Il me semble que beaucoup d’idées ensemble meublent ma tête,

et que ces idées ne devaient pas être toutes, ni dans le même ordre,

logées en une tête de jeune fille, il y a cent ans. Mais ces idées

nombreuses manquent de netteté et d’harmonie. En matière religieuse,

j’ai encore de la piété; mais j’ai le goût de la discussion. En

politique (c’est un peu ridicule à dire quand on n’a pas dix-neuf

ans), je suis d’avance sceptique et dégoûtée. Le faible écho qui

m’arrive des discussions parlementaires me semble confus et discordant,

et je vois avec surprise des gens d’apparence raisonnable se haïr

parce qu’ils ne s’entendent pas sur la valeur du ministère. Restent

les grands principes généraux de morale et d’humanité, dont il fut

beaucoup parlé, assure l’histoire, à plusieurs reprises dans le courant

du siècle. Ce goût de la pitié pour les humbles que je sens en moi très

impérieux, peut-être en effet est-ce un legs dont je suis redevable

au siècle où je suis née. Seulement, aujourd’hui que je commence à

m’informer des événements accomplis sur la surface du globe, je suis

frappée du démenti que les faits donnent aux idées, et cela m’irrite

contre mon temps. Les rois et les peuples mêmes me semblent animés d’un

esprit d’égoïsme sauvage tellement contraire et aux appétits de mon

cœur et à ce qu’on m’enseigna comme principe de civilisation! Ma bonne

foi, mon désir ingénu du bien, sont déroutés.

«Exemple: il y a deux ans, les mandataires de tous les peuples se

réunissent à la Haye: ils préconisent la paix et l’arbitrage, ils

signent une convention par laquelle le pillage est interdit. Deux

ans plus tard, deux guerres impitoyables mobilisent un demi-million

d’êtres humains, deux guerres aussi atroces qu’il en fut jamais. L’un

des belligérants demande l’arbitrage. Les puissances se gardent bien

de l’aider à l’obtenir; elles font la sourde oreille et conversent

d’autre chose. En revanche, elles s’unissent, d’un accord bien plus

parfait que celui de la Haye, pour piller en famille les particuliers

de la Chine... Comprend-on le désarroi où de tels événements jettent

l’ingénuité de mes dix-huit ans?

«Autre legs du siècle, me dit-on: les conquêtes de la science. Je les

vois de mes yeux: chemin de fer, télégraphe, téléphone, éclairage

électrique, becs incandescents, automobiles, découvertes pastoriennes,

critique historique... J’ai, de ce progrès universel, une notion assez

claire. Mais puis-je ignorer que des esprits considérables proclament,

au bout de tant d’efforts, la banqueroute de la science? Il paraît que

le merveilleux instrument de conquête légué par le XVIIIe siècle à son

successeur s’est faussé à l’usage. On comprendra qu’il n’appartienne

pas à une petite demoiselle de dix-huit ans de prononcer la sentence

et de dire qui a raison, des «scientistes» ou des «antiscientistes».

Mais on accordera en même temps que je ne doive accepter que sous le

bénéfice d’un inventaire minutieux un héritage aussi décrié...

«Il y a encore un héritage artistique, littéraire, etc... Je n’ai

pas de compétence pour l’estimer par moi-même. Si je m’en rapporte

aux critiques, je suis fort en peine. Une anarchie intellectuelle

absolue me paraît être leur régime. Ils jugent beaucoup d’après leurs

amitiés personnelles et leurs passions politiques: la preuve, c’est

que je sais d’avance comment tel critique appréciera l’œuvre nouvelle

de tel écrivain. Eux-mêmes se lamentent entre eux sur la décadence de

la critique et son absence totale d’influence. Aussi n’aperçoit-on

plus ces «grands courants» de la littérature et de l’art, signalés

(soyons érudite!) par Georges Brandès... Donc, je ne demanderais

pas mieux que de me passionner, comme au temps du romantisme, du

naturalisme, du wagnérisme... Mais pourquoi se passionner? J’ai des

sympathies pour telle ou telle œuvre, pour tel ou tel artiste; mais je

n’ai, en conscience, aucune doctrine artistique. En cette manière, le

siècle ne me lègue rien du tout. C’est des jours à venir que j’espère

l’enthousiasme.

«Quant aux grands souvenirs historiques, ils m’inspirent, malgré mon

âme tendre, une défiance extrême. Ce n’est pas que je sois défiante

par nature; mais on a détruit une à une toutes mes croyances. D’abord,

en bloc et en détail, on m’assure que la Révolution a fait faillite.

C’est-à-dire que la base même du siècle s’écroule. D’autre part, tous

les principes idéalistes, qui semblaient constituer l’essence même de

l’esprit du XIXe siècle, sont officiellement honnis aujourd’hui... Il

faut réviser les jugements portés par l’historien depuis cent ans.

Les faits et les principes sont également discutés. Déclaration des

droits de l’homme: niaiseries. Volontaires de 92: légende. Napoléon

Ier: une résultante. Mouvement social de 48: clownerie. Principe

des nationalités: aberration d’un maniaque. La France champion du

droit: criminelle duperie. Le siècle était parti dans un mouvement de

fraternité, de justice; il s’achève dans l’apothéose de l’argent et de

la force. La plus grande nation est celle qui gagne le plus d’argent et

qui peut commettre impunément le plus d’iniquités. Voilà la morale de

1900.

«En somme, de quelque côté que je regarde, je ne vois que des

faillites. Sur toute la ligne, le XIXe siècle liquide avec perte. Dieu

me garde d’accueillir un si dangereux héritage!--Va-t’en achever ta

liquidation dans la fosse commune du passé, vieux siècle qui n’as tenu

aucun des engagements de ta jeunesse! Merci pour les dix-huit années de

vie que tu m’as données: mais je suis bien aise d’offrir les suivantes

à des temps nouveaux...

«... J’écris cela... et il me semble que le pauvre vieux

siècle agonisant me répond d’un ton de reproche: «Tu es

injuste. Je meurs en pleine faillite, c’est vrai, et j’ai une

laide agonie; mais toi seule, jeune fille, devrais t’interdire

de m’accuser. Car, au milieu de ma triste vieillesse, j’ai

pensé à toi, je t’ai aimée. Ce qui me restait de goût et de

force pour l’idéal, je te l’ai consacré. Si tu es demain plus

libre, plus respectée, plus utile, ce sera grâce à l’héritage

que je te laisse, car, durant les dix-huit années que je t’ai

données, tu as pris de ta force, de tes droits, de ton avenir,

une conscience que n’avaient pas tes aînées. Porte donc dans

le siècle nouveau la vigueur d’espoir, le désir du bien, la

foi en la justice que les hommes de ce temps ont perdus. Tu

représentes la seule énergie ascensionnelle qui subsiste,

tendue vers l’idéal. N’est-ce pas un grand rôle?»

Peut-être bien, chère Françoise, si vous aviez remis cette composition

à Mme Rochette, vous eût-on classée la dernière, ou accusée de mauvais

esprit. Mais je suis bien certain que vous eussiez exprimé l’intime

pensée de votre cœur, qui est aussi ma pensée intime. Oui, dans le

dégoût et le désordre de tout, le seul mouvement généreux, fécond,

c’est celui qui porte la femme de notre temps vers une collaboration

avec l’homme, plus efficace, plus libre, plus égale. En vous empruntant

vos énergies,--jeunes filles, jeunes femmes,--peut-être l’humanité se

sauvera-t-elle de la banqueroute définitive...

Prenez au sérieux votre mission de demain, ironique Françoise;

méditez-la pendant la halte séculaire de cette dernière semaine. «Vous

êtes le sel de la terre, comme disait le divin enfant de Noël. Si le

sel perd sa saveur, par quoi le remplacer?»

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 17 / 63 题