_Ministres et Commissions.--Singulier avantage de n’être point
ministre.--L’enseignement secondaire.--Histoire d’un petit
pêcher.--Françoise II à dix ans.--Quel genre d’enseignement
convient à cet âge.--La période tainienne.--La culture
supérieure et la culture générale.--Objet de l’enseignement
secondaire._
Je vous ai promis, Françoise, ma jolie nièce, quelque chose de plus
précis, sur le système idéal d’enseignement, que les prudentes
généralités où se cantonnent d’habitude les détracteurs des systèmes
en usage. Il ne suffit pas de clamer à tout bout de champ: «Dieu! que
ces programmes sont mal faits! que de peine perdue! que de temps
gaspillé!» Il ne suffit même pas de donner les raisons de son dégoût:
il importe de proposer un régime nouveau et de prouver qu’il serait
préférable. Or, les ministres succèdent aux ministres, les commissions
se renouvellent: rien de sensiblement meilleur n’apparaît dans l’art
d’enseigner les jeunes gens--garçons ou filles. Comme les ministres ne
sont pas des sots ni les commissions des paresseuses, il faut croire
que le cas est incommode.
--Mais alors, mon oncle, puisque vous prétendez m’offrir un système
excellent, définitif, vous vous jugez plus fort, à vous tout seul, que
les ministres et les commissions?
--Non, ma nièce. Je sens et je déplore mon infirmité. Ma seule
supériorité, pour résoudre ce problème, consiste précisément à n’être
point ministre et à ne faire partie d’aucune commission.
Autre chose est d’élaborer un plan d’études, parmi les soucis de la
politique, dans un bureau officiel où l’on est à chaque instant dérangé
par un huissier, par un chef de cabinet, par des membres du Parlement,
par ses collègues,--autre chose est d’être assis, comme je le suis en
ce moment, chez soi, dans une maison dont on paye le loyer et dont nul
revirement politique ne peut vous expulser, à une table sur laquelle,
il est vrai, ni Duruy ni Cousin n’écrivirent, mais qui vous appartient
en propre et n’appartiendra à d’autres qu’après votre mort. Autre chose
surtout est de tenir sa porte rigoureusement consignée aux importuns,
de goûter l’indépendance sereine d’un meunier de Sans-Souci...
Tel est mon cas, Françoise. Je médite, j’écris pour vous en un plein
repos, comme dit Pascal. Devant moi, les arbres, les petits massifs de
mon jardin, me masquent Paris: j’aperçois seulement les deux tourelles
du Trocadéro, lesquelles, ainsi vues de profil, dans la buée du matin,
font vaguement songer à une double image de la _Torre del Mangia_,
de Sienne... A portée de mes mains, nul dossier indigeste, nul texte
menaçant d’interpellation, nul rapport de bureaucrate à parcourir; mais
bien le _Corpus Poetarum_, édition de Francfort, 1621,--le troisième
volume des œuvres morales de Plutarque, traduites en français par
Bétolaud,--des vers d’Henri de Régnier, le dernier numéro de la _Revue
de Paris_... Comprenez-vous, chère enfant, que l’esprit, en de telles
conditions, s’exerce plus librement à la méditation pure, à l’élégance
des solutions?
Profitons de cette paix, de cette sécurité, de la légèreté de l’air
et de la clémence du ciel pour étudier ce grave sujet: l’enseignement
secondaire des jeunes filles.
L’enseignement secondaire des jeunes filles! Quelle association
barbare de deux mots charmants avec deux vocables pédantesques! Il
me semble entendre Baron ou Coquelin Cadet vous demander avec leur
voix de comiques: «Mademoiselle, que pensez-vous de l’enseignement
secondaire?» Vous leur ririez au nez en disant: «Je m’en moque...»
Prenez garde, cependant, Françoise, ma nièce. L’enseignement secondaire
vous touche directement, puisque vous «en faites» en ce moment, aussi
inconsciemment peut-être que M. Jourdain faisait de la prose. Et toutes
les têtes de votre âge, blondes, châtain, rousses ou brunes, qui se
penchent comme la vôtre, à l’heure qu’il est, sur les pupitres de
l’institut Berquin, «font» de l’enseignement secondaire. Souffrez donc
que je vous explique ces deux mots pesants et, par la même occasion,
quelques autres du même poids.
Vous n’eûtes pas encore le temps, Françoise, de vous occuper à planter
des arbres. Moi qui suis un vieux campagnard, j’en ai planté pas mal
dans ma vie, notamment des pêchers, ayant un faible pour les pêches.
Or, quiconque n’a jamais eu, comme vous, de rapport avec des pêches que
pour les manger n’imagine pas le soin qu’on doit prendre d’un pêcher
pour le décider à porter des pêches mangeables.
D’abord il faut greffer le sauvageon de la pépinière, c’est-à-dire
incorporer à une plante qui naturellement ne produirait jamais aucun
fruit viable l’aptitude à en produire. Quelquefois la greffe réussit;
souvent elle avorte: dans ce dernier cas le sauvageon restera sauvageon
toute sa vie.
Ensuite il faut ôter le pêcher greffé de sa pépinière, le transplanter
dans l’endroit où il devra vivre, grandir, fructifier avec le temps. Il
ressemble alors à un simple bâton portant à un bout trois ou quatre
ramilles de la longueur d’un doigt, et à l’autre quelques filaments
de racines. N’allez pas croire qu’on se contente de ficher ce bâton
en terre et de lui dire: «Pousse, maintenant; débrouille-toi!» Il
faut d’abord creuser un large trou, très large, très profond, le plus
large et le plus profond possible, et remplir ce trou, destiné à
recevoir les racines de l’arbrisseau, d’une terre composée à dessein,
particulièrement légère, nourrissante, assimilable: car les radicelles
du pêcher sont trop faibles et trop inexpérimentées encore pour
extraire spontanément leur nourriture d’un sol quelconque. Ce n’est
pas tout. Il faut, à côté de la tige du jeune arbre, planter une forte
perche pour la soutenir, pour la forcer à monter en ligne droite; comme
on a imposé à l’arbre ses aliments, on lui impose sa route aérienne.
Ce n’est pas tout encore. Quand, au cours des saisons, le pêcher
adolescent allongera ses rameaux, débourrera ses feuilles, s’ornera
même de quelques fleurs, n’imaginez pas qu’on le laissera vaquer à ces
fantaisies décoratives. On lui coupera bon nombre de rameaux, rognant
impitoyablement ceux qui ne concourent pas à l’harmonie de l’arbuste.
Que dis-je? On aura le triste et nécessaire courage de lui arracher ses
fleurs, presque toutes, car elles useraient inutilement la sève et ne
donneraient pas de fruits dignes de ce nom... Et ce traitement barbare
se prolongera jusqu’à ce que l’arbre soit considéré comme formé.
Alors seulement on le débarrassera de son tuteur: le tronc, déjà
fort, continuera tout seul à pousser droit. Déjà les racines, peu à
peu développées, atteignent les limites de la niche souterraine qu’on
leur avait préparée; elles vont pénétrer dans une terre grasse ou
maigre, sable, argile, humus, cailloux même. N’importe: elles sont
assez robustes désormais, assez _intelligentes_ et assez _volontaires_
pour choisir leur nourriture, pour tourner les obstacles. Au besoin,
elles sont assez patientes pour fendre lentement les pierres. De
même on laissera les fleurs s’épanouir librement et librement se
transformer en fruits. L’arbre adulte suffit maintenant au labeur de
sa fructification. Le jardinier n’a plus qu’à l’émonder en hiver, à le
fumer au printemps, à l’arroser en été et à faire, dans la saison, la
récolte des pêches.
Eh bien! Françoise, les trois états que je viens de vous décrire
ressemblent, à peu de chose près, aux trois périodes de la formation
complète, lorsqu’il s’agit non plus d’un pêcher, mais d’un élève.
Le temps de pépinière, où l’on greffe le sauvageon, c’est
l’enseignement primaire;--la délicate période qui suit la
transplantation correspond à l’enseignement secondaire;--l’enseignement
supérieur, c’est la troisième période, où l’arbre adulte commence à
respirer, à croître, à fleurir et à donner des fruits sous le regard
encore vigilant du jardinier.
Votre clair esprit a tout de suite deviné que la période la plus
délicate de la culture, pour l’élève comme pour le pêcher, c’est la
période secondaire. Alors, en effet, le sujet commence à manifester
son impulsion propre vers la croissance, vers la vie, et cependant
cette impulsion ne suffirait pas à assurer la croissance et la vie. La
période secondaire est donc toujours une période d’éducation, de ferme
tutelle. Mais cette tutelle éducatrice serait mortelle au sujet si elle
aboutissait à contrarier la loi de son développement naturel, à le
surmener ou à le rabougrir.
Faut-il donc s’étonner que, des trois enseignements, le secondaire soit
celui qu’on essaie de réformer le plus souvent et qui laisse encore
aujourd’hui, chez nous comme ailleurs, le plus à désirer?
Si cela peut vous intéresser, Françoise, je vous dirai en passant
que nous avons en France un fort bon enseignement supérieur. Quant à
l’enseignement primaire, il a fait de tels progrès depuis une trentaine
d’années qu’il est aujourd’hui à peu près excellent. Dans un village
près duquel j’habite quelques mois au printemps et à l’automne, il
m’arrive parfois de passer un moment à l’école primaire, où le maître
veut bien m’admettre. Filles et garçons y consomment en commun la
manne scolaire. Eh bien! je suis émerveillé de l’ingénieuse façon
dont on enseigne à ces petits, à ces petites, la lecture, l’écriture,
le calcul, la géographie. On était, de mon temps, loin de ce sens
pratique, de cet ordre intelligent. L’homme qui, apprenant à lire aux
enfants, inventa de leur faire appeler R, «re», F, «fe», Q, «que»,
me paraît avoir possédé une sorte de génie... Et cet autre aussi qui
imagina de commencer l’enseignement de la géographie en traçant à la
craie, sur le tableau, le plan de la classe, avec les bancs, la chaire
et la bibliothèque, puis autour de ce plan celui de la maison d’école,
puis celui de la placette, des rues du village, de la commune... Si je
pouvais découvrir le nom de ces deux initiateurs, je tâcherais qu’on
leur élevât aussitôt deux statues...
La réforme de l’enseignement primaire a été accomplie, sans fracas
et sans heurt, en quelques années, après la terrible guerre de
1870. C’est que nos paysans n’ont pas, comme les bourgeois, des
idées personnelles--et quelles idées!--sur la façon d’enseigner
leur progéniture. On disposa d’une «matière scolaire» malléable.
On put, sans que nul protestât, inaugurer des méthodes nouvelles,
non seulement de didactique, mais de pédagogie. C’est ainsi--peu de
gens le savent--que, dans le tiers des écoles communales de France,
la coéducation des deux sexes s’est acclimatée sans le moindre
inconvénient.
Par l’esprit des parents, retenez cela, Françoise, doit commencer la
réforme de l’enseignement secondaire: c’est le seul enseignement où les
parents prétendent intervenir. L’élémentaire ne les intéresse pas, et
le supérieur excède trop évidemment leur compétence.
Aussi est-ce à Françoise bientôt émancipée, bientôt mariée, et dans
quelques années mère d’une charmante petite Françoise II, que ma
présente lettre s’adresse. Si cette lettre vous ennuie aujourd’hui,
ou si vous n’y découvrez point de profit direct, mettez-la de côté,
conservez-la pour la relire au temps utile,--quand Françoise II aura
fait sa dentition seconde.
Nous supposerons, chère Françoise, le jeune objet de l’enseignement
secondaire en possession--à dix ans--de toutes les connaissances que
nos pères résumaient en ces termes: lire, écrire et compter. Avec
quelques notions sur la figure de la terre, la place et le nom des
grands pays, les divisions générales de l’histoire, nous aurons un
enseignement primaire très suffisant. Et encore, à tout prendre,
j’accepterais une élève qui ne saurait rigoureusement que lire, écrire
et compter... Quelques mères se récrient:
--Quoi! à dix ans, une fillette ne saurait que lire, écrire et
compter?... La mienne, monsieur, n’a pas neuf ans et demi, et déjà elle
commence le latin; déjà elle fait des «styles».
Fort bien, madame. Moi, je m’en tiens à mon programme, en y ajoutant,
pour utiliser la mémoire et le souple gosier de l’enfance, la
pratique usuelle, sans grammaire, d’une langue étrangère (l’anglais
est décidément indispensable) et les éléments du solfège. Sachant
ainsi couramment lire, écrire et compter, jabotant l’anglais usuel,
connaissant ses notes de musique, notre petite demoiselle arrive devant
le maître et lui offre sept années de sa vie. Qu’allons-nous lui
apprendre durant ces sept ans?
Rappelons-nous nos principes de bon jardinier. L’enseignement
secondaire est une éducation, une tutelle. La petite Françoise II, qui
sait lire, écrire et compter, a appris tout cela beaucoup plus par
la mémoire que par le raisonnement. La petite Françoise II ne sait
pas encore, en somme, ce que c’est que de travailler et d’apprendre.
Ce qu’elle sait, on le lui a patiemment inculqué en le lui répétant
à satiété; on l’a greffé sur le sauvageon. Elle va se développer
maintenant d’un essor personnel; mais, si ce développement n’était
surveillé, guidé, accéléré ou ralenti à chaque heure, il risquerait
d’aboutir à la stérilité ou à l’épuisement... Heures du travail,
objet du travail, tout cela devra donc être préparé et fixé par le
maître: la contribution de Françoise II, c’est l’effort de comprendre
et d’apprendre. Et non seulement l’enseignement secondaire doit être
ainsi initiateur et tutélaire, il doit être au besoin restrictif. Quand
le jardinier diligent arrache les fleurs du petit pêcher, le citadin
qui passe crie à l’attentat. Laissons crier le citadin qui passe,
et persistons, durant les années où la plante se forme, à guider la
nature, laquelle ne consent à produire des fruits savoureux que sous la
contrainte de l’homme.
Or, une des plus fâcheuses tendances modernes, c’est d’appliquer à
l’enseignement secondaire la méthode qui convient au seul enseignement
supérieur. On dit aux petits pêchers, tout juste sortis de la pépinière
et replantés en pleine terre: «Maintenant, tirez-vous d’affaire!» Et
sans doute quelques-uns s’en tirent; mais, il faut bien l’avouer,
beaucoup ne donnent que des fruits misérables, ou pas de fruit du
tout. L’avortement de l’enseignement secondaire en France n’est guère
contesté par personne.
Nous nous garderons soigneusement de compromettre l’instruction de
Françoise II par une telle erreur pédagogique. De dix à dix-sept ans,
nous ne nous lasserons pas de guider, de protéger son effort. C’est le
temps de la formation de l’esprit: l’esprit, en ces précieuses années,
prend ses habitudes, et pour attaquer un problème, et pour suivre une
démonstration, et pour coordonner et retenir des faits. La source
imaginative jaillit, creuse son lit: plus tard, rien ne pourra plus
changer ni le débit de la source ni son cours. Disciplinons cette jeune
intelligence, afin qu’elle arrive en pleine force, en pleine faculté
d’action, à la période signalée par un philosophe comme la plus féconde
de la vie humaine, période qui commence un peu avant et finit un peu
après vingt ans. «Alors, dit Taine, il y a sept ou huit années de sève
montante et de production continue, bourgeons, fleurs et fruits...»
A la «période tainienne» s’adaptera l’enseignement dit supérieur.
C’est assez pour l’enseignement secondaire de préparer par une juste
discipline ce futur épanouissement.
Mais vous n’ignorez pas, Françoise, que l’enseignement supérieur, celui
des Universités, des grandes Écoles spéciales, est l’apanage d’un
petit nombre d’élèves, et surtout d’un petit nombre de femmes. Pour la
plupart de celles-ci, l’époque d’épanouissement et de fructification
est celle même du mariage, de la maternité, de la fondation de la
famille, et c’est là un épanouissement, une fructification qui en
valent bien d’autres. Néanmoins, il en résulte que la plupart des
femmes (l’on pourrait dire même: la plupart des élèves des deux sexes)
n’accroîtront guère leurs connaissances scolaires à partir de seize ou
dix-huit ans. Il faut donc que l’enseignement secondaire ne se contente
pas d’éduquer l’élève en l’habituant à de bonnes méthodes: il faut
qu’après l’avoir suivi l’élève ait compris ou appris ce que doivent
avoir appris ou compris les gens dits «cultivés».
Étudions cette idée et ce mot de «culture», appliquée par la logique du
langage à l’éducation de l’esprit, en vertu de l’analogie entre l’élève
et la plante.
Être cultivé, cela ne veut pas dire être spécialement savant en quoi
que ce soit. Un numismate, érudit en sa partie, peut être un homme sans
culture s’il ne possède pas cet ensemble de notions grâce à quoi, selon
le mot de Térence, rien d’humain ne vous est étranger. La vraie culture
est générale; elle est l’opposé de la spécialisation.
L’on vous dira, Françoise, que la spécialisation est seule désirable
aujourd’hui, parce que la société a besoin de sujets qui excellent en
leur partie. L’on vous dira même qu’elle est seule possible, parce
que le trésor des connaissances s’est démesurément accru et que
l’esprit humain, s’il veut l’acquérir, se condamne à la banqueroute.
Vous répondrez hardiment à ces ennemis de la culture générale que
leurs raisons ne valent rien. Il n’est pas vrai qu’un esprit ait plus
à comprendre et plus à retenir aujourd’hui qu’au XVIe siècle, par
exemple, pour mériter l’épithète de cultivé. Alors comme aujourd’hui,
il y avait des théories de physique, de chimie, une science de la terre
et des éléments: s’il vous prend la fantaisie d’ouvrir un des livres de
ce temps-là, vous verrez que pour être moins fondées sur l’observation
ces théories n’en étaient pas plus simples. En outre, la culture
générale s’encombrait alors d’un inextricable fatras d’argumentation,
aboli de nos jours. Dans l’intérêt de sa paresse, un paresseux
ferait mieux, croyez-moi, de suivre les cours du Collège de France
sous M. Gaston Paris qu’au lendemain de sa fondation. D’autre part,
aujourd’hui comme alors, un spécialiste sans culture générale était un
organisme incomplet, réputé pour tel. Et sans doute, à cette volonté de
n’ignorer rien, les artistes de la Renaissance durent d’être les plus
grands artistes de tous les temps.
Ce qui est vrai, c’est que la société a besoin de sujets qui, leur
culture générale achevée, y surajoutent une forte culture spéciale.
Le temps de cette culture spéciale, c’est précisément cette «période
tainienne» qui pour un Taine s’inaugure à quinze ou seize ans, mais
qui, pour la plupart, n’est sensible que vers dix-sept ou dix-huit et
s’étend jusqu’aux environs de vingt-cinq ans. Voilà le temps du libre
effort vers une science ou un art distincts, préférés... Jusque-là,
toute spécialisation est vaine: et là où elle n’est pas imposée par
le manque d’argent et la nécessité d’un métier hâtif, c’est presque
un crime des parents que d’y soumettre leurs enfants. Les parents
s’excusent en disant: «L’enfant montre des dispositions pour telle
ou telle spécialité.»--Plaisanterie! Sauf quelques petits Pascals,
quelques petits Paderewskis, quels sont les enfants qui témoignent
à dix ans d’aptitudes spéciales vraiment indicatrices? Gardons-nous
de faire fonds sur les prétendues dispositions des enfants. Tel ne
rêve que machines, qui sera poète; tel sera volontairement huissier
à trente ans qui, à douze, inquiétait sa famille par des apparences
contemplatives et une extrême sensibilité. A ces âges, l’être physique
se forme, rien des contours définitifs n’est arrêté. Il ne faut imposer
à un cerveau en formation que ce que peuvent supporter _tous_ les
jeunes cerveaux.
Vous me direz que, pour Françoise II, tout ce discours n’importe guère.
Françoise II n’ira pas au collège de M. Gaston Paris. Françoise ne sera
point une spécialiste... Hum!... Qu’en savez-vous? Il y a des femmes
qui suivent aujourd’hui les cours du Collège de France. Vers 1920,
il y en aura probablement davantage: êtes-vous assurée que Françoise
II ne sera pas du nombre? Malgré les incertitudes de l’avenir, une
des présomptions les plus vraisemblables est que, de plus en plus,
l’instruction des filles devra ressembler à celle des garçons. C’est
pourquoi je ne distinguerai guère entre les deux, je vous en avertis,
au cours de cette lettre et des suivantes.
Si d’ailleurs Françoise II doit être tout simplement épouse et mère
à la mode d’aujourd’hui, c’est bien le cas de ne point spécialiser
l’enseignement qu’on lui donnera entre dix et dix-sept ans! A ceux,
à celles qui ne recevront jamais de culture supérieure, la culture
générale est d’autant plus indispensable. Sans rien préjuger de
l’avenir, il nous faut donc faire de Françoise II ce que vous-même,
Françoise, souhaitiez être à la fin de vos études secondaires: une
femme ayant des clartés de tout, des _clartés_, vous entendez bien, et
non des obscurités ou des pénombres.
Résumons avec une simplicité qui exclut tout pédantisme les conclusions
de cette lettre: