IX

_Ministres et Commissions.--Singulier avantage de n’être point

ministre.--L’enseignement secondaire.--Histoire d’un petit

pêcher.--Françoise II à dix ans.--Quel genre d’enseignement

convient à cet âge.--La période tainienne.--La culture

supérieure et la culture générale.--Objet de l’enseignement

secondaire._

Je vous ai promis, Françoise, ma jolie nièce, quelque chose de plus

précis, sur le système idéal d’enseignement, que les prudentes

généralités où se cantonnent d’habitude les détracteurs des systèmes

en usage. Il ne suffit pas de clamer à tout bout de champ: «Dieu! que

ces programmes sont mal faits! que de peine perdue! que de temps

gaspillé!» Il ne suffit même pas de donner les raisons de son dégoût:

il importe de proposer un régime nouveau et de prouver qu’il serait

préférable. Or, les ministres succèdent aux ministres, les commissions

se renouvellent: rien de sensiblement meilleur n’apparaît dans l’art

d’enseigner les jeunes gens--garçons ou filles. Comme les ministres ne

sont pas des sots ni les commissions des paresseuses, il faut croire

que le cas est incommode.

--Mais alors, mon oncle, puisque vous prétendez m’offrir un système

excellent, définitif, vous vous jugez plus fort, à vous tout seul, que

les ministres et les commissions?

--Non, ma nièce. Je sens et je déplore mon infirmité. Ma seule

supériorité, pour résoudre ce problème, consiste précisément à n’être

point ministre et à ne faire partie d’aucune commission.

Autre chose est d’élaborer un plan d’études, parmi les soucis de la

politique, dans un bureau officiel où l’on est à chaque instant dérangé

par un huissier, par un chef de cabinet, par des membres du Parlement,

par ses collègues,--autre chose est d’être assis, comme je le suis en

ce moment, chez soi, dans une maison dont on paye le loyer et dont nul

revirement politique ne peut vous expulser, à une table sur laquelle,

il est vrai, ni Duruy ni Cousin n’écrivirent, mais qui vous appartient

en propre et n’appartiendra à d’autres qu’après votre mort. Autre chose

surtout est de tenir sa porte rigoureusement consignée aux importuns,

de goûter l’indépendance sereine d’un meunier de Sans-Souci...

Tel est mon cas, Françoise. Je médite, j’écris pour vous en un plein

repos, comme dit Pascal. Devant moi, les arbres, les petits massifs de

mon jardin, me masquent Paris: j’aperçois seulement les deux tourelles

du Trocadéro, lesquelles, ainsi vues de profil, dans la buée du matin,

font vaguement songer à une double image de la _Torre del Mangia_,

de Sienne... A portée de mes mains, nul dossier indigeste, nul texte

menaçant d’interpellation, nul rapport de bureaucrate à parcourir; mais

bien le _Corpus Poetarum_, édition de Francfort, 1621,--le troisième

volume des œuvres morales de Plutarque, traduites en français par

Bétolaud,--des vers d’Henri de Régnier, le dernier numéro de la _Revue

de Paris_... Comprenez-vous, chère enfant, que l’esprit, en de telles

conditions, s’exerce plus librement à la méditation pure, à l’élégance

des solutions?

Profitons de cette paix, de cette sécurité, de la légèreté de l’air

et de la clémence du ciel pour étudier ce grave sujet: l’enseignement

secondaire des jeunes filles.

L’enseignement secondaire des jeunes filles! Quelle association

barbare de deux mots charmants avec deux vocables pédantesques! Il

me semble entendre Baron ou Coquelin Cadet vous demander avec leur

voix de comiques: «Mademoiselle, que pensez-vous de l’enseignement

secondaire?» Vous leur ririez au nez en disant: «Je m’en moque...»

Prenez garde, cependant, Françoise, ma nièce. L’enseignement secondaire

vous touche directement, puisque vous «en faites» en ce moment, aussi

inconsciemment peut-être que M. Jourdain faisait de la prose. Et toutes

les têtes de votre âge, blondes, châtain, rousses ou brunes, qui se

penchent comme la vôtre, à l’heure qu’il est, sur les pupitres de

l’institut Berquin, «font» de l’enseignement secondaire. Souffrez donc

que je vous explique ces deux mots pesants et, par la même occasion,

quelques autres du même poids.

Vous n’eûtes pas encore le temps, Françoise, de vous occuper à planter

des arbres. Moi qui suis un vieux campagnard, j’en ai planté pas mal

dans ma vie, notamment des pêchers, ayant un faible pour les pêches.

Or, quiconque n’a jamais eu, comme vous, de rapport avec des pêches que

pour les manger n’imagine pas le soin qu’on doit prendre d’un pêcher

pour le décider à porter des pêches mangeables.

D’abord il faut greffer le sauvageon de la pépinière, c’est-à-dire

incorporer à une plante qui naturellement ne produirait jamais aucun

fruit viable l’aptitude à en produire. Quelquefois la greffe réussit;

souvent elle avorte: dans ce dernier cas le sauvageon restera sauvageon

toute sa vie.

Ensuite il faut ôter le pêcher greffé de sa pépinière, le transplanter

dans l’endroit où il devra vivre, grandir, fructifier avec le temps. Il

ressemble alors à un simple bâton portant à un bout trois ou quatre

ramilles de la longueur d’un doigt, et à l’autre quelques filaments

de racines. N’allez pas croire qu’on se contente de ficher ce bâton

en terre et de lui dire: «Pousse, maintenant; débrouille-toi!» Il

faut d’abord creuser un large trou, très large, très profond, le plus

large et le plus profond possible, et remplir ce trou, destiné à

recevoir les racines de l’arbrisseau, d’une terre composée à dessein,

particulièrement légère, nourrissante, assimilable: car les radicelles

du pêcher sont trop faibles et trop inexpérimentées encore pour

extraire spontanément leur nourriture d’un sol quelconque. Ce n’est

pas tout. Il faut, à côté de la tige du jeune arbre, planter une forte

perche pour la soutenir, pour la forcer à monter en ligne droite; comme

on a imposé à l’arbre ses aliments, on lui impose sa route aérienne.

Ce n’est pas tout encore. Quand, au cours des saisons, le pêcher

adolescent allongera ses rameaux, débourrera ses feuilles, s’ornera

même de quelques fleurs, n’imaginez pas qu’on le laissera vaquer à ces

fantaisies décoratives. On lui coupera bon nombre de rameaux, rognant

impitoyablement ceux qui ne concourent pas à l’harmonie de l’arbuste.

Que dis-je? On aura le triste et nécessaire courage de lui arracher ses

fleurs, presque toutes, car elles useraient inutilement la sève et ne

donneraient pas de fruits dignes de ce nom... Et ce traitement barbare

se prolongera jusqu’à ce que l’arbre soit considéré comme formé.

Alors seulement on le débarrassera de son tuteur: le tronc, déjà

fort, continuera tout seul à pousser droit. Déjà les racines, peu à

peu développées, atteignent les limites de la niche souterraine qu’on

leur avait préparée; elles vont pénétrer dans une terre grasse ou

maigre, sable, argile, humus, cailloux même. N’importe: elles sont

assez robustes désormais, assez _intelligentes_ et assez _volontaires_

pour choisir leur nourriture, pour tourner les obstacles. Au besoin,

elles sont assez patientes pour fendre lentement les pierres. De

même on laissera les fleurs s’épanouir librement et librement se

transformer en fruits. L’arbre adulte suffit maintenant au labeur de

sa fructification. Le jardinier n’a plus qu’à l’émonder en hiver, à le

fumer au printemps, à l’arroser en été et à faire, dans la saison, la

récolte des pêches.

Eh bien! Françoise, les trois états que je viens de vous décrire

ressemblent, à peu de chose près, aux trois périodes de la formation

complète, lorsqu’il s’agit non plus d’un pêcher, mais d’un élève.

Le temps de pépinière, où l’on greffe le sauvageon, c’est

l’enseignement primaire;--la délicate période qui suit la

transplantation correspond à l’enseignement secondaire;--l’enseignement

supérieur, c’est la troisième période, où l’arbre adulte commence à

respirer, à croître, à fleurir et à donner des fruits sous le regard

encore vigilant du jardinier.

Votre clair esprit a tout de suite deviné que la période la plus

délicate de la culture, pour l’élève comme pour le pêcher, c’est la

période secondaire. Alors, en effet, le sujet commence à manifester

son impulsion propre vers la croissance, vers la vie, et cependant

cette impulsion ne suffirait pas à assurer la croissance et la vie. La

période secondaire est donc toujours une période d’éducation, de ferme

tutelle. Mais cette tutelle éducatrice serait mortelle au sujet si elle

aboutissait à contrarier la loi de son développement naturel, à le

surmener ou à le rabougrir.

Faut-il donc s’étonner que, des trois enseignements, le secondaire soit

celui qu’on essaie de réformer le plus souvent et qui laisse encore

aujourd’hui, chez nous comme ailleurs, le plus à désirer?

Si cela peut vous intéresser, Françoise, je vous dirai en passant

que nous avons en France un fort bon enseignement supérieur. Quant à

l’enseignement primaire, il a fait de tels progrès depuis une trentaine

d’années qu’il est aujourd’hui à peu près excellent. Dans un village

près duquel j’habite quelques mois au printemps et à l’automne, il

m’arrive parfois de passer un moment à l’école primaire, où le maître

veut bien m’admettre. Filles et garçons y consomment en commun la

manne scolaire. Eh bien! je suis émerveillé de l’ingénieuse façon

dont on enseigne à ces petits, à ces petites, la lecture, l’écriture,

le calcul, la géographie. On était, de mon temps, loin de ce sens

pratique, de cet ordre intelligent. L’homme qui, apprenant à lire aux

enfants, inventa de leur faire appeler R, «re», F, «fe», Q, «que»,

me paraît avoir possédé une sorte de génie... Et cet autre aussi qui

imagina de commencer l’enseignement de la géographie en traçant à la

craie, sur le tableau, le plan de la classe, avec les bancs, la chaire

et la bibliothèque, puis autour de ce plan celui de la maison d’école,

puis celui de la placette, des rues du village, de la commune... Si je

pouvais découvrir le nom de ces deux initiateurs, je tâcherais qu’on

leur élevât aussitôt deux statues...

La réforme de l’enseignement primaire a été accomplie, sans fracas

et sans heurt, en quelques années, après la terrible guerre de

1870. C’est que nos paysans n’ont pas, comme les bourgeois, des

idées personnelles--et quelles idées!--sur la façon d’enseigner

leur progéniture. On disposa d’une «matière scolaire» malléable.

On put, sans que nul protestât, inaugurer des méthodes nouvelles,

non seulement de didactique, mais de pédagogie. C’est ainsi--peu de

gens le savent--que, dans le tiers des écoles communales de France,

la coéducation des deux sexes s’est acclimatée sans le moindre

inconvénient.

Par l’esprit des parents, retenez cela, Françoise, doit commencer la

réforme de l’enseignement secondaire: c’est le seul enseignement où les

parents prétendent intervenir. L’élémentaire ne les intéresse pas, et

le supérieur excède trop évidemment leur compétence.

Aussi est-ce à Françoise bientôt émancipée, bientôt mariée, et dans

quelques années mère d’une charmante petite Françoise II, que ma

présente lettre s’adresse. Si cette lettre vous ennuie aujourd’hui,

ou si vous n’y découvrez point de profit direct, mettez-la de côté,

conservez-la pour la relire au temps utile,--quand Françoise II aura

fait sa dentition seconde.

Nous supposerons, chère Françoise, le jeune objet de l’enseignement

secondaire en possession--à dix ans--de toutes les connaissances que

nos pères résumaient en ces termes: lire, écrire et compter. Avec

quelques notions sur la figure de la terre, la place et le nom des

grands pays, les divisions générales de l’histoire, nous aurons un

enseignement primaire très suffisant. Et encore, à tout prendre,

j’accepterais une élève qui ne saurait rigoureusement que lire, écrire

et compter... Quelques mères se récrient:

--Quoi! à dix ans, une fillette ne saurait que lire, écrire et

compter?... La mienne, monsieur, n’a pas neuf ans et demi, et déjà elle

commence le latin; déjà elle fait des «styles».

Fort bien, madame. Moi, je m’en tiens à mon programme, en y ajoutant,

pour utiliser la mémoire et le souple gosier de l’enfance, la

pratique usuelle, sans grammaire, d’une langue étrangère (l’anglais

est décidément indispensable) et les éléments du solfège. Sachant

ainsi couramment lire, écrire et compter, jabotant l’anglais usuel,

connaissant ses notes de musique, notre petite demoiselle arrive devant

le maître et lui offre sept années de sa vie. Qu’allons-nous lui

apprendre durant ces sept ans?

Rappelons-nous nos principes de bon jardinier. L’enseignement

secondaire est une éducation, une tutelle. La petite Françoise II, qui

sait lire, écrire et compter, a appris tout cela beaucoup plus par

la mémoire que par le raisonnement. La petite Françoise II ne sait

pas encore, en somme, ce que c’est que de travailler et d’apprendre.

Ce qu’elle sait, on le lui a patiemment inculqué en le lui répétant

à satiété; on l’a greffé sur le sauvageon. Elle va se développer

maintenant d’un essor personnel; mais, si ce développement n’était

surveillé, guidé, accéléré ou ralenti à chaque heure, il risquerait

d’aboutir à la stérilité ou à l’épuisement... Heures du travail,

objet du travail, tout cela devra donc être préparé et fixé par le

maître: la contribution de Françoise II, c’est l’effort de comprendre

et d’apprendre. Et non seulement l’enseignement secondaire doit être

ainsi initiateur et tutélaire, il doit être au besoin restrictif. Quand

le jardinier diligent arrache les fleurs du petit pêcher, le citadin

qui passe crie à l’attentat. Laissons crier le citadin qui passe,

et persistons, durant les années où la plante se forme, à guider la

nature, laquelle ne consent à produire des fruits savoureux que sous la

contrainte de l’homme.

Or, une des plus fâcheuses tendances modernes, c’est d’appliquer à

l’enseignement secondaire la méthode qui convient au seul enseignement

supérieur. On dit aux petits pêchers, tout juste sortis de la pépinière

et replantés en pleine terre: «Maintenant, tirez-vous d’affaire!» Et

sans doute quelques-uns s’en tirent; mais, il faut bien l’avouer,

beaucoup ne donnent que des fruits misérables, ou pas de fruit du

tout. L’avortement de l’enseignement secondaire en France n’est guère

contesté par personne.

Nous nous garderons soigneusement de compromettre l’instruction de

Françoise II par une telle erreur pédagogique. De dix à dix-sept ans,

nous ne nous lasserons pas de guider, de protéger son effort. C’est le

temps de la formation de l’esprit: l’esprit, en ces précieuses années,

prend ses habitudes, et pour attaquer un problème, et pour suivre une

démonstration, et pour coordonner et retenir des faits. La source

imaginative jaillit, creuse son lit: plus tard, rien ne pourra plus

changer ni le débit de la source ni son cours. Disciplinons cette jeune

intelligence, afin qu’elle arrive en pleine force, en pleine faculté

d’action, à la période signalée par un philosophe comme la plus féconde

de la vie humaine, période qui commence un peu avant et finit un peu

après vingt ans. «Alors, dit Taine, il y a sept ou huit années de sève

montante et de production continue, bourgeons, fleurs et fruits...»

A la «période tainienne» s’adaptera l’enseignement dit supérieur.

C’est assez pour l’enseignement secondaire de préparer par une juste

discipline ce futur épanouissement.

Mais vous n’ignorez pas, Françoise, que l’enseignement supérieur, celui

des Universités, des grandes Écoles spéciales, est l’apanage d’un

petit nombre d’élèves, et surtout d’un petit nombre de femmes. Pour la

plupart de celles-ci, l’époque d’épanouissement et de fructification

est celle même du mariage, de la maternité, de la fondation de la

famille, et c’est là un épanouissement, une fructification qui en

valent bien d’autres. Néanmoins, il en résulte que la plupart des

femmes (l’on pourrait dire même: la plupart des élèves des deux sexes)

n’accroîtront guère leurs connaissances scolaires à partir de seize ou

dix-huit ans. Il faut donc que l’enseignement secondaire ne se contente

pas d’éduquer l’élève en l’habituant à de bonnes méthodes: il faut

qu’après l’avoir suivi l’élève ait compris ou appris ce que doivent

avoir appris ou compris les gens dits «cultivés».

Étudions cette idée et ce mot de «culture», appliquée par la logique du

langage à l’éducation de l’esprit, en vertu de l’analogie entre l’élève

et la plante.

Être cultivé, cela ne veut pas dire être spécialement savant en quoi

que ce soit. Un numismate, érudit en sa partie, peut être un homme sans

culture s’il ne possède pas cet ensemble de notions grâce à quoi, selon

le mot de Térence, rien d’humain ne vous est étranger. La vraie culture

est générale; elle est l’opposé de la spécialisation.

L’on vous dira, Françoise, que la spécialisation est seule désirable

aujourd’hui, parce que la société a besoin de sujets qui excellent en

leur partie. L’on vous dira même qu’elle est seule possible, parce

que le trésor des connaissances s’est démesurément accru et que

l’esprit humain, s’il veut l’acquérir, se condamne à la banqueroute.

Vous répondrez hardiment à ces ennemis de la culture générale que

leurs raisons ne valent rien. Il n’est pas vrai qu’un esprit ait plus

à comprendre et plus à retenir aujourd’hui qu’au XVIe siècle, par

exemple, pour mériter l’épithète de cultivé. Alors comme aujourd’hui,

il y avait des théories de physique, de chimie, une science de la terre

et des éléments: s’il vous prend la fantaisie d’ouvrir un des livres de

ce temps-là, vous verrez que pour être moins fondées sur l’observation

ces théories n’en étaient pas plus simples. En outre, la culture

générale s’encombrait alors d’un inextricable fatras d’argumentation,

aboli de nos jours. Dans l’intérêt de sa paresse, un paresseux

ferait mieux, croyez-moi, de suivre les cours du Collège de France

sous M. Gaston Paris qu’au lendemain de sa fondation. D’autre part,

aujourd’hui comme alors, un spécialiste sans culture générale était un

organisme incomplet, réputé pour tel. Et sans doute, à cette volonté de

n’ignorer rien, les artistes de la Renaissance durent d’être les plus

grands artistes de tous les temps.

Ce qui est vrai, c’est que la société a besoin de sujets qui, leur

culture générale achevée, y surajoutent une forte culture spéciale.

Le temps de cette culture spéciale, c’est précisément cette «période

tainienne» qui pour un Taine s’inaugure à quinze ou seize ans, mais

qui, pour la plupart, n’est sensible que vers dix-sept ou dix-huit et

s’étend jusqu’aux environs de vingt-cinq ans. Voilà le temps du libre

effort vers une science ou un art distincts, préférés... Jusque-là,

toute spécialisation est vaine: et là où elle n’est pas imposée par

le manque d’argent et la nécessité d’un métier hâtif, c’est presque

un crime des parents que d’y soumettre leurs enfants. Les parents

s’excusent en disant: «L’enfant montre des dispositions pour telle

ou telle spécialité.»--Plaisanterie! Sauf quelques petits Pascals,

quelques petits Paderewskis, quels sont les enfants qui témoignent

à dix ans d’aptitudes spéciales vraiment indicatrices? Gardons-nous

de faire fonds sur les prétendues dispositions des enfants. Tel ne

rêve que machines, qui sera poète; tel sera volontairement huissier

à trente ans qui, à douze, inquiétait sa famille par des apparences

contemplatives et une extrême sensibilité. A ces âges, l’être physique

se forme, rien des contours définitifs n’est arrêté. Il ne faut imposer

à un cerveau en formation que ce que peuvent supporter _tous_ les

jeunes cerveaux.

Vous me direz que, pour Françoise II, tout ce discours n’importe guère.

Françoise II n’ira pas au collège de M. Gaston Paris. Françoise ne sera

point une spécialiste... Hum!... Qu’en savez-vous? Il y a des femmes

qui suivent aujourd’hui les cours du Collège de France. Vers 1920,

il y en aura probablement davantage: êtes-vous assurée que Françoise

II ne sera pas du nombre? Malgré les incertitudes de l’avenir, une

des présomptions les plus vraisemblables est que, de plus en plus,

l’instruction des filles devra ressembler à celle des garçons. C’est

pourquoi je ne distinguerai guère entre les deux, je vous en avertis,

au cours de cette lettre et des suivantes.

Si d’ailleurs Françoise II doit être tout simplement épouse et mère

à la mode d’aujourd’hui, c’est bien le cas de ne point spécialiser

l’enseignement qu’on lui donnera entre dix et dix-sept ans! A ceux,

à celles qui ne recevront jamais de culture supérieure, la culture

générale est d’autant plus indispensable. Sans rien préjuger de

l’avenir, il nous faut donc faire de Françoise II ce que vous-même,

Françoise, souhaitiez être à la fin de vos études secondaires: une

femme ayant des clartés de tout, des _clartés_, vous entendez bien, et

non des obscurités ou des pénombres.

Résumons avec une simplicité qui exclut tout pédantisme les conclusions

de cette lettre:

Lettres à Françoise · 第 19 / 63 题