_Noël: traditions de la dernière semaine de l’année.--La fin
d’un siècle.--Réflexions sur l’opportunité des inventaires.--Une
composition de style.--Faillite de tout.--Ce qu’objecte le vieux
siècle pour sa défense.--Espoir en la femme.--Le sel de la
terre._
Il y eut peut-être un temps, Françoise, où les jeunes personnes de
votre âge, glissant le 24 décembre leurs souliers dans la cheminée,
croyaient d’une foi sincère que le bonhomme Noël ou le petit Jésus,
en tournée bienfaisante, y déposeraient nuitamment des cadeaux...
Peut-être, aussi, un temps viendrat-il où les demoiselles de dix-huit
ans se garderont comme d’une superstition ridicule de mettre leurs
bottines dans l’âtre, même s’il est convenu implicitement (c’est votre
cas) que leur mère ou leur oncle se chargent de les remplir...
Vous, Françoise, la destinée vous fit naître à une époque
intermédiaire. La tradition vous touche encore assez fortement pour que
vous aimiez--par sympathie respectueuse--les gestes que vos grand’mères
accomplissaient avec ferveur. Votre pensée intime semblerait
probablement à ces respectables aïeules bien libre, bien émancipée, et
tout de même vous agissez en apparence exactement comme elles. J’estime
que vous avez raison. Dans toutes les circonstances où s’exerce
souverainement l’arbitre mystérieux de la conscience, une femme, une
jeune fille, doit, sans abdiquer l’esprit critique, apporter une bonne
grâce tolérante. Il lui sied d’être à la fois curieuse de vérité et
amicale aux traditions.
La tradition religieuse, la tradition populaire, s’unissent pour faire
de cette dernière semaine de l’année quelque chose à la fois de grave
et de gai, une période où l’esprit trouve des minutes pour se divertir
et d’autres pour méditer. Soyez sûre que, parmi les plus indépendants,
les plus froids d’entre nous, il n’en est pas un qui ne sente passer
sur son cœur, pendant cette suprême huitaine, des espoirs et des
regrets, des nuages mélancoliques et de chaudes effusions de clarté. On
a beau se dire que l’année commence tous les jours, que le calendrier,
tel qu’il est, résulte d’une fantaisie combinée de géomètres et de
papes: la force des habitudes héréditaires est si impérieuse que, pour
tout le monde, entre le 25 et le 31 décembre, le poids du passé se
fait plus lourd, tandis que l’avenir s’impose à notre attention plus
attrayant, plus inquiétant. C’est comme une halte prolongée entre hier
et demain; elle force à réfléchir ceux-là mêmes qui ont le plus coutume
de vivre au jour le jour... Cette fois nos réflexions s’aggravent de
ce que le siècle finit en même temps que l’année. On va, semble-t-il,
vieillir de cent ans. Tout naturellement, de ce dernier palier où nous
voilà, on s’arrête pour considérer un plus long bout de la route.
Les actifs reporters, habituellement satisfaits quand ils sont venus
demander aux écrivains leur opinion sur l’année échue, prétendent en
l’occasion nous arracher un jugement «sur le siècle». Et vous-même,
Françoise, ne m’avez-vous pas dit que, l’autre jour, à l’institution
Berquin, on vous proposa, comme composition de «style», une sorte
d’inventaire des conquêtes morales, scientifiques, artistiques, du XIXe
siècle?
Je vous ai demandé, à ce propos, de me laisser parcourir votre travail.
--Jamais de la vie, m’avez-vous répondu. D’abord, j’ai déchiré ma
copie dès qu’on me l’a rendue. Et puis, je n’avais rien su trouver
d’intéressant. J’ai parlé des inventions célèbres; j’ai cité des noms
de poètes et de savants, entre autres Victor Hugo et Pasteur. Mais, au
fond, je ne me sentais pas de force pour traiter la question.
Vous fûtes en cela modeste, mais avisée. Rien n’est plus malaisé que
de juger un temps où l’on a vécu. Même en vous, qui y avez vécu si peu
d’années, il a mis trop de ses mœurs pour que vous puissiez l’apprécier
de sang-froid. Et moi comme vous, encore que le siècle m’ait ouvert
vingt ans plus tôt un crédit sur ses années... Discutons donc comme il
nous plaira le bilan du siècle; mais sachons que nos conclusions seront
certainement bouleversées par les philosophes de demain. Offrons-leur
nos idées là-dessus comme un document sur l’opinion contemporaine, et
rien de plus.
A ce point de vue, je regrette l’accès de mauvaise humeur qui vous fit
détruire votre composition de style. Si le hasard y avait mis quelque
complaisance, on pouvait espérer que, vers l’an 2000, un érudit,
dénichant ce précieux inventaire, l’eût publié comme un témoignage de
l’état d’esprit féminin vers la fin de 1900. Plus curieux encore eût
été le document si votre maîtresse de «style» eût posé la question de
façon moins vague, de façon à vous permettre d’exprimer directement
votre tempérament et votre esprit.
A sa place, j’aurais dicté le sujet ainsi:
«Une jeune fille achevant ses études au cours de l’année scolaire
1900-1901 examine ce que le siècle finissant lui laisse d’idées
nettes, de souvenirs historiques précieux, de sentiments dominants; et
elle cherche à prévoir comment elle utilisera au siècle suivant un tel
héritage.»
Vous eussiez traité la question, j’en suis sûr, avec beaucoup
d’agrément. Et, comme je vous connais assez bien, je devine à peu près
ce que vous auriez dit... Vous hochez la tête? Vous me mettez au défi
de faire votre composition? Je tiens la gageure. Un instant je vais
m’imaginer que je suis Françoise Le Quellien, assise devant son pupitre
noir, tout au fond de cette classe aux murs vert d’eau que vous m’avez
montrée furtivement, l’an dernier, après la distribution des prix...
Quand je vous reverrai, vous me direz si vous eussiez consenti à signer
cette copie.
[Illlustration]