_Le jour des Morts.--Pèlerinage.--Vers le passé familial.--Les
aïeux.--Laboureurs et soldats.--Le sergent-fourrier de
Napoléon.--De la timidité et de l’esprit d’entreprise.--La
grand’mère Brigitte.--L’argile de Françoise._
Demain, chère Françoise, l’institution Berquin, cette douce prison,
accorde un jour de liberté à ses prisonnières. Mais ce sont des
vacances graves, fidèlement dispensées au culte des morts... L’aînée
de vos compagnes a beau n’avoir pas vingt ans, il n’en est guère,
parmi vous, qui n’ait à s’associer au grand deuil liturgique par un
deuil personnel. Pour vous, par exemple, le traditionnel pèlerinage
au cimetière n’est déjà plus seulement une pieuse promenade. Il y a,
dans l’énorme ville sépulcrale du Père-Lachaise, un coin du sol qui est
vôtre, où sont réunis les derniers disparus de votre famille, votre
aïeule maternelle, son mari, et, enfin, votre père, mort il y a huit
ans.
Quand vous irez, demain, fleurir de chrysanthèmes la pierre unie sous
laquelle dorment vos parents, quand vous aurez laissé s’épancher cette
émotion imprécise, ce vouloir obscur que les absents soient heureux
dans leur séjour inconnu, ce désir passionné de les retrouver un jour,
qui sont assurément la meilleure des prières, évoquez de toutes les
forces de votre jeune esprit la mémoire de votre père. Faites-vous
raconter sa vie par Mme Le Quellien; quand il mourut vous étiez trop
jeune pour la bien connaître. Puis, le soir, dans l’appartement de
la place Possoz, avant de rentrer à l’institution Berquin, demandez
à votre mère de vous montrer, de commenter pour vous les modestes
archives de la famille. Méditez-en les enseignements quand vous serez
de nouveau prisonnière. Je vous parlais l’autre jour de l’importance
qu’il y a, pour une petite Française, à bien connaître le legs
historique que transmet à sa génération le passé de la France. Il lui
importe non moins de connaître le passé prochain de sa propre famille,
ce que lui transmettent immédiatement les êtres humains dont le sang
anime ses veines.
Votre famille, chère enfant, est née du sol national, du sol de la
province française. A trois où quatre générations en deçà de la
vôtre, on y trouve des paysans, possesseurs de petits domaines qu’ils
cultivaient eux-mêmes, les uns en Poitou, les autres en Gascogne.
Je vous prie d’être très fière de cette origine et de la proclamer
hautement à travers la vie, quand on vous la demandera. Toute vraie
noblesse s’enracine dans la terre, dans le sillon tracé par les aïeux.
Osez vous glorifier de votre sang pur de tout mélange: telles familles
réputées grandes et portant d’illustres titres ont, en somme, le sang
le plus mêlé, traversé de courants étrangers au hasard des riches
alliances. Apprenez d’ailleurs que ces libres laboureurs, vos aïeux
à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, vous ont
transmis, par l’économie intellectuelle de leur vie, des facultés
neuves, des puissances prêtes à servir, que nul effort antérieur n’a
usées: c’est là un phénomène aujourd’hui démontré par la science. Ils
ont vécu, ils sont morts sans renommée, ils dorment obscurément dans
leurs cimetières de village, où demain personne n’ira peut-être fleurir
leur tombe feutrée d’herbe. Mais c’est parce qu’ils furent de sobres
paysans, parce que leur cerveau n’assuma pas d’excessifs labeurs, que
vous arrivez, vous, petite Françoise, à l’aube du XXe siècle, l’esprit
si vivace, si alerte,--en même temps que si saine et si robuste de
corps.
Un seul, parmi vos humbles ancêtres, vous a laissé une marque
notable de son existence, alors pareille à celle de beaucoup de ses
contemporains, mais qui, par le recul du temps, non moins, hélas! que
par la diminution de notre prestige guerrier, nous apparaît comme
extraordinaire et héroïque. Un de vos arrière-grands-pères fut soldat
du premier empire. Il fit toutes les campagnes de Napoléon de 1806 à
1814, celle-ci comprise. Il fut à Iéna et à Friedland, à Wagram, à la
Bérézina, à Champaubert. De tant de gloire et de tant de périls, il
rapporta tout simplement le grade de sergent-fourrier: fallait-il qu’en
ce temps-là l’héroïsme fût chose commune! Il rentra alors dans la vie
civile et obtint un modeste emploi aux douanes de son département. Le
reste de sa vie est absolument effacé par le temps. Mais votre mère a
hérité de lui ce bout de papier jauni sur lequel ses campagnes sont
mentionnées et où il est affirmé que «Louis-Pierre-Edme Le Quellien a
servi sa patrie avec courage et loyauté». C’est tout...
Le fils de ce héros fut négociant: humble et probe négociant comme
Louis-Pierre-Edme avait été un soldat humble et fidèle. Il ne fit pas
fortune; pourtant il réussit à donner à son unique enfant une éducation
libérale. Par lui, Françoise, l’intellectualité a pénétré dans votre
famille. Le sujet de cette première expérience se trouva, par bonheur,
être exceptionnellement intelligent. Ce fut votre père, Jean Le
Quellien. Je l’ai pratiqué surtout après qu’on l’eut nommé, à Paris,
sous-chef au ministère des Finances. J’ai rencontré peu d’hommes d’une
érudition aussi ample et si diversement compréhensifs. Qu’il vécût
enfermé dans un bureau et occupé d’ingrates besognes que cent autres,
moins doués, auraient pu faire aussi bien que lui, cette anomalie
toujours m’irrita. Vous le rappelez-vous bien, cher enfant, cet honnête
et savant homme, si modeste, si timide même que ses chefs ne se sont
jamais doutés de la supériorité qu’il gardait sur eux? Moi j’évoque
souvent son image, sa carrure un peu massive, son visage coloré où le
dessin net des traits et la vivacité des yeux affinaient l’hérédité
rurale. Il savait tout, il entendait tout. Sa conversation était
un enchantement. Il avait discipliné sa maison au goût des longues
lectures. Et je me souviens du spectacle si digne et si charmant que
j’eus certains soirs, en venant chez vous du temps qu’il vivait. Autour
de la table de la salle à manger, desservie aussitôt le repas achevé
et recouverte de son tapis de drap vert-mousse, M. Le Quellien, Mme
Le Quellien, et la mignonne gamine de neuf ans que vous étiez alors
vous-même, lisaient chacun un bon livre, sous la lueur jaune de la
grosse lampe...
Cet homme éminent et excellent avait un défaut que je ne veux pas vous
cacher, car il vous est utile de le connaître et il ne diminuera pas
dans votre mémoire le respect du cher disparu. Il était, dans l’action,
hésitant et timide. Cela par grande modestie naturelle d’abord, par
une instinctive défiance de soi; sans doute aussi par l’influence d’une
hérédité de fortunes médiocres. En somme, parmi ceux de sa famille,
personne n’avait «réussi» de façon éclatante. Pourquoi se fût-il
reconnu des droits à un sort plus brillant? Son emploi actuel suffisait
à son ambition. Un poste élevé l’eût effrayé. Il se jugeait heureux:
votre mère, en même temps que le parfait bonheur intime, lui avait
apporté en dot l’équivalent de son traitement. Rien ne manquait à la
simple aisance du foyer. Il ne souffrit jamais de l’obscurité de ses
destins, de leur disproportion avec ses facultés.
[Illustration]
Ainsi, l’historien qui remonterait votre lignée paternelle, amie
Françoise, y trouverait aisément les origines de votre esprit ouvert et
de votre belle santé physique; il n’y rencontrerait pas l’explication
de votre tempérament curieux, oseur, résolu à l’entreprise. Il y a
bien le sergent-fourrier de Napoléon; mais je devine qu’il fut homme
d’action par entraînement et par devoir, non par caractère. Si le
hasard eût fait de votre père un soldat, il eût été, lui aussi, soldat
excellent; il ne fût pas devenu pour cela un homme d’action dans le
vrai sens du mot, c’est-à-dire ayant en soi, dans sa volonté, dans
son initiative, le principe d’action... Ce n’est pas non plus la douce
Mme Le Quellien qui vous a façonné cette âme vingtième-siècle, éprise
de nouveau, gentiment volontaire avec un grain d’entêtement. «Pauvre
maman!...» me dites-vous volontiers en parlant d’elle. Et c’est dit
si drôlement, et je sais si bien que vous êtes une fille docile, en
somme, et respectueuse, que j’oublie de vous rappeler à l’observance
des formalités filiales. «Pauvre maman!...» Cela veut dire, dans votre
pensée, qu’il y a un tas de choses par le monde qui vous passionnent et
ne l’intéressent pas, que les livres qu’elle aime, la musique qu’elle
goûte, vous semblent également fades. Son expérience même de la vie
apparaît si innocente à vos dix-huit ans que l’idée ne vous viendrait
même pas de la consulter aux cas confidentiels... Il y a du vrai dans
tout cela. A la veille de sortir de pension, vous commencez déjà,
Françoise, à être un peu plus âgée que votre mère. Votre génération
montre une maturité hâtive qui contraste étrangement avec l’honnête
inertie où se complut la génération de vos mères. Pour Mme Le Quellien,
il faut en outre tenir compte de l’influence qu’eut sur elle un mari
adoré, puis des circonstances singulières de sa jeunesse. Et nous
touchons là au point le plus intéressant peut-être de votre histoire
généalogique.
La famille de votre mère, encore que d’origine rurale, fut aisée et
bourgeoise plus tôt que celle de votre père. L’aïeule qui repose
au Père-Lachaise naquit presque riche. Une invention mécanique, le
_brevet_,--comme on disait autrefois chez vous, tout court,--avait
fait la soudaine fortune de votre arrière-grand-père maternel,
simple contremaître. (Et déjà admirez ici l’esprit d’entreprise!)
Sa fille unique se maria de bonne heure, contre le vœu--quoique
avec l’autorisation de ses parents. C’était une aventure d’ordre
sentimental. L’homme qu’elle avait choisi lui donna le bonheur et la
ruine, dans une suite d’entreprises financières probes et folles. Leur
souvenir fait encore trembler votre mère, qui prit là, par contre-coup,
l’horreur de toutes les affaires, même avant d’épouser le mari le moins
homme d’affaires du monde... Une dot modeste, pour elle, fut seule
sauvée. Le reste du «brevet» disparut, laissant à votre aïeule de quoi
subsister. Celle-ci, d’ailleurs, restée longtemps veuve, porta jusqu’au
bout sa demi-misère héroïquement. Elle me disait, elle disait à qui
voulait l’entendre qu’elle ne regrettait rien, que la vie avait été
bonne pour elle, puisqu’elle avait aimé et qu’elle avait été aimée.
Cette gracieuse personne mourut en 1883. Je me rappelle fort bien
son caractère et son visage. Elle se plaisait dans la société de la
jeunesse et conversait volontiers avec moi, qui en ce temps heureux
avais moins de vingt ans. Feuilletez l’album de photographies de votre
mère, cet album qui porte en relief sur son plat de cuir un Faust
et une Marguerite devisant amoureusement:--vous trouverez deux ou
trois images de celle que j’appelais: tante Brigitte. Vous n’aurez
pas de peine à y reconnaître votre propre ressemblance. Vous êtes son
portrait, comme on dit, bien qu’un peu moins grande, avec de plus beaux
yeux, un menton plus ferme et aussi (dût en souffrir votre coquetterie)
un peu plus lourd, avec des traits moins réguliers et plus amusants,
avec, en somme, un rien de plus tenace et de moins sentimental à la
fois sur la physionomie. Tout de même, en ce triage mystérieux des
types ancestraux auquel se livre la nature lorsqu’elle fabrique un être
nouveau, elle a gardé sur le crible, pour le mêler à l’argile délicate
dont est modelée Mlle Françoise Le Quellien, pas mal d’éléments de
sa grand’mère Brigitte. Elle y a mêlé beaucoup de l’intelligence et
quelques traits de la physionomie paternelle, un peu, vraiment peu, de
la douceur candide de Mme Le Quellien: et, sur ce tout convenablement
fondu et pétri ensemble, elle a soufflé l’étincelle vitale. Il en est
résulté une petite personne ayant des défauts et des qualités, mais
assurément armée en perfection pour la lutte d’existence, et, à tout
prendre, assez agréable à voir et à écouter.
Je compte bien, chère enfant, que les souvenirs familiaux évoqués par
cette lettre vous accompagneront demain dans le pèlerinage vers la
tombe de vos morts... Vos morts! il en repose un bien petit nombre
sous la pierre où vous vous agenouillerez. En payant à ceux-ci votre
dette de souvenir, n’oubliez pas ceux qui dorment dans d’autres coins
de la terre de France, et dont la vie, telle qu’elle fut, a contribué
à ce que sera votre vie. C’est doubler sa force individuelle que la
maintenir en contact permanent et avec le passé national et avec ce
rameau de la race qui s’appelle la famille. Élargissez donc, par une
évocation consciente et sereine, le sens religieux de cette fête des
Morts. Au delà du brave et éminent homme, votre père, et de votre
exquise et sentimentale aïeule, faites remonter la piété de votre
hommage jusqu’aux plus lointains de vos ancêtres, jusqu’au soldat de
Napoléon, jusqu’aux ignorés manieurs de charrue qui, il y a des cent
ans et des cent ans, parlaient déjà la même langue que vous, avec
quelque chose de votre accent.
[Illustration]