_On rend visite aux nouveautés de l’hiver.--Opinion de Mlle
Lucie sur «les hommes».--Françoise aime la parure.--Des deux
degrés de la coquetterie.--La course au luxe.--Angoisses de la
contrefaçon somptuaire.--Il y a une coquetterie recommandable._
Dans mon courrier, je trouve ce billet, dont l’écriture nette et
pointue m’avait à l’avance révélé l’origine:
«Quelle bonne après-midi j’ai passée l’autre jour à courir les
magasins avec vous, mon oncle! C’est bien plus amusant qu’avec
maman, parce qu’au fond, maman, ça l’ennuie. Vous, vous êtes
patient et complaisant comme tout; seulement, à présent, je
suis prise de remords. Ne vous ai-je pas fait perdre du temps?
Rassurez-moi!--FRANÇOISE.»
Soyez rassurée, chère petite amie, je ne considère pas comme perdue
cette après-midi où, Mme Le Quellien étant fatiguée, je fus promu
à l’honneur de vous accompagner dans «les magasins». Les magasins,
cela désigne, en votre langage de jeune fille, exclusivement ce qui
contient, ce qui vend de quoi vous vêtir, vous coiffer, vous orner. A
la veille d’un changement de saison, il paraît que cette enquête sur
la mode ne saurait être négligée, même par une élève de l’institution
Berquin. En effet, l’institution n’impose pas d’uniforme; on veut
seulement que les élèves soient vêtues «de nuances foncées, sans excès
d’ornement». Il s’agit de tricher avec ce règlement; il s’agit aussi
d’être un peu gentiment mise les jours de sortie. Vous vous y employez
de votre mieux. Vous m’avez avoué que vous aimeriez à être très
élégante--mais là, très!--et que le même souci agite la plupart de vos
compagnes. Un petit nombre, parmi celles-ci, sont riches, et déjà se
fournissent dans les grandes maisons. Les autres, les plus nombreuses,
tâchent de suppléer par l’ingéniosité à l’insuffisance du budget:
telle votre amie Lucie Despeyroux (celle dont le frère est un si joli
saint-cyrien)--et vous-même.
Lucie a une théorie qu’elle a bien voulu énoncer un jour en ma
présence. Elle ne s’adressait pas à moi; même, dans la chaleur d’une
discussion avec vous, elle avait oublié ma présence.
--Ma chère,--s’écria cette agréable personne de dix-sept ans, dont
la taille souple et ronde se dessinait sous un costume de drap bleu
marine,--quand on n’a pas cent mille francs par an à dépenser dans sa
toilette, il faut s’en tenir aux robes «tailleur» et aux blouses. Et
puis, tu sais, les hommes n’aiment que les costumes tailleur.
Assez souvent j’ai rencontré Lucie place Possoz, et vous m’en avez
suffisamment parlé pour que j’aie attribué tout de suite cette façon
de s’exprimer décidée, avertie, à son extrême et charmante innocence.
Rien n’est plus touchant que d’entendre votre amie juger le monde, la
vie, et, comme elle dit, les hommes. Les hommes, pour elle, c’est tout
justement ce merveilleux saint-cyrien, son frère, Maxime Despeyroux,
qui fait parfois des entrées sensationnelles au parloir de Berquin.
Du propos de Lucie, j’ai conclu que le séduisant Maxime avait le goût
exclusif des costumes tailleur. Vous, Françoise, après avoir réfléchi
quelques secondes, vous avez fait cette réponse profonde:
--Les costumes tailleur dont j’aurais envie sont tout de même
horriblement chers. Ah! comme il doit être agréable d’avoir assez
d’argent pour s’arranger comme on voudrait!
--Françoise!... a interrompu, moitié sourire, moitié gronderie, la
douce Mme Le Quellien.
Vous avez rougi; vous avez fait cette moue, menton tendu, lèvres
pincées, qui vous rend si drôle... et l’on a abandonné le chapitre des
costumes.
Mme Le Quellien s’alarme, en effet, de votre penchant à la coquetterie.
Je la rassure de mon mieux; pourtant, de vous à moi, je puis vous
l’avouer: je vous trouve extrêmement occupée de toilette. Cela ne vous
empêche pas, je le sais, d’avoir du goût pour les choses sérieuses,
pour l’étude, pour les arts, ni d’être, au fond, sensible et bonne.
Mais vos goûts sérieux, votre bon cœur, s’accommodent d’un penchant
à vous parer. L’après-midi que j’ai passée avec vous, en vue de vous
documenter sur les modes de l’hiver prochain, me fut singulièrement
instructive à cet égard.
D’abord, j’ai constaté que vous connaissez le nom et le lieu de tous
les grands faiseurs parisiens. J’ai admiré votre aisance à entrer
dans une maison de modes, à vous faire voir des modèles en abondance,
puis à vous défiler au dernier moment sans acheter rien, emportant la
forme enviable dessinée dans votre mémoire de dix-huit ans. J’ai vu le
tressaillement de votre regard quand une «chose de beauté»--s’il en
est vraiment parmi ces fanfreluches de la toilette--vous frappait au
passage. Hélas! Françoise,--je vous dois cette dure vérité,--malgré
tous vos dons précieux de nature, vous êtes évidemment susceptible
de devenir un simple être de luxe si vous êtes riche un jour, ou de
souffrir de votre médiocrité si vous ne l’êtes point. Voilà pourquoi
notre course aux chapeaux et aux corsages m’a laissé une certaine
anxiété dont il faut que je vous fasse part. Si, le faisant, je vous
importune un peu, ce sera pour compenser cette agréable humeur dont
j’accompagnais vos emplettes.
Avez-vous observé que le mot de coquetterie a deux sens, comme la chose
a, si l’on peut dire, deux degrés? Une femme est coquette qui se pare
pour elle-même, parce qu’elle s’intéresse à ses propres charmes, les
cultive, les accroît et les décore. Une femme est coquette qui veut
et cherche des hommages masculins, les hommages du plus grand nombre
possible d’admirateurs... Vous vous récriez. Vous me dites: «Je me
soucie fort peu des hommages, on m’ennuie quand on me fait la cour...»
C’est vrai, je l’ai constaté, vous êtes coquette au premier degré. Les
fadeurs débitées face à face vous irritent. Les admirations masculines
trop prochaines vous troublent et vous froissent. Êtes-vous bien
sûre, cependant, de ne jamais franchir, à l’usage du monde, le degré
qui sépare la coquetterie inoffensive de la dangereuse coquetterie?
Ce désir d’être parée peut bien, en ce moment, avoir pour unique
objet d’admirer vous-même, vous seule, l’image que votre glace vous
renvoie. Mais n’est-ce pas parce que vous considérez votre existence
actuelle comme une période d’attente--les «mesures pour rien», c’est
votre mot?... Il vous plaît de vous voir élégante, parce que cette
vue rassure vos prévisions d’avenir. Une voix (que vous étouffez sans
doute) murmure alors en vous: «Quand je voudrai!...» Votre impatience
à souffrir les admirations des hommes, votre déplaisir du flirt?
Ne faites pas là-dessus trop de fond. Les femmes sont volontiers
disposées, quand il s’agit d’elles-mêmes, à appeler vertu ce qui n’est
que timidité. «Mais je ne suis pas timide, mon oncle!» Justement, voilà
pourquoi je demeure inquiet. Votre timidité devant les courtisans
n’est, au fond, qu’un défaut d’habitude, le résultat d’une éducation
familiale, pure à merveille. Je ne lui donne pas trois mois de vie
mondaine pour s’évaporer. Et alors, le goût de parure inné en Mlle
Françoise s’accroissant du même coup, comment garantir que le degré ne
soit jamais franchi entre la première et la seconde coquetterie?...
[Illustration]
Vous protestez? Mettons, s’il vous plaît, que vous vous en tiendrez à
la coquetterie égoïste. Vous vous parerez pour vous, c’est entendu,
pour vous voir belle et élégante dans les miroirs... Seulement, vous
verrez aussi, par le monde, les autres femmes, coquettes au premier
ou au second degré. N’aurez-vous pas envie de lutter avec elles
pour la primauté somptuaire? A Paris, de nos jours, cette gageure
des toilettes s’exaspère jusqu’à la folie, et l’on ne sait vraiment
où cela s’arrêtera, car la manie du «record» s’en mêle. Quelques
procès, de fournisseur à cliente, nous ont fait connaître le jupon,
en mousseline de soie, de 900 francs; il ne peut être porté qu’une
fois. Tout Paris sait le nom de la mondaine--d’ailleurs exquise--qui
se commande au moins une robe par jour... J’ai passé cet été une
quinzaine de jours sur une plage assez fréquentée. Une des joies de
cette plage, pour les oisifs, était de contempler les toilettes d’une
aimable personne du meilleur genre cosmopolite. Elle en faisait trois
par jour, et quelles! Il fallait bien regarder chacune d’elles, car on
ne la devait plus revoir, non plus que le chapeau qui la couronnait...
Spectacle divertissant pour le sexe en veston et en smoking, mais
spectacle atroce pour les autres élégantes de la plage. Une femme en
mal d’élégance doit, en effet, être la plus élégante, ou bien son
élégance lui semble inutile, manquée... Le corsage qu’elle ajustait
amoureusement dans son cabinet de toilette, tout à l’heure, lui brûle
les épaules dès l’instant qu’une autre femme, sous ses yeux, en porte
un autre plus admirable... O Françoise, imaginez quelles douleurs se
prépare celle dont la fortune n’est pas indéfinie, dont les caprices
se heurtent tout de suite aux bornes d’un étroit budget, et qui veut
s’engager dans la course au luxe moderne! J’en ai vu, j’en vois
plusieurs autour de moi. Elles sont touchantes et désolantes. Toutes
connaissent, bien entendu, une première de chez Virot qui trahit en
leur faveur le secret professionnel et leur livre pour 30 francs
le modèle de 200. Toutes ont déniché la «petite couturière» adroite
comme une fée, qui a «refusé d’entrer chez Dœuillet», et qui cependant
façonne des robes pour trois louis, sans doute par philanthropie.
Toutes rognent sur le budget de la table, du service, des enfants même,
pour payer ces frais de vêture, énormes malgré tout, malgré le temps
passé à faire chez soi des plissés, des garnitures de paillettes,
voire de la peinture sur étoffes. Et, le grand jour ou le grand soir
arrivé, quand enfin cette laborieuse toilette s’exhibe à quelque fête,
au milieu de cent autres, celle qui la porte a soudain le cœur pincé
d’une angoisse. Elle a regardé autour d’elle; elle s’est comparée;
elle s’est jugée. Le vrai chapeau de Virot, la vraie robe de Dœuillet
sont là, devant elles, portés par une autre femme. Et, rien qu’à les
voir, la malheureuse se rend compte que son chapeau, que sa robe à
elle, proclament pour tout œil exercé (quel œil de femme ne l’est pas
en cette matière?) la contrefaçon anxieuse, l’économie dans le luxe,
c’est-à-dire quelque chose de plus choquant que l’indigence!... Cela
n’empêchera pas la coquette pauvre de recommencer son effort, de
courir à de nouvelles angoisses et à d’autres déceptions. A ce jeu, la
bonté du cœur s’use ou s’aigrit vite. La catastrophe de l’honnêteté,
que le romancier met d’ordinaire au bout de pareilles destinées, ne
s’accomplit pas toujours. Mais la vie n’en demeure pas moins à la fois
tragique et méprisable. Coquette et honnête! Quel sujet de roman pour
un psychologue. Je ne me souviens pas qu’un écrivain l’ait traité. La
vie réelle le traite tous les jours.
Je vous entends, je vous vois, froissant ce papier en vous écriant:
«Oh! le méchant! l’injuste! il peut croire que je serai pareille à de
telles femmes!...» Non, Françoise, je ne le crois point. Je sais que
votre nature heureusement équilibrée répugnera toujours aux excès.
Je voudrais vous épargner l’épreuve douloureuse, vous guérir tout de
suite d’un léger défaut peu à peu accru... En ce moment, vous avez une
coquetterie spontanée, innocente, amusante, à laquelle vous m’avez vu
me prêter l’autre jour volontiers moi-même. Mais demain? Dans le monde?
Au cours de la vie? Il faut pourtant savoir où l’on va, et, comme dit
le philosophe, vouloir sa volonté. A quoi bon se surcharger à l’avance
d’un poids qui vous rendra le chemin plus pénible, et dont cependant
vous ne vous débarrasserez qu’avec effort?...
--C’est entendu, mon oncle... je ne serai plus coquette.
Gardez-vous-en bien, chère enfant. Je ne vous ai parlé aujourd’hui
que de deux coquetteries: la mauvaise, qui ne sera jamais la vôtre,
et l’inoffensive, qui est la vôtre--aujourd’hui inoffensive en effet,
demain dangereuse. Il y en a une troisième. Oui, Françoise, il y a
la bonne coquetterie, l’utile, la recommandable coquetterie... La
preuve en est que le plus fâcheux service à rendre à une femme est de
répandre ce bruit: «Elle n’est vraiment pas coquette...» Les hommes
(comme dirait votre camarade Lucie), les hommes n’ont aucun goût pour
les personnes dont on dit cela: demandez plutôt au joli saint-cyrien,
amateur de costumes tailleur.
Il faut éviter cette réputation d’excessive vertu, et pour cela il faut
être coquette d’une certaine façon. Peut-être la devinez-vous déjà?
je vous la dirai en détail dans ma prochaine lettre... Et, comme les
plus graves problèmes contemporains n’effrayent pas notre ingénuité,
nous tâcherons, dans la même lettre, de pronostiquer l’avenir de la
coquetterie féminine au cours du siècle qui va commencer.
[Illustration]
V
_Une visite de Mme Le Quellien.--Retour à la question de la
coquetterie.--Théorème d’après Fénelon.--L’avenir du costume
féminin.--«Complet habit» pour femmes.--Encore Fénelon._
J’aiguisais ma plume pour vous écrire, lorsqu’on m’annonça la visite de
votre mère, la douce Mme Le Quellien. Il était environ dix heures du
matin.
--Mon ami, me dit-elle sitôt qu’elle fut assise en face de moi dans mon
cabinet de travail, je veux m’ôter un souci qui, cette nuit, a gâté mon
sommeil. N’est-ce pas aujourd’hui que vous avez coutume d’écrire à la
petite?
Je répondis qu’en effet, chaque mardi de quinzaine, je m’imposais cet
agréable devoir.
--Eh bien! je voudrais, j’aimerais... Mon Dieu!... comment vous dire
cela, cher ami, sans vous contrarier?...
Je suppliai Mme Le Quellien de ne point se gêner et de m’avouer tout
uniment ce qui la tourmentait.
--Vrai? vous ne serez pas froissé?... C’est que, voyez-vous, je
voudrais le moins possible intervenir dans votre correspondance
avec Françoise... Seulement, avant-hier, quand j’allai la voir à la
pension, je la trouvai si assombrie et si anxieuse en même temps que
je dus la confesser... Votre dernière lettre, où vous gourmandiez un
peu sa coquetterie, lui avait causé un gros chagrin. «S’il me juge si
sévèrement, lui qui me connaît bien, s’écria-t-elle, comment doivent
me juger les autres, qui ne voient de moi que les apparences?...» Elle
me dit encore que vos critiques l’avaient plongée dans l’incertitude
et le désarroi. «Que faire?... Je ne peux pas pourtant choisir les
nuances d’étoffes que je trouve ridicules et les formes de chapeaux qui
ne me vont pas?... Qu’il les choisisse lui-même avec toi, cela m’est
bien égal, au fond! Je croyais que cela vous faisait plaisir à tous les
deux, de me voir gentiment mise...»
Ainsi parla Mme Le Quellien. J’étais confondu, navré.
--Chère Françoise, murmurai-je. Si j’avais cru lui faire de la peine,
j’aurais jeté ma lettre au feu. Dois-je tout de même lui écrire
aujourd’hui?
--Sûrement! Elle attend votre lettre avec une impatience fébrile, parce
que, paraît-il, vous lui avez promis d’y indiquer la bonne façon d’être
coquette. Écrivez-lui donc, mais, je vous en prie, cette fois du moins,
ne soyez pas trop sévère... ne la faites pas pleurer. Elle est si
jeune, la pauvre chérie, et vous savez comme son cœur est sain!...
Quand votre mère m’eut quitté, rassurée, emportant la promesse que «je
ne vous ferais plus pleurer», je méditai quelque temps sur moi-même
et je me maltraitai fort. Ainsi, ma dernière lettre, que je croyais
affectueuse, vous avait chagrinée. J’avais prétendu simplement éveiller
votre sensibilité, et voilà que je l’avais meurtrie! Hélas! chère
enfant, ce n’est pas la première fois que pareille infortune m’échoit,
sinon avec vous, du moins avec le public. Quel écrivain n’a pas été
stupéfait de l’interprétation excessive donnée à ce qu’il suppose avoir
écrit du ton le plus modéré? C’est que, voyez-vous, les indifférents
systématiques mis à part, chacun de nous cherche dans ce qu’il lit un
aliment pour ses passions politiques, sentimentales ou autres. Et la
lecture passionnée de ma récente lettre, qui vous a tant bouleversée,
me flatte au fond... Tout de même, «vos beaux yeux ont pleuré»; j’en
ai quelque remords. Et, puisque je fus si maladroit que de vous
chagriner, je passe la parole--pour rentrer en grâce auprès de vous--au
plus doux des prédicateurs: à Fénelon.
Fénelon vous dit,--parlant précisément des jeunes filles:
«Les véritables grâces ne dépendent point d’une parure vaine et
affectée; mais on peut chercher la propreté, la proportion et la
bienséance dans les habits nécessaires pour couvrir nos corps.»
Sans même en appeler à cette haute autorité, nous concevons aisément
qu’il soit expédient à une femme d’être un joli spectacle pour
les yeux. Bien plus, il est dangereux qu’elle soit tout à fait
indifférente à son propre aspect physique. Ce n’est pas sans raison
que le suave conseiller de la duchesse de Beauvilliers inscrit en tête
des coquetteries permises le mot de «propreté». La propreté, cette
demi-vertu,--ainsi l’appelaient nos aïeules,--devient trop aisément
indifférente à qui repousse toute envie de plaire. Or, rien n’est moins
séduisant qu’une femme dont on dit: «Elle n’est pas soignée.» Les
femmes entre elles le savent bien; aussi est-ce une des accusations
qu’elles lancent le plus volontiers et le plus perfidement contre des
rivales... C’est faux, très souvent, surtout de nos jours, à Paris, où
même la plus humble bourgeoisie française commence à se familiariser
avec les habitudes hygiéniques du Nord. Avouons cependant qu’il reste
encore à faire, beaucoup à faire en province. Ils sont nombreux, les
chefs-lieux d’arrondissement où l’habitant répondrait--comme à un
fonctionnaire de mes amis étonné de ne point trouver d’établissement de
bains dans sa nouvelle résidence:
«Oh! monsieur le sous-préfet... vous savez... dans notre petite ville,
on donne si rarement des bals!...»
... L’observance, sans plus, de la «demi-vertu», serait d’ailleurs
une pauvre règle d’économie féminine. Dans la société contemporaine,
le rôle de la femme, s’il n’est plus (par bonheur!) _uniquement_ de
plaire, est encore de plaire, parmi d’autres devoirs. Des révoltées,
des femmes précurseurs peuvent abdiquer dès aujourd’hui cette mission:
vous n’avez point, Françoise, un tempérament de révoltée. Soyez
consciente du mouvement puissant, indéniable, qui va transformer peu
à peu la coquetterie féminine dans le sens que je vous dirai tout à
l’heure; mais, née en 1882, demeurez tout simplement une femme de votre
époque. Fénelon vous suggère encore un excellent moyen de vivifier
votre coquetterie en la réglant: il prononce le mot de _proportion_.
Glosons sur ce mot à la façon des géomètres.
THÉORÈME.--Toute mauvaise coquetterie est une erreur de proportions.
Erreur de proportion, l’extravagance des formes, l’accouplement hurlant
des couleurs. Erreur de proportion, l’excès des ornements surajoutés
au vêtement essentiel. Erreur de proportion, l’amas ostentatoire
des bijoux... Poussons plus avant l’application de notre théorème.
Nous dirons encore: erreur de proportion, le luxe de la toilette en
désaccord manifeste avec la fortune de celle qui la porte; erreur de
proportion, l’obstination d’une femme mûre à se vêtir en jeunesse.
Vous, Françoise, vous avez reçu de la nature un sens heureux de
l’harmonie. Vos toilettes sont donc agréables à regarder, parce
qu’elles vous encadrent, si l’on peut dire, et vous expliquent. La
seule erreur de proportion qui vous pourrait menacer serait de ne point
mesurer toujours votre parure à l’effet que vous en souhaitez. Ne
pleurez point, cette fois; je suis prêt à proclamer que rien n’est plus
charmant ni plus honnête que vous! Promettez-moi seulement, chaque fois
que vous choisirez une toilette ou que vous agencerez une parure, de
vous adresser cette question: «Qu’est-ce que je me propose en m’ornant
ainsi?» Comme vous êtes intelligente et franche, vous vous répondrez
la vérité. Si cette réponse est: «Je me propose d’étonner les gens» ou
bien: «Je me propose d’être mieux que Louise, Lucie, Jeanne, etc...» ou
encore: «Je désire qu’on me croie très riche...» repoussez hardiment la
tentation: c’est de la mauvaise coquetterie. Ce sera de la bonne, de
la recommandable coquetterie si vous pouvez loyalement vous répondre
à vous-même: «Je veux profiter autant que possible de mes avantages
naturels pour être un objet agréable à tous les yeux, et surtout aux
yeux que j’aime; je veux en outre que mon extérieur renseigne le mieux
possible ceux qui me verront sur mon âge, mes goûts, ma condition, afin
que, si l’on vient à m’aimer, ce soit _moi_ que l’on aime, et non pas
un personnage travesti.» La distinction, n’est-il pas vrai? est aisée à
faire. Voilà pour le présent. Regardons vers l’avenir.
Vous êtes née vers la fin du XIXe siècle, chère Françoise, et votre
vie de femme fleurira principalement durant le XXe. Il est sage, par
conséquent, que vous vous inquiétiez un peu, par avance, de ce que
deviendront, au XXe siècle, les mœurs féminines. On peut prévoir
qu’elles changeront beaucoup et que la différence sera plus sensible
de 1950 à 1900, par exemple, que de 1900 à 1850. Jamais l’esprit de la
femme n’a fermenté comme à cette heure. La femme reprend par devers
soi le souci de son bonheur, au lieu de le confier à l’homme. Qu’on
goûte ou non cette évolution, il est nigaud de la nier: vous n’avez
d’ailleurs qu’à évoquer le nom de ceux qui la nient! Quant au sens
de cette évolution, point n’est besoin non plus d’être grand clerc
pour l’apercevoir. La femme, au cours des prochaines années, tendra
de plus en plus à rapprocher sa condition de celle de l’homme. Et les
habitudes, les apparences même des deux sexes inclineront de plus en
plus à se confondre.
[Illustration]
Mme de Maintenon écrivait à Mme de Fontaines: «On m’a dit qu’une des
petites (de Saint-Cyr) fut scandalisée au parloir parce que son père
avait parlé de sa culotte; c’est un mot en usage, quelle finesse y
entendent-elles?...» Je sais de nos jours quelques grandes personnes
que la chose, sinon le terme, scandalise, et qui poussent de hauts
cris sur la culotte des femmes cyclistes. Soit!... Admettons que
l’assimilation des vêtements féminins aux vêtements masculins n’ira
jamais jusqu’à troquer la jupe contre la culotte. Ce qui me paraît dès
à présent hors de doute, c’est que vous assisterez, jeune Françoise,
dans la toilette des femmes, à un changement analogue à celui qu’a
subi depuis une centaine d’années la toilette des hommes. Avant la
Révolution, le vêtement d’un homme de qualité coûtait plus cher que
celui de sa femme. De nos jours, on cite comme une exception certain
brillant Parisien qui dépense 20.000 francs l’an chez son tailleur, son
bottier et son chemisier. Tous les hommes s’habillent avec une telle
uniformité qu’un Huron transporté à Paris ou à Londres ne distinguerait
pas le maître du valet. Tel sera certainement, dans un avenir plus
ou moins proche, le sort du costume féminin. Du jour où le genre
«tailleur», cher à votre amie Lucie et à son frère, s’inaugura parmi
les femmes, la révolution a commencé. Un célèbre artiste de la couture,
que je consultais à ce propos, déplorait récemment devant moi qu’il n’y
eût plus, à proprement parler, de _toilette de ville_. «On fait des
visites comme l’on est, monsieur!» s’écriait-il désespéré. Il m’avoua
d’ailleurs que ce «comme l’on est» revenait encore, pris chez lui, à
cinquante louis. N’importe, c’est un progrès. Croyez que le temps n’est
pas éloigné où l’on abolira du même coup la toilette de courses, la
toilette de théâtre, la toilette de soir... ou plutôt, comme pour les
hommes, cette toilette deviendra une manière d’uniforme. Il y aura un
«complet habit» féminin qui coûtera soixante francs aux Batignolles et
cinq cents rue de la Paix; et, la révolution accomplie, vainement on
tentera, comme pour le frac des hommes, de retourner en arrière. La
raison aura triomphé.
--Alors, mon oncle, dans ce temps-là il n’y aura plus de femme élégante?
--Quelle erreur, Françoise! Vous qui (je m’en suis aperçu) n’êtes pas
indifférente à la toilette des hommes, diriez-vous que parmi eux il
n’est pas d’élégance? «La propreté, la proportion, la bienséance», dont
vous parle Fénelon, ne sont pas exclues par l’uniformité des costumes
masculins, déplaisante seulement pour quelques agités. Il en va de
la toilette comme du langage. Nous parlons tous avec les mêmes mots;
disons-nous tous la même chose? Vienne le temps où, femmes, vous
n’aurez comme nous à choisir qu’entre la redingote, la jaquette et
le veston, je suis bien assuré de reconnaître entre mille la souple
silhouette et l’adroit ajustement de Mlle Françoise Le Quellien.
Préparez-vous à cet avenir, mon enfant, en simplifiant dès maintenant
votre vêture, en cherchant l’élégance dans la beauté des tons et
l’harmonie des formes plutôt que dans le nombre, la singularité et le
prix d’ornements inédits. Et, puisque, ne me fiant pas à ma mémoire
pour le citer, j’allai chercher tout à l’heure un Fénelon dans ma
bibliothèque, j’y veux prendre encore, pour conclure, cette jolie
phrase prophétique où se trouve sans doute dessiné le _schéma_ du futur
costume féminin:
«Je voudrais faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui
paroît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent
des femmes grecques et romaines; elles y verroient combien des cheveux
noués négligemment par derrière, des draperies pleines et flottantes à
longs plis sont agréables et majestueuses...»
[Illustration]