II

_Impressions de trois spectateurs un soir de fête à

l’Exposition.--Le sentiment de Françoise sur le suprême effort

du_ XIXe _siècle.--Petit Palais et rétrospectives.--Françoise,

quoique résolument moderne, se plaît au passé national.--D’une

loi de l’éducation.--Projet d’un Petit Palais imaginaire._

Quand on a votre âge, amie Françoise, on ne ressent aucune mélancolie

de voir finir les choses autour de son propre commencement, si gai, si

vivace. Des choses qui ont l’impertinence de fleurir, de disparaître,

alors que vous n’êtes pas encore sortie de pension, ne méritent que

votre dédain; elles ne sont pas, à parler franc, vos contemporaines,

et vous êtes très justement convaincue que la seule époque digne

d’intérêt passionné s’inaugurera vers la fin de 1901,--quand vous

entrerez dans le monde.

J’observai cette heureuse disposition de votre esprit certain vendredi

soir qui précéda votre rentrée d’octobre à l’institution Berquin.

Vous étiez venue, avec votre mère, passer un bout de la soirée dans

mon jardin. C’était fête à l’Exposition: toutes les tours, tous les

clochetons, toutes les pointes architecturales de l’éphémère cité

s’embrasaient de lueurs féeriques. Mme Le Quellien exprima le regret de

voir disparaître si tôt un tel concours de merveilles. Je renchéris:

je me lançai dans une période assez bien tournée, pensais-je, sur la

disproportion entre l’effort qu’avait coûté l’Exposition de 1900 et le

bref loisir qui nous fut donné pour nous y complaire.

Vers le dernier contour de ma période, un regard de vous m’arrêta

net; il me sembla que vous aviez envie de rire. Je vous demandai, par

contenance:

--Et vous, Françoise, ne regretterez-vous pas l’Exposition?

Votre réponse fut, textuellement:

--Oh! moi... l’Exposition, je l’ai assez vue!

Toutefois, la dureté de ce trait se corrigea aussitôt par l’addition

d’une phrase courtoise à l’adresse de la pauvre Exposition finissante:

--Du reste, ajoutâtes-vous, elle était très bien, celle-ci... Il y

avait surtout les rétrospectives et le Petit Palais...

«Elle était très bien... Il y avait les rétrospectives...» D’une

inflexion de votre voix délibérée, vous enterriez déjà dans le passé

la ville merveilleuse qui flamboyait sous vos yeux!... Cette attitude

imposa sans doute à votre mère comme à moi, car nous renonçâmes à nos

doléances, et, ce soir-là, il ne fut plus parlé de l’Exposition de 1900.

Mais vous n’imaginez pas, Françoise, combien vos moindres propos, dans

leur netteté ingénue, m’offrent de matières à méditer. Lorsque Mme Le

Quellien fut partie, vous emmenant, je demeurai assez longtemps encore

à contempler, de mon jardin, la foire du monde. J’y demeurai même si

longtemps qu’elle éteignit peu à peu ses feux de Bengale, ses rampes

de gaz, ses boules électriques, jusqu’à n’être plus enfin qu’un noir

chaos, une chose vide, morte déjà et comme abolie, tandis qu’au-dessus

d’elle l’illumination éternelle des étoiles, naguère invisible dans

le reflet excessif de tant de clartés terrestres, resplendissait de

nouveau sur un ciel purifié.

Tout le quartier du Trocadéro, si bruyant, si vivant durant la soirée,

retombait à la paix provinciale des temps ordinaires. Le silence et le

clair-obscur reconquis favorisaient la réflexion.

Je méditai sur le bref jugement que vous aviez porté tout à l’heure.

Non que ce jugement fût en soi quelque chose de très piquant ou de

très profond: il m’intéressait comme indice spontané de l’effet produit

par le suprême effort du XIXe siècle sur un jeune être du XXe. Car vous

êtes vingtième-siècle, Françoise: vous serez jeune fille, épouse, mère

au XXe siècle. Le XIXe siècle n’aura eu de vous que votre enfance.

De vos deux sentences successives il résultait:

Premièrement, que le «Suprême effort» ne vous a pas... «épatée»,

oserai-je dire, employant à dessein une locution qui parfois s’égare

sur vos lèvres.

Secondement, que vous y reconnaissez cependant une réussite méritoire,

puisque vous lui accordez indulgemment la note _très bien_.

Troisièmement, que vous faites bon marché des attractions, voire de

la partie industrielle et scientifique; que même la partie artistique

contemporaine ne vous touche guère. Il vous fallait «les rétrospectives

et le Petit Palais», c’est-à-dire la face historique de l’énorme

exhibition, les objets et les œuvres d’art qui racontent d’une manière

éclatante l’histoire de votre pays.

Et ceci me parut vraiment digne de remarque. Vous êtes une jeune

personne résolument moderne. Si peu instruite du monde que vous vous

prétendiez, votre perspicacité, toujours en éveil, profite adroitement

des occasions pour se renseigner sur les modes du jour. Vous querellez

cette excellente Mme Le Quellien touchant la forme de ses chapeaux

et de ses manteaux; vous-même, sans aucune affectation intempestive,

savez fort adroitement vous faire coiffer et vêtir. Dans l’appartement

de la place Possoz, pur Louis-Philippe, votre chambre étonne par le

clair papier de tenture, semé d’iris, les meubles genre anglais, laqués

de blanc. Vous aimez le brillant luminaire usité aujourd’hui: vous

souhaiteriez un logis pourvu de «tout le confortable moderne». (Ce fut

même, un jour, entre nous, un sujet de querelle). Vous m’avez confié

que, si vous étiez riche et libre, vous auriez plaisir à circuler en

automobile. Vous êtes, en un mot, très «de votre siècle», qui est le

XXe. Et cela ne vous a point empêchée d’élire spécialement, au milieu

d’un spectacle universel, quelques-unes des plus belles choses du temps

passé.

Si je vous demandais pourquoi, vous seriez probablement incapable de

me répondre. Mon expérience d’oncle va tâcher de vous expliquer à

vous-même.

Votre «modernité», d’abord, est un bon signe d’équilibre physique et

mental. Il serait fâcheux qu’à dix-huit ans vous n’eussiez point les

yeux fixés sur l’avenir. Il est juste, il est expédient que les choses

contemporaines vous paraissent spécialement amicales, que vous les

habitiez avec plaisir, comme il est naturel que vous viviez parmi des

compagnes de votre âge! Oh! gardez ce goût de la nouveauté, cet espoir

du lendemain, cette foi instinctive dans le meilleur devenir du monde!

Foin des petites névrosées revenues de tout avant d’être allées nulle

part! Essayez bravement les modes de votre temps, soyez curieuse de

votre époque: vous avez tout le loisir d’être réactionnaire, un jour...

Seulement, chez vous, grâce à un heureux équilibre des facultés et

aussi à la bonne fortune d’être née d’une vieille famille française,

bourgeoise depuis plus de deux cents ans, ce goût volontaire du

moderne s’accommode d’une tendresse mystérieuse pour les merveilles

antérieures de votre pays. D’abord parce qu’elles sont belles, et

belles d’une façon adéquate aux hérédités qui se composèrent dans

votre personne, belles d’une beauté que vous comprenez tout de suite,

sans éducation artistique spéciale. Puis parce qu’elles sont le

passé français, qu’elles furent pensées, exécutées par des Français

d’autrefois, et que des Français d’autrefois les ont fait servir à

leur existence: parce qu’en un mot elles sont _nationales_. Entre ces

délicieux meubles des siècles échus, entre ces merveilleux bibelots,

ces faïences rares, ces bijoux, et vous, Françoise, il y a une parenté

qui vous émeut à la première rencontre. Le berceau du roi de Rome,

bien que prêté par l’empereur d’Autriche, est un peu à vous, et aussi

l’armoire de Marie-Antoinette; la moindre parure campagnarde, le plus

humble vêtement de droguet miraculeusement épargné par le temps et

suspendu aux vitrines des «rétrospectives», témoignent devant vous de

l’antiquité de votre race et par là vous intéressent autrement qu’une

armure espagnole ou les reliques d’un potentat hindou.

[Illustration]

En sorte que le colossal musée où vous avez dépensé en tout, cette

année, une quinzaine de vos journées, pourra bien ne laisser pour

l’ensemble qu’une impression assez confuse dans votre mémoire; vous

déclarez vous-même l’avoir assez vu. Mais le Petit Palais et ses

brillantes succursales historiques, disséminées dans les sections

diverses, n’auront pas vainement frappé vos yeux. Ce que vous y

avez vu, vous l’avez regardé du regard qui imprime l’image dans le

cerveau: ces images font partie de vous, désormais, de votre esprit,

de votre jeune érudition. Et de même les émotions de fierté nationale,

les sympathies esthétiques qu’elles vous ont suggérées, ayant été

spontanées et profondes, ne s’aboliront pas avec le temps. Elles vont,

au contraire, s’enraciner et se fortifier en vous, concourir à former

votre goût, votre sensibilité.

Réfléchissez quelque peu à tout cela, Françoise, notamment pendant ces

classes de couture dont vous m’avez dit qu’elles seraient assommantes

si l’on n’avait pas le droit d’y penser à autre chose. Voyez là

l’exemple et la preuve que nulle éducation ne saurait être fructueuse

si elle n’enfonce des racines dans le passé, dans la tradition,

dans l’histoire de la race. Imitant en cela votre charmant génie de

jeune fille, l’éducation doit être traditionnelle par instinct et

volontairement curieuse de modernité. Cette vérité compte au petit

nombre de celles qui me guident lorsque, si gracieuse, vous me demandez

des «leçons sur les choses». Elle présidera à l’enseignement que

voudraient vous apporter mes billets de quinzaine. Est-elle connue,

est-elle appliquée par les dames excellentes que Mme Le Quellien à

chargées de votre éducation scolaire, dans la célèbre institution

Berquin? Est-ce le système de votre directrice Mme Rochette? D’après ce

que vous m’avez confié, j’ai peur que non. Mme Rochette et ses acolytes

ont bien de l’expérience et une indéniable bonne volonté: seulement

leur doctrine est que l’éducation d’une petite Française en 1900 doit

ressembler trait pour trait à l’éducation d’une petite Française de

1855, date où elles-mêmes fréquentaient l’école. C’est pousser un peu

loin l’amour de la tradition. Vous trouverez d’ailleurs, par le monde,

des fantaisistes qui soutiennent que le devoir de l’éducateur est

de faire de la petite Française une petite Américaine ou une petite

Anglaise. Ceux-ci sont très dangereux. Le système de Mme Rochette n’est

pas dangereux. Il n’est qu’inutile.

Je voudrais, petite amie, mettre à mon doigt le cercle d’or qui rend

invisible et vous suivre, vous et vos compagnes, dans votre journée

d’écolière, depuis la prière du matin jusqu’à la prière du soir. Malgré

votre confiance en moi, vous ne me raconterez jamais tout ce que vous

enseignent vos maîtresses en classe, ni tout ce que vous dites entre

élèves durant les récréations, ni tout ce qui circule dans votre

cervelle pendant les silencieuses heures d’étude. La franc-maçonnerie

féminine scellera vos lèvres sur ce qui serait le plus divertissant à

connaître... Mais mon expérience d’ancien écolier me suffit. Je sais à

quel point une pension française ordinaire est un petit monde bizarre

et vieillot, et quelles pauvretés y sont parfois gravement apprises...

Votre jeune perspicacité s’en est rendu compte, puisqu’elle a souhaité

un supplément d’informations sur la vie. Gardez-vous cependant, moderne

Françoise,--et c’est par là que je veux conclure,--gardez-vous de

mépriser en bloc tout le système d’éducation de l’institution Berquin.

Il contient toute une partie de tradition et de principes qui est

vénérable, admirable, et à coup sûr absolument appropriée à l’éducation

d’une jeune fille de votre pays. C’est à vous, si fine et désormais

avertie, de distinguer ce qui est réellement beau et utile dans ce

mélange de traditions et de routines. Les merveilles que vous admiriez,

colligées et mises en ordre dans votre cher Petit Palais, vous

n’ignorez pas qu’il fallut, pour la plupart, les extraire de greniers

encombrés, parmi la poussière et le fatras d’objets quelconques où

furent longtemps relégués les legs artistiques des siècles derniers...

Eh bien! vous aussi, dans le fatras d’idées et d’habitudes léguées par

les anciennes éducatrices, vous devez, à la veille d’entrer dans le

monde, faire un triage judicieux. Les idées et les traditions dignes

d’être conservées, vous les connaîtrez, d’abord à leur beauté, à leur

noblesse intrinsèque et aussi à leur caractère vraiment, profondément

national. Vous composerez ainsi peu à peu--nous composerons, car je

vous y aiderai--un musée de ce qui fait la spécialité charmante,

glorieuse, de la femme française. Et de même que, sans compromettre de

votre précieuse modernité, vous preniez des leçons de goût au musée des

Champs-Élysées, vous ne risquerez nullement de n’être plus une jeune

personne bien vingtième-siècle en visitant de temps en temps cet autre

Petit Palais imaginaire, meublé de traditions et de souvenirs.

[Illustration]

Lettres à Françoise · 第 12 / 63 题