«C'est la mort qui nous revêt de toutes choses, mais, comme ajoute
saint Paul, «nous voudrions être revêtus par dessus,» et le
dépouillement de notre mortalité, cette dissolution d'une partie de
nous-mêmes reste le grand châtiment du péché.
Ah! quand même l'Église n'en dirait rien, mon coeur m'apprendrait
que Jésus-Christ n'a pas abandonné sa mère, à la corruption du
tombeau.
Ô Dieu, que n'aurais-je pas fait pour en préserver mon père! Mais il
faut que la sentence s'exécute, il faut retourner en poussière. Et
pourtant malgré les tristesses de la tombe, c'est là que ma pensée
se réfugie et se repose--là sur le «lit préparé dans les
ténèbres»--où chacun prend place à son tour.
«Patrie de mes frères et de mes proches, mes paroles sur toi sont
des paroles de paix.»
(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Chère Mina,
Encore la grande leçon de la mort. Ce pauvre Marc nous a quittés.
C'est un vide. Il était de la maison avant moi. J'aimais à voir
cette bonne tête respectable qui avait blanchi au service de mon
père.
Vous vous rappelez qu'à sa mort, il ne voulut jamais prendre aucun
repos. J'y songeais en l'assistant; je le revoyais les yeux rouges
de larmes, et le chapelet dans sa rude main.
Vous ne sauriez croire, comme ces cierges qui brûlaient, ces prières
récitées autour de moi, me reportaient à notre veille si
douloureuse, si sacrée. Chère soeur, on m'accuse de m'être refusée à
toute distraction, et pourtant j'ai fait de grands efforts. Mais
quand j'essayais de me reprendre à la vie, de m'intéresser à quelque
chose, ce murmure des prières récitées autour de son cercueil me
revenait infailliblement et me rendait sourde à tout.
Qu'est-ce que je pouvais pour soulever le poids de tristesse qui
m'écrasait? J'aurais tout aussi bien reculé une montagne avec la
main.
Non, je ne crois pas avoir de grands reproches à me faire. Dieu M'a
fait cette grâce de ne jamais murmurer contre sa volonté sainte.
Qu'il en soit béni!
Un jour, je l'espère du plus profond de mon coeur, je le remercierai
de tout. Sur son lit de mort, mon fidèle serviteur remerciait Dieu
de l'avoir fait naître et vivre pauvre.
Et n'y a-t-il pas aussi une bienheureuse pauvreté de coeur, n'y
a-t-il pas aussi un détachement qui vaut mieux que toutes les
tendresses? Mais c'est la mort de la nature; et, devant celle-là
comme devant l'autre, tout, en nous, se révolte.
Sûrement, Mina, vous n'avez pas oublié le pauvre _Gris_ dont Marc
était si fier. Avons-nous ri, quand vous recommenciez toujours à
l'interroger, sur le fameux voyage qu'il contait si volontiers et
avec tant d'art! Le _Gris_ est bien infirme maintenant, ce qui
n'avait pas diminué la tendresse de Marc. Le jour de sa mort, il se
le fit amener devant la fenêtre, et c'était touchant de le voir
s'attendrir sur le pauvre cheval, qu'il nommait «son vieux
compagnon».
Mon amie, je ne saurais blâmer votre frère de chercher à se
distraire. Il doit en avoir grand besoin. Pauvre Maurice! Mais au
vent les nuages se dissipent.
Vous ai-je dit que Marc s'est recommandé à votre souvenir. Je vous
avoue qu'en l'accompagnant au cimetière, j'aurais voulu voir
s'ouvrir pour moi les portes de cet asile de la paix, mais ce n'est
pas ici que je dormirai mon sommeil. C'est dans votre église, tout
près de vous et à côté de lui.
En attendant, il faut vivre, et je n'en suis pas peu en peine. Mes
repas solitaires me sont une rude pénitence. Les vôtres me
paraîtraient aussi bien longs. Être rangées sur une ligne, tout
autour d'un grand réfectoire, c'est terriblement monastique. Qu'il
est loin le temps où nous mangions ensemble le pain béni de la
gaieté!
Votre soeur,
Angéline.