Une hémorragie des poumons a mis tout à coup ce pauvre Marc dans un
grand danger.
Je l'ai trouvé étendu sur son lit, très faible, très pâle, mais ne
paraissant pas beaucoup souffrir. «Je m'en vas, ma chère petite
maîtresse,» m'a-t-il dit tristement.
Le docteur intervint pour l'empêcher de parler. «C'est bon, dit-il,
je ne dirai plus rien, mais qu'on me lise la Passion de
Notre-Seigneur.»
Il ferma les yeux et joignit les mains pour écouter la lecture.
L'état de ce fidèle serviteur me touchait sensiblement, mais je ne
pouvais m'empêcher d'envier son calme.
Tout en préparant la table qui allait servir d'autel, je le
regardais souvent, et je pensais à ce que mon père me contait du
formidable effroi que ma mère ressentit lorsqu'elle se vit, toute
jeune et toute vive, entre les mains de la mort. Son amour, son
bonheur lui pesait comme un remords.
«J'ai été trop heureuse, disait-elle en pleurant, le ciel n'est pas
pour ceux-là.»
Mais lorsqu'elle eut communié, ses frayeurs s'évanouirent. «Il a
souffert pour moi, répétait-elle, en baisant son crucifix.»
Mon père s'attendrissait toujours à ce souvenir. Il me recommandait
de remercier Notre-Seigneur de ce qu'il avait si parfaitement
rassuré, si tendrement consolé ma pauvre jeune mère à son heure
dernière. «Moi, disait-il, je ne pouvais plus rien pour elle.»
Horrible impuissance, que j'ai sentie à mon tour. Quand il agonisait
sous mes yeux, que pouvais-je? Rien... qu'ajouter à ses accablements
et à ses angoisses. Mais en apprenant que son heure était venue, il
demanda son viatique, et le vainqueur de la mort vint lui adoucir le
passage terrible. Il vint l'endormir avec les paroles de la vie
éternelle. Qu'il en soit béni, à jamais, éternellement béni!
Paix, dit le prêtre quand il entre avec le Saint-Sacrement, paix à
cette maison et à tous ceux qui l'habitent!
Je suis donc comprise dans ce souhait divin que l'église a retenu de
Jésus-Christ. Ah! la paix! j'irais la chercher dans le désert le
plus profond, dans la plus aride solitude.
Ce matin, à demi cachée dans l'ombre, j'ai assisté à tout, et comme
je me prosternais pour adorer le Saint-Sacrement, il se répandit
dans mon coeur une foi si vive, si sensible. Il me semblait sentir
sur moi le regard de Notre-Seigneur et depuis...
Ô maître du sacrifice sanglant! je vous ai compris. Vous voulez que
les idoles tombent en poudre devant vous. Mais ne suis-je pas assez
malheureuse? N'ai-je pas assez souffert? Oh! laissez-moi l'aimer
dans les larmes, dans la douleur. Ne commandez pas l'impossible
sacrifice, ou plutôt Seigneur tout-puissant, Sauveur de l'homme
tout entier, ce sentiment où j'avais tout mis, sanctifiez-le qu'il
s'élève en haut comme la flamme, et n'y laissez rien qui soit _du
domaine de la mort._