Près de la Pointe aux Cèdres, dans un ravin sans ombrage, sans
verdure, sans eau, deux jeunes époux sont venus s'établir. Ils ont
acheté et réparé, tant bien que mal, une chétive masure qui tombait
en ruines, et y vivent heureux. Le bonheur est au dedans de nous, et
qui sait si la magie de l'amour ne peut pas rendre, une pauvre
cabane aussi agréable que la grotte de Calypso.
Il m'arrive souvent de passer par le ravin. Je porte à ces nouveaux
mariés un intérêt dont ils ne se doutent guère. Cet après-midi, je
voyais la jeune femme préparer son souper. Quand il fait beau, trois
pierres disposées en trépied, auprès de sa porte, lui servent de
foyer, et quelques branches sèches suffisent pour cuire le repas.
Elle est attrayante, et porte ses cheveux blonds _à la suissesse_,
en lourdes nattes sur le dos. C'est charmant de la voir assise sur
une bûche devant son humble feu, et surveillant sa soupe, tout en
tricotant activement. Je suppose qu'elle n'a pas d'horloge, car elle
interroge souvent le soleil--ô charme de l'attente!--Je me sens plus
triste encore quand je la vois. Voudrais-je donc qu'il n'y eût plus
d'heureux sur la terre? _Heureux!_ oui ils le sont, car ils ont
l'amour et tout est là.
Je leur ai fait dire de venir cueillir des fruits et des fleurs,
aussi souvent qu'il leur plaira.