4 août.

Depuis ma promenade, ma pensée s'envole malgré moi vers la Malbaie.

J'ai des envies folles d'y aller, et pourquoi? Pour revoir un

endroit où j'ai failli me tuer. C'est au bord d'un chemin

rocailleux, sur le penchant d'une côte; il y a beaucoup de

cornouilliers le long de la clôture, et par-ci par-là quelques

jeunes aulnes qui doivent avoir grandi.

Si Maurice passait par là se souviendrait-il? Et pourtant si j'étais

morte alors, quel vide, quel deuil dans sa vie et dans son coeur!

C'était il y a trois ans. En revenant d'une excursion au Saguenay,

nous nous étions arrêtés à la Malbaie. Mon père, Maurice et moi,

aussi à l'aise à cheval que dans un fauteuil, nous faisions de

longues courses, et un jour nous nous rendîmes jusqu'au

Port-au-Persil, sauvage et charmant endroit qui se trouve à cinq ou

six lieues de la Malbaie.

Au retour, l'orage nous surprit. La pluie tombait si fort que

Maurice et moi nous décidâmes d'aller chercher un abri quelque part,

et nous étions à attendre mon père, que nous avions devancé, quand

un éclair sinistre nous brûla le visage. Presque en même temps, le

tonnerre éclatait sur nos têtes et tombait sur un arbre, à quelques

pas de moi. Nos chevaux épouvantés se cabrèrent violemment, je n'eus

pas la force de maîtriser le mien--il partit.--Ce fut une course

folle, terrible. La respiration me manquait, les oreilles me

bourdonnaient affreusement, j'avais le vertige. Pourtant, à travers

les roulements du tonnerre, je distinguais la voix de Maurice qui me

suivait de près, et me criait souvent «N'ayez pas peur».

Je tenais ferme, mais au bas d'une côte, à un détour du chemin, mon

cheval fit un brusque écart, se retourna, bondit par-dessus une

grosse roche, et fou de terreur reprit sa course. Maurice avait

sauté à terre et attendait. Quand je le vis s'élancer, je crus que

le cheval allait le renverser; mais il le saisit par les naseaux et

l'arrêta net. Ce moment d'angoisse avait été horrible. Toute ma

force m'abandonna, les rênes m'échappèrent, je tombai.

D'un bond Maurice fut à côté de moi. Par un singulier bonheur,

j'étais tombée sur des broussailles qui avaient amorti ma chute. Je

n'avais aucun mal. J'étais seulement un peu étourdie.

Mon père arrivait à toute bride, mortellement inquiet. Il comprit

tout d'un coup d' oeil et, dans un muet transport, nous serra tous

deux dans ses bras.

Ô mon Dieu, vous le savez, sa première parole fut pour vous

remercier! Et la douceur de ce moment!

Brisée de fatigue et d'émotion j'étais absolument incapable de

marcher. La pluie tombait toujours à torrents. Mon père m'enleva

comme une plume et m'emporta à une maison voisine, où nous fûmes

reçus avec un empressement charmant. J'étais mouillée jusqu'aux os;

et dans la crainte d'un refroidissement, on me fit changer d'habits.

Une jeune fille mit toutes ses robes à mon service. J'en pris une de

flanelle blanche. Comme elle n'allait pas à ma taille, la maîtresse

de céans ouvrit son coffre et en tira un joli petit châle bleu--son

châle de noces--me dit-elle, en me l'ajustant avec beaucoup de soin.

«Vous l'avez parée belle, répétait sans cesse la digne femme, si

vous étiez tombée sur les cailloux, vous étiez morte.»

--Oui défigurée pour la vie, ajoutait la jeune fille, qui avait

l'air de trouver cela beaucoup plus terrible.

--Le monsieur qui a arrêté votre cheval est-il votre cavalier, me

dit-elle à l'oreille?

Ma toilette finie, elle me présenta un petit miroir, et me demanda

naïvement si je n'étais pas heureuse d'être si belle?--si j'aurais

pu supporter le malheur d'être défigurée?

En sortant de la chambre, je trouvai mon père et Maurice. Oh! cette

belle lumière qu'il y avait dans leurs regards. Malgré leurs habits

dégoûtants d'eau, tous deux avaient l'air de bienheureux.

L'orage avait cessé. La campagne rafraîchie par la pluie

resplendissait au soleil. La rosée scintillait sur chaque brin

d'herbe, et pendait aux arbres en gouttes brillantes. L'air,

délicieux à respirer, nous apportait en bouffées la saine odeur des

foins fauchés, et la senteur aromatique des arbres. Jamais la nature

ne m'avait paru si belle. Debout à la fenêtre, je regardais émue,

éblouie. Ce lointain immense et magnifique, où la mer éblouissante

se confondait avec le ciel, m'apparaissait comme l'image de

l'avenir.

«Mon Dieu, pensais-je, qu'il fait bon de vivre!»

Assis sur un escabeau à mes pieds, Maurice me regardait, et bien

bas, je lui dis: «Merci».

Une flamme de joie passa ardente sur son visage, mais il resta

silencieux.

--Voyez donc comme c'est beau, lui dis-je.

Il sourit et répondit dans cette langue italienne qu'il

affectionnait:

«Béatrice regardait le ciel, et moi je regardais Béatrice.»

Angéline de Montbrun · 第 46 / 95 题