Depuis ma promenade, ma pensée s'envole malgré moi vers la Malbaie.
J'ai des envies folles d'y aller, et pourquoi? Pour revoir un
endroit où j'ai failli me tuer. C'est au bord d'un chemin
rocailleux, sur le penchant d'une côte; il y a beaucoup de
cornouilliers le long de la clôture, et par-ci par-là quelques
jeunes aulnes qui doivent avoir grandi.
Si Maurice passait par là se souviendrait-il? Et pourtant si j'étais
morte alors, quel vide, quel deuil dans sa vie et dans son coeur!
C'était il y a trois ans. En revenant d'une excursion au Saguenay,
nous nous étions arrêtés à la Malbaie. Mon père, Maurice et moi,
aussi à l'aise à cheval que dans un fauteuil, nous faisions de
longues courses, et un jour nous nous rendîmes jusqu'au
Port-au-Persil, sauvage et charmant endroit qui se trouve à cinq ou
six lieues de la Malbaie.
Au retour, l'orage nous surprit. La pluie tombait si fort que
Maurice et moi nous décidâmes d'aller chercher un abri quelque part,
et nous étions à attendre mon père, que nous avions devancé, quand
un éclair sinistre nous brûla le visage. Presque en même temps, le
tonnerre éclatait sur nos têtes et tombait sur un arbre, à quelques
pas de moi. Nos chevaux épouvantés se cabrèrent violemment, je n'eus
pas la force de maîtriser le mien--il partit.--Ce fut une course
folle, terrible. La respiration me manquait, les oreilles me
bourdonnaient affreusement, j'avais le vertige. Pourtant, à travers
les roulements du tonnerre, je distinguais la voix de Maurice qui me
suivait de près, et me criait souvent «N'ayez pas peur».
Je tenais ferme, mais au bas d'une côte, à un détour du chemin, mon
cheval fit un brusque écart, se retourna, bondit par-dessus une
grosse roche, et fou de terreur reprit sa course. Maurice avait
sauté à terre et attendait. Quand je le vis s'élancer, je crus que
le cheval allait le renverser; mais il le saisit par les naseaux et
l'arrêta net. Ce moment d'angoisse avait été horrible. Toute ma
force m'abandonna, les rênes m'échappèrent, je tombai.
D'un bond Maurice fut à côté de moi. Par un singulier bonheur,
j'étais tombée sur des broussailles qui avaient amorti ma chute. Je
n'avais aucun mal. J'étais seulement un peu étourdie.
Mon père arrivait à toute bride, mortellement inquiet. Il comprit
tout d'un coup d' oeil et, dans un muet transport, nous serra tous
deux dans ses bras.
Ô mon Dieu, vous le savez, sa première parole fut pour vous
remercier! Et la douceur de ce moment!
Brisée de fatigue et d'émotion j'étais absolument incapable de
marcher. La pluie tombait toujours à torrents. Mon père m'enleva
comme une plume et m'emporta à une maison voisine, où nous fûmes
reçus avec un empressement charmant. J'étais mouillée jusqu'aux os;
et dans la crainte d'un refroidissement, on me fit changer d'habits.
Une jeune fille mit toutes ses robes à mon service. J'en pris une de
flanelle blanche. Comme elle n'allait pas à ma taille, la maîtresse
de céans ouvrit son coffre et en tira un joli petit châle bleu--son
châle de noces--me dit-elle, en me l'ajustant avec beaucoup de soin.
«Vous l'avez parée belle, répétait sans cesse la digne femme, si
vous étiez tombée sur les cailloux, vous étiez morte.»
--Oui défigurée pour la vie, ajoutait la jeune fille, qui avait
l'air de trouver cela beaucoup plus terrible.
--Le monsieur qui a arrêté votre cheval est-il votre cavalier, me
dit-elle à l'oreille?
Ma toilette finie, elle me présenta un petit miroir, et me demanda
naïvement si je n'étais pas heureuse d'être si belle?--si j'aurais
pu supporter le malheur d'être défigurée?
En sortant de la chambre, je trouvai mon père et Maurice. Oh! cette
belle lumière qu'il y avait dans leurs regards. Malgré leurs habits
dégoûtants d'eau, tous deux avaient l'air de bienheureux.
L'orage avait cessé. La campagne rafraîchie par la pluie
resplendissait au soleil. La rosée scintillait sur chaque brin
d'herbe, et pendait aux arbres en gouttes brillantes. L'air,
délicieux à respirer, nous apportait en bouffées la saine odeur des
foins fauchés, et la senteur aromatique des arbres. Jamais la nature
ne m'avait paru si belle. Debout à la fenêtre, je regardais émue,
éblouie. Ce lointain immense et magnifique, où la mer éblouissante
se confondait avec le ciel, m'apparaissait comme l'image de
l'avenir.
«Mon Dieu, pensais-je, qu'il fait bon de vivre!»
Assis sur un escabeau à mes pieds, Maurice me regardait, et bien
bas, je lui dis: «Merci».
Une flamme de joie passa ardente sur son visage, mais il resta
silencieux.
--Voyez donc comme c'est beau, lui dis-je.
Il sourit et répondit dans cette langue italienne qu'il
affectionnait:
«Béatrice regardait le ciel, et moi je regardais Béatrice.»