J'aime me rapprocher des pauvres, des humbles, c'est-à-dire des
forts qui portent si vaillamment de si lourds fardeaux. Souvent, je
vais chez une pauvre femme restée sans autre ressource que son
courage, pour élever ses trois enfants. La malheureuse a vu périr
son mari presque sous ses yeux.
La mer a gardé le corps, mais quelques heures après le naufrage, la
tempête jetait sur le rivage les débris de la barque avec les rames
du pêcheur; et la veuve a croisé les rames, en travers des poutres,
au-dessus de la croix de bois noir qui orne le mur blanchi à la
chaux de sa pauvre demeure.
Cette jeune femme m'inspire un singulier intérêt. Jamais elle ne se
plaint, mais on sent qu'elle a souffert. Pour elle le rude et
incessant travail, les privations de toutes sortes, ne sont pas ce
qu'il y a de plus difficile à supporter. Mais elle accepte tout. «Il
faut gagner son paradis», me dit-elle parfois.
Il y a sur ce pâle et doux visage quelque chose qui fortifie, qui
élève les pensées. Que de vertus inconnues brilleront au grand jour!
Que de grandeurs cachées seront dévoilées chez ceux que le monde
ignore ou méprise?
Un jour, Ignace de Loyola demanda à Jésus-Christ qui, dans le
moment, lui était le plus agréable sur la terre, et Notre-Seigneur
répondit que c'était une pauvre veuve qui gagnait, à filer, son pain
et celui de ses enfants. Mon père trouvait ce trait charmant, et
disait: «Quand je vois mépriser la pauvreté, je suis partagé entre
l'indignation et l'envie de rire.»