Oublier! est-ce un bien? Puis-je le désirer?
Oublier qu'on a porté en soi-même l'éclatante blancheur de son
baptême, et la divine beauté de la parfaite innocence.
Oublier la honte insupportable de la première souillure, la
salutaire amertume des premiers remords.
Oublier l'âpre et fortifiante saveur du renoncement; les joies
profondes, les religieuses terreurs de la foi.
Oublier les aspirations vers l'infini, la douceur bénie des larmes,
les rêves délicieux de l'âme virginale, les premiers regards jetés
sur l'avenir, ce lointain enchanté qu'illuminait l'amour.
Oublier les joies sacrées du coeur, les déchirements sanglants et
les illuminations du sacrifice, les révélations de la douleur.
Oublier les clartés d'en haut; les rayons qui s'échappent de la
tombe; les voix qui viennent de la terre, quand ce qu'on aimait le
plus y a disparu.
Oublier qu'on a été l'objet d'une incomparable tendresse qu'on a cru
à l'immortalité de l'amour.
Oublier que l'enthousiasme a fait battre le coeur; que l'âme s'est
émue devant la beauté de la nature; qu'elle s'est attendrie sur la
fleur saisie par le froid, sur le nid où tombait la neige, sur le
ruisseau qui coulait entre les arbres dépouillés.
Oublier! laisser le passé refermer ses abîmes sur la meilleure
partie de soi-même! N'en rien garder! n'en rien retenir! Ceux qu'on
a aimés, les voir disparaître de sa pensée comme de sa vie les
sentir tomber en poudre dans son coeur!
Non, la consolation n'est pas là!