7 juillet.

La consolation, c'est d'accepter la volonté de Dieu, c'est de songer

à la joie du revoir, c'est de savoir que je l'ai aimé autant que je

pouvais aimer.

Dans quelle délicieuse union nous vivions ensemble! Rien ne me

coûtait pour lui plaire; mais je savais que les froissements

involontaires sont inévitables, et pour en effacer toute trace,

rarement je le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chère et

douce habitude qui me ramena vers lui, la veille de sa mort. Quand

je pense à cette journée du 19! Quelles heureuses folles nous

étions, Mina et moi! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si

gaie? Combien j'ai béni Dieu, ensuite, d'avoir suivi l'inspiration

qui me portait vers mon père. Ce dernier entretien restera l'une des

forces de ma vie.

Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait à ses pieds

devant la cheminée, où le feu allait s'éteindre. Je me souviens qu'à

la porte, je m'arrêtai un instant pour jouir de l'aspect charmant de

la salle. Il aimait passionnément fa verdure et les fleurs et j'en

mettais partout. Par la fenêtre ouverte, à travers le feuillage,

j'apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux

de son livre, mon père me demanda ce qu'il y avait. Je m'approchai,

et m'agenouillant, comme je le faisais souvent devant lui, je lui

dis que je ne pourrais m'endormir sans la certitude qu'aucune ombre

de froideur ne s'était glissée entre nous, sans lui demander pardon,

si j'avais eu le malheur de lui déplaire en quelque chose.

Je vois encore son air moitié amusé, moitié attendri. Il m'embrassa

sur les cheveux, en m'appelant _sa chère folle_, et me fit asseoir

pour causer. Il était dans ses heures d'enjouement, et alors sa

parole, ondoyante et légère, avait un singulier charme. Je n'ai

connu personne dont la gaieté se prît si vite.

Mais ce soir-là quelque chose de solennel m'oppressait. Je me

sentais émue sans savoir pourquoi. Tout ce que je lui devais me

revenait à l'esprit. Il me semblait que je n'avais jamais apprécié

son admirable tendresse. J'éprouvais un immense besoin de le

remercier, de le chérir. Minuit sonna. Jamais glas ne m'avait paru

si lugubre, ne m'avait fait une si funèbre impression. Une crainte

vague et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me

fit soudain l'effet d'un tombeau.

Je me levai pour cacher mon trouble et m'approchai de la fenêtre. La

mer s'était retirée au large, mais le faible bruit des flots

m'arrivait par intervalles. J'essayais résolument de raffermir mon

coeur, car je ne voulais pas attrister mon père. Lui commença dans

l'appartement un de ces va-et-vient qui étaient dans ses habitudes.

_La fille du Tintoret_ se trouvait en pleine lumière. En passant,

son regard tomba sur ce tableau qu'il aimait, et une ombre

douloureuse couvrit son visage. Après quelques tours, il s'arrêta

devant et resta sombre et rêveur, à le considérer. Je l'observais

sans oser suivre sa pensée. Nos yeux se rencontrèrent et ses larmes

jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota «Ô mon bien suprême! ô

ma Tintorella!»

Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire émotion,

répondant à ma secrète angoisse, m'épouvantait, et je m'écriai «Mon

Dieu, mon Dieu! que va-t-il donc arriver?»

Il se remit à l'instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais

les violents battements de son coeur, pendant qu'il répétait de sa

voix la plus calme: «Ce n'est rien, ce n'est rien, c'est la

sympathie pour le pauvre Jacques Robusti.»

Et comme je pleurais toujours et frissonnais entre ses bras, il me

porta sur la causeuse au coin du feu; puis il alla fermer la

fenêtre, et mit ensuite quelques morceaux de bois sur les tisons.

La flamme s'éleva bientôt vive et brillante. Alors revenant à moi,

il me demanda pourquoi j'étais si bouleversée. Je lui avouai mes

terreurs.

«Bah! dit-il légèrement, des nerfs.» Et comme j'insistais, en disant

que lui aussi avait senti l'approche du malheur, il me dit:

«J'ai eu un moment d'émotion, mais tu le sais, Mina assure que j'ai

une nature d'artiste.»

Il me badinait, me raisonnait, me câlinait, et comme je restais

toute troublée, il m'attira à lui et me demanda gravement:

«Mon enfant, si, moi ton père, j'avais l'entière disposition de ton

avenir, serais-tu bien terrifiée?»

Alors, partant de là, il m'entretint avec une adorable tendresse de

la folie, de l'absurdité de la défiance envers Dieu.

Sa foi entrait en moi comme une vigueur. La vague, l'horrible

crainte disparut. Jamais, non jamais je ne m'étais sentie si

profondément aimée. Pourtant je comprenais--et avec quelle lumineuse

clarté--que rien dans les tendresses humaines ne peut faire

soupçonner ce qu'est l'amour de Dieu pour ses créatures.

Ô mon Dieu, votre grâce me préparait au plus terrible des

sacrifices. C'est ma faute, ma très grande faute, si l'éclatante

lumière, qui se levait dans mon âme, n'a pas été croissant jusqu'à

ce jour.

Chose singulière! le parfum de l'héliotrope me porte toujours à

cette heure sacrée--la dernière de mon bonheur. Ce soir-là il en

portait une fleur à sa boutonnière, et ce parfum est resté pour

jamais mêlé aux souvenirs de cette soirée, la dernière qu'il ait

passée sur la terre.

Angéline de Montbrun · 第 31 / 95 题