La consolation, c'est d'accepter la volonté de Dieu, c'est de songer
à la joie du revoir, c'est de savoir que je l'ai aimé autant que je
pouvais aimer.
Dans quelle délicieuse union nous vivions ensemble! Rien ne me
coûtait pour lui plaire; mais je savais que les froissements
involontaires sont inévitables, et pour en effacer toute trace,
rarement je le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chère et
douce habitude qui me ramena vers lui, la veille de sa mort. Quand
je pense à cette journée du 19! Quelles heureuses folles nous
étions, Mina et moi! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si
gaie? Combien j'ai béni Dieu, ensuite, d'avoir suivi l'inspiration
qui me portait vers mon père. Ce dernier entretien restera l'une des
forces de ma vie.
Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait à ses pieds
devant la cheminée, où le feu allait s'éteindre. Je me souviens qu'à
la porte, je m'arrêtai un instant pour jouir de l'aspect charmant de
la salle. Il aimait passionnément fa verdure et les fleurs et j'en
mettais partout. Par la fenêtre ouverte, à travers le feuillage,
j'apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux
de son livre, mon père me demanda ce qu'il y avait. Je m'approchai,
et m'agenouillant, comme je le faisais souvent devant lui, je lui
dis que je ne pourrais m'endormir sans la certitude qu'aucune ombre
de froideur ne s'était glissée entre nous, sans lui demander pardon,
si j'avais eu le malheur de lui déplaire en quelque chose.
Je vois encore son air moitié amusé, moitié attendri. Il m'embrassa
sur les cheveux, en m'appelant _sa chère folle_, et me fit asseoir
pour causer. Il était dans ses heures d'enjouement, et alors sa
parole, ondoyante et légère, avait un singulier charme. Je n'ai
connu personne dont la gaieté se prît si vite.
Mais ce soir-là quelque chose de solennel m'oppressait. Je me
sentais émue sans savoir pourquoi. Tout ce que je lui devais me
revenait à l'esprit. Il me semblait que je n'avais jamais apprécié
son admirable tendresse. J'éprouvais un immense besoin de le
remercier, de le chérir. Minuit sonna. Jamais glas ne m'avait paru
si lugubre, ne m'avait fait une si funèbre impression. Une crainte
vague et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me
fit soudain l'effet d'un tombeau.
Je me levai pour cacher mon trouble et m'approchai de la fenêtre. La
mer s'était retirée au large, mais le faible bruit des flots
m'arrivait par intervalles. J'essayais résolument de raffermir mon
coeur, car je ne voulais pas attrister mon père. Lui commença dans
l'appartement un de ces va-et-vient qui étaient dans ses habitudes.
_La fille du Tintoret_ se trouvait en pleine lumière. En passant,
son regard tomba sur ce tableau qu'il aimait, et une ombre
douloureuse couvrit son visage. Après quelques tours, il s'arrêta
devant et resta sombre et rêveur, à le considérer. Je l'observais
sans oser suivre sa pensée. Nos yeux se rencontrèrent et ses larmes
jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota «Ô mon bien suprême! ô
ma Tintorella!»
Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire émotion,
répondant à ma secrète angoisse, m'épouvantait, et je m'écriai «Mon
Dieu, mon Dieu! que va-t-il donc arriver?»
Il se remit à l'instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais
les violents battements de son coeur, pendant qu'il répétait de sa
voix la plus calme: «Ce n'est rien, ce n'est rien, c'est la
sympathie pour le pauvre Jacques Robusti.»
Et comme je pleurais toujours et frissonnais entre ses bras, il me
porta sur la causeuse au coin du feu; puis il alla fermer la
fenêtre, et mit ensuite quelques morceaux de bois sur les tisons.
La flamme s'éleva bientôt vive et brillante. Alors revenant à moi,
il me demanda pourquoi j'étais si bouleversée. Je lui avouai mes
terreurs.
«Bah! dit-il légèrement, des nerfs.» Et comme j'insistais, en disant
que lui aussi avait senti l'approche du malheur, il me dit:
«J'ai eu un moment d'émotion, mais tu le sais, Mina assure que j'ai
une nature d'artiste.»
Il me badinait, me raisonnait, me câlinait, et comme je restais
toute troublée, il m'attira à lui et me demanda gravement:
«Mon enfant, si, moi ton père, j'avais l'entière disposition de ton
avenir, serais-tu bien terrifiée?»
Alors, partant de là, il m'entretint avec une adorable tendresse de
la folie, de l'absurdité de la défiance envers Dieu.
Sa foi entrait en moi comme une vigueur. La vague, l'horrible
crainte disparut. Jamais, non jamais je ne m'étais sentie si
profondément aimée. Pourtant je comprenais--et avec quelle lumineuse
clarté--que rien dans les tendresses humaines ne peut faire
soupçonner ce qu'est l'amour de Dieu pour ses créatures.
Ô mon Dieu, votre grâce me préparait au plus terrible des
sacrifices. C'est ma faute, ma très grande faute, si l'éclatante
lumière, qui se levait dans mon âme, n'a pas été croissant jusqu'à
ce jour.
Chose singulière! le parfum de l'héliotrope me porte toujours à
cette heure sacrée--la dernière de mon bonheur. Ce soir-là il en
portait une fleur à sa boutonnière, et ce parfum est resté pour
jamais mêlé aux souvenirs de cette soirée, la dernière qu'il ait
passée sur la terre.