(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Vous n'avez pas oublié notre voyage aux Aulnets, ni cette pauvre
Mlle Désileux si difforme. Elle n'est plus et après sa mort on m'a
remis une lettre d'elle qui ne sera pas inutile.
Mina, comme cette pauvre disgraciée nous aimait, mon père et moi! et
qu'elle a souffert!
C'est fini, maintenant la terre a été foulée sur son pauvre corps,
et pour moi, voilà Véronique Désileux parmi ces ombres chères qu'on
traîne après soi, à mesure qu'on avance dans la vie.
J'ai reçu vos deux lettres, et bien des choses m'ont profondément
touchée. Vous savez comme il vous plaignait à son heure dernière, et
volontiers, je dirais comme lui: «Pauvre petite Mina.»
Votre frère m'a envoyé de vos cheveux. Veuillez le remercier de ma
part, et lui faire comprendre qu'il ne doit plus m'écrire. À quoi
bon!
Chère soeur, je ne puis regarder sans émotion ces belles boucles
brunes que vous arrangiez si bien. Qui nous eût dit qu'un jour cette
superbe chevelure tomberait sous le ciseau monastique? qu'un guimpe
de toile blanche entourerait votre charmant visage?
Ma chère mondaine d'autrefois, comme j'aimerais à vous voir sous
votre voile noir.
Ainsi, vous voilà consacrée à Dieu, obligée d'aimer Notre-Seigneur
d'un amour de vierge et d'épouse.
Ce qu'on dit contre les voeux perpétuels me révolte. Honte au coeur
qui, lorsqu'il aime, peut prévoir qu'il cessera d'aimer.
Mon amie, je ne dors guère, et en entendant sonner quatre heures,
votre souvenir me revient toujours. Ma pensée vous suit, tout
attendrie, dans ces longs corridors des Ursulines.
J'ai assisté à l'oraison des religieuses. J'aimais à les voir
immobiles dans leurs stalles, et toutes les têtes, jeunes et
vieilles, inclinées sous la pensée de l'éternité. L'éternité, cette
mer sans rivages, cet abîme sans fond où nous disparaîtrons tous!
Si je pouvais me pénétrer de cette pensée! Mais je ne sais quel
poids formidable m'attache à la terre. Où sont les ailes de ma
candeur d'enfant? Alors je me sentais portée en haut par l'amour.
Mon âme, comme un oiseau captif, tendait toujours à s'élever. Oh! le
charme profond de ces enfantines rêveries sur Dieu, sur l'autre vie.
J'aimais mon père avec une ardente tendresse, et pourtant, je
l'aurais laissé sans regret pour mon père du ciel. Mina, c'était la
grâce encore entière de mon baptême. Maintenant, la chrétienne,
aveuglée par ses fautes, ne comprend plus ce que comprenait
l'innocence de l'enfant. Mina, j'ai vu de près l'abîme du désespoir.
Ni Dieu ni mon père ne sont contents de moi, et cette pensée ajoute
encore à mes tristesses.
Dans votre riante chapelle des Ursulines, j'aimais surtout la
chapelle des Saints, où je priais mieux qu'ailleurs. Pendant mon
séjour au pensionnat, tous les jours j'allais y faire brûler un
cierge, pour que la sainte Vierge me ramenât mon père sain et sauf,
et maintenant, je voudrais que là, aux pieds de Notre-Dame du
Grand-Pouvoir, une lampe brûlât nuit et jour pour qu'elle me
conduise à lui.
Je suis charmée que vous soyez sacristine. Vous faites si
merveilleusement les bouquets. Quels beaux paniers de fleurs je vous
enverrais, si vous n'étiez si loin.
Ma chère Mina, soyez bénie pour le tendre souvenir que vous donnez à
mon père. Puisque votre office vous permet d'aller dans l'église, je
vous en prie, ne passez un jour sans vous agenouiller, sur le pavé
qui le couvre. Cette fosse si étroite, si froide, si obscure, je
l'ai toujours devant les yeux. Vous dites que dans le ciel il est
plus près de moi qu'autrefois.
Mina, le ciel est bien haut, bien loin, et je suis une pauvre
créature. Vous ne pouvez comprendre à quel point il me manque, et le
besoin, l'irrésistible besoin de me sentir serrée contre son coeur.
Le temps ne peut rien pour moi. Comme disait Eugénie de Guérin, les
grandes douleurs vont en creusant comme la mer. Et le savait-elle
comme moi! Elle ne pouvait aimer son frère comme j'aimais mon père.
Elle ne tenait pas tout de lui. Puis rien ne m'avait préparée à mon
malheur. Il avait toute la vigueur, toute l'élasticité, tout le
charme de la jeunesse. Sa vie était si active, si calme, si saine,
et sa santé si parfaite. Sans ce fatal accident! C'est peut-être
_une perfidie de la douleur_, mais j'en reviens toujours là.
Mon amie, vous savez que je ne me plains pas volontiers, mais votre
amitié est si fidèle, votre sympathie si tendre, qu'avec vous mon
coeur s'ouvre malgré moi. Ma santé s'améliore. Qui sait combien de
temps je vivrai. Implorez pour moi la paix, ce bien suprême des
coeurs morts.
Angéline.
1er juillet.
«Pourquoi dans mon esprit revenez-vous sans cesse
Ô jours de mon enfance et de mon allégresse?
Qui donc toujours vous rouvre en nos coeurs presque éteints,
Ô lumineuse fleur des souvenirs lointains?»
Parmi les papiers de mon père, j'ai trouvé plusieurs de mes cahiers
d'études qu'il avait conservés; et comme cela m'a reportée à ces
jours bénis où je travaillais sous ses yeux, entourée, pénétrée par
sa chaude tendresse. Quels soins ne prenait-il pas pour me rendre
l'étude agréable. Il voulait que je grandisse heureuse, joyeuse,
dans la liberté de la campagne, parmi la verdure et les fleurs, et
pour cela il ne recula pas devant le sacrifice de ses goûts et de
ses habitudes.
La vue de ces cahiers m'a profondément touchée. J'ai pleuré
longtemps. Ô le bienfait des larmes! Parfois, cette divine source
tarit absolument. Alors, je demeure plongée dans une morne
tristesse. Vainement ensuite, je cherche mes bons sentiments, mes
courageuses résolutions. La douleur, cette virile amie, élève et
fortifie, mais la tristesse dévaste l'âme. Comment se garantir de
cette langueur consumante?
Je ne vis guère dans le présent, et pour ne pas voir l'avenir, qui
m'apparaît comme une morne et désolée solitude, je songe au passé
tout entier disparu. Ainsi le naufragé, qui n'a que l'espace devant
lui, se retourne, et dans sa mortelle détresse, interroge la mer où
ne flotte plus une épave.
Oui, tout a disparu. Ô mon Dieu, laissez-moi l'amère volupté des
larmes!