De ma visite aux Aulnets j'ai emporté _Tout pour Jésus_, livre
bien-aimé de Mlle Désileux; et, mon Dieu, avec quelle émotion j'ai
tu la page suivante, qui portait en marge la date de la mort de mon
père!
«Regardez cette âme qui vient d'entendre son jugement: à peine Jésus
a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n'est point encore
éteint, et ceux qui pleurent n'ont pas encore fermé les yeux du
corps loin duquel la vie a fui: pourtant le jugement est rendu, tout
est consommé; il a été court, mais miséricordieux. Que dis-je?
miséricordieux la parole ne saurait dire ce qu'il a été. Que
l'imagination le trouve. Un jour, s'il plaît à Dieu, nous en ferons
nous-mêmes la douce expérience. Il faut que cette âme soit bien
forte pour ne pas succomber sous la vivacité des sentiments qui
s'emparent d'elle; elle a besoin que Dieu la soutienne pour ne point
être anéantie. Sa vie est passée; comme elle a été courte! sa mort
est arrivée; combien douce son agonie d'un moment! comme les
épreuves paraissent une faiblesse, les chagrins une misère, les
afflictions un enfantillage! Et maintenant elle a obtenu un bonheur
qui ne finira jamais. Jésus a parlé, le doute n'est plus possible.
Quel est ce bonheur? L' oeil ne l'a point vu, l'oreille ne l'a point
entendu. Elle voit Dieu, l'éternité s'étend devant elle, dans son
infini. Les ténèbres se sont évanouies, la faiblesse a disparu, il
n'est plus ce temps qui autrefois la désespérait. Plus d'ignorance,
elle voit Dieu, son intelligence se sent inondée de délices
ineffables, elle a puisé de nouvelles forces dans cette gloire que
l'imagination ne saurait concevoir; elle se rassasie de cette
vision, en présence de laquelle toute la science du monde n'est que
ténèbres et ignorance. Sa volonté nage dans un torrent d'amour;
ainsi qu'une éponge s'emplit des eaux de la mer, elle s'emplit de
lumière, de beauté, de bonheur, de ravissement, d'immortalité, de
Dieu. Ce ne sont là que de vains mots plus légers que la plume, plus
faibles que l'eau; ils ne sauraient rappeler à l'imagination même
l'ombre du bonheur de cette âme.