De ma fenêtre, je vois très bien le cimetière, et je distingue
parfaitement l'endroit où repose Véronique Désileux. Sa servante me
dit qu'elle passait souvent ici des heures entières. Comme tous les
condamnés à l'isolement, elle aimait la vue de la nature, et
peut-être aussi celle du cimetière.
Parmi les morts qui dorment là, en est-il un qui ait souffert plus
qu'elle!
Saura-t-on jamais ce qui s'amasse de tristesses et de douleurs dans
l'âme des malheureux condamnés à être toujours et partout ridicules?
Que sont les éclatantes infortunes comparées à ces vies toutes de
rebuts, d'humiliations, de froissements? Et c'était une âme ardente!
Ah! mon Dieu!
Que je regrette de n'être pas venue la voir! Ma présence eût adouci
ses derniers jours. Nous aurions parlé de mon père ensemble. La
malheureuse l'aimait, et rien dans les sentiments des heureux du
monde ne peut faire soupçonner jusqu'où.
Quand ces pauvres coeurs toujours blessés, toujours méprisés, osent
aimer, ils adorent. Jamais elle ne s'est remise de la nouvelle de sa
mort, et je ne puis penser, sans verser des larmes, à l'accablement
mortel où elle resta plongée.
Hier soir, la servante m'a raconté bien des choses, tout en tournant
son rouet devant l'âtre de sa cuisine. Parfois elle s'arrêtait
subitement, et jetait un regard furtif vers la chambre de sa
maîtresse--ce qui me faisait courir des frissons. Il me semblait que
j'allais la voir paraître.
Quel mystère que la mort! comme cette terrible disparition est
difficile à réaliser! Après la mort de mon père, lorsqu'on disait à
Mlle Désileux qu'avec le temps, je me consolerais: «Jamais, jamais»,
s'écriait-elle en couvrant son visage.
Il est impossible de dire la pitié qu'elle avait de moi. La nuit
même de sa mort, elle s'attendrissait encore sur mon malheur, et
répétait à la personne qui la veillait: «Dites-lui que Dieu lui
reste.»
Ô mon amie, obtenez-moi l'intelligence de cette parole!
Qu'est-ce que la vie? «Quelque brillante que soit la pièce, le
dernier acte est toujours sanglant. On jette enfin de la terre sur
la tête et en voilà pour jamais!»