Je viens d'apprendre que Mlle Désileux est morte hier à sa ferme des
Aulnets. Pauvre fille! quelle triste vie!
Mon père disait qu'elle avait un grand coeur. Il me menait la voir
de temps en temps, et les premières fois, je me rappelle encore,
avec quel soin il me recommandait d'être gentille avec elle, de ne
pas avoir l'air de remarquer son affreuse laideur.
--Vois-tu, disait-il, elle sait qu'elle est affreuse, et il faut
tâcher de lui faire oublier cette terrible vérité.
Pourquoi cette adorable bonté est-elle si rare? Si Maurice avait la
délicatesse de mon père, peut-être aurait-il pu me faire oublier que
je ne puis plus être aimée.
Pauvre Mlle Désileux! Au commencement, elle m'inspirait une
répulsion bien grande, mais quand mon père me disait de son ton le
plus aisé: «Angéline, va embrasser Mademoiselle Désileux», je
m'exécutais courageusement. Et ensuite que j'étais fière de
l'entendre me dire, qu'il était content de moi; car toute petite, je
l'aimais déjà avec une vive tendresse, et quand il se montrait
satisfait de ma conduite, je donnais dans les étoiles.
C'était son opinion qu'une affection trop démonstrative amollit le
caractère, nuit au développement de la volonté qui a tant besoin
d'être fortifiée; aussi, malgré son extrême amour pour moi,
ordinairement, il était très sobre en caresses.
Mais quand je l'avais parfaitement contenté, il me le témoignait
toujours de la manière la plus aimable et la plus tendre. Parfois
aussi, malgré son admirable empire sur lui-même, il lui échappait de
soudaines explosions de tendresse dont je restais ravie, et qui me
prouvaient combien la contrainte, qu'il s'imposait, là-dessus, lui
devait peser.
Je me rappelle qu'un jour, que nous lisions ensemble la vie de la
mère de l'Incarnation, il versa des larmes, à cet endroit où son
fils raconte qu'elle ne l'embrassa jamais--pas même à son départ
pour le Canada,--alors qu'elle savait lui dire adieu pour toujours.
(Véronique Désileux à Angéline de Montbrun)
Mademoiselle,
Je sens que ma fin est proche et je ramasse mes forces pour vous
écrire. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte. Dieu
veuille que ma voix, en passant par la tombe, vous apporte quelque
consolation!
Ah, chère Mademoiselle, que j'ai souffert de vos peines! que je
serais heureuse si je pouvais les adoucir, et vous prouver ma
reconnaissance, car monsieur votre père et vous, vous avez été bons,
vraiment bons pour la pauvre Véronique Désileux. Et soyez-en sûre,
c'est une aumône bénie de Dieu, que celle d'une parole affectueuse,
d'un témoignage d'intérêt aux pauvres déshérités de toute sympathie
humaine.
Si vous saviez comme la bienveillance est douce à ceux qui n'ont
jamais été aimés! Dans le monde, on a l'air de croire que les êtres
disgraciés n'ont pas de coeur, et plût au ciel qu'on ne se trompât
point!
Je vous laisse tout ce que je possède: ma ferme et mon mobilier.
Veuillez en disposer comme il vous plaira--et ne me refusez pas un
souvenir quelquefois.
Si je pouvais vous dire comme j'ai pleuré votre père! que Dieu me
pardonne! dans la folie de ma douleur, j'aurais voulu faire, comme
le chien fidèle qui se traîne sur la tombe de son maître, et s'y
laisse mourir.
Alors pourtant je ne savais pas jusqu'à quel point il avait été bon
pour la pauvre disgraciée; c'est seulement ces jours derniers que
j'ai appris ce que je lui dois.
Sachez donc qu'à la mort de mon père, il y a quinze ans, je me
serais trouvée absolument sans ressources, si M. de Montbrun eût
exigé le paiement de ce qui lui était dû. Mais en apprenant que mon
père s'était ruiné, qu'il ne me restait plus que la ferme des
Aulnets, et qu'il faudrait la vendre pour le payer: «Pauvre fille
dit-il, sa vie est déjà assez triste!»
Et aussitôt, il fit un reçu pour le montant de la dette, le signa,
et le remit à M. L. en lui faisant promettre le plus inviolable
secret. M. L. m'a raconté cela après avoir reçu mon testament.
«Au point où vous en êtes, m'a-t-il dit, ça ne peut pas vous
humilier.» Et il a raison.
Chère Mademoiselle, depuis que je sais ces choses, j'y ai pensé
souvent. Je gardais à Monsieur votre père, une reconnaissance
profonde pour l'intérêt qu'il m'a témoigné, pour la courtoisie
parfaite avec laquelle il m'a toujours traitée, et à la veille de
mourir, j'apprends que je lui ai dû le repos, l'indépendance et la
joie de pouvoir donner souvent.
Que ne puis-je quelque chose pour vous, _sa fille!_ On dit que vous
avez fait preuve d'un grand courage, mais je devine quels poignants
regrets, quelles mortelles tristesses vous cachez sous votre calme,
et que de fois j'ai pleuré sur vous!
Ah, si je pouvais vous faire voir le néant de ce qui passe comme on
le voit en face de la mort! Vous seriez bien vite consolée.
Mon heure est venue, la vôtre viendra, et bientôt, «car les heures
ont beau sembler longues, les années sont toujours courtes.»
Alors, vous comprendrez le but de la vie, et vous verrez quels
desseins de miséricorde se cachent sous les mystérieuses duretés de
la Providence.
Maintenant, je vois que ma vie pouvait être une vie de bénédictions!
À cette heure où tout échappe, que je serais riche!
J'ai vécu sans amitié, sans amour. Mon père lui-même, ne savait pas
dissimuler la répugnance que je lui inspirais. Mais si, acceptant
tous les rebuts, toutes les humiliations, d'un coeur humble et
paisible, je les avais déposés aux pieds de Jésus-Christ, avec
quelle confiance je dirais aujourd'hui comme le divin Sauveur, la
veille de sa mort: _J'ai fait ce que vous m'aviez donné à faire,
glorifiez-moi maintenant, mon père._
Hélas, j'ai bien mal souffert! _Mais autant le ciel est au-dessus de
la terre, autant il a affermi sur nous sa miséricorde._ J'aime à
méditer cette belle parole en regardant le ciel. Oui, j'espère. Ne
crains pas, m'a dit Notre-Seigneur, lorsqu'il est venu dans mon âme,
ne crains pas; demande-moi pardon de n'avoir pas su souffrir pour
l'amour de moi, qui t'ai aimée jusqu'à la mort de la croix. Ah,
pourquoi, ne l'ai-je pas aimé? Lui, n'eût pas dédaigné ma tendresse.
Ma chère enfant, j'aurais bien voulu vous voir avant de mourir.
Mais on m'a dit qu'un voyage de quelques lieues était beaucoup
pour vos forces--qu'il valait mieux vous épargner les émotions
pénibles--et je n'ai pas osé vous faire prier de venir.
Pourtant, il me semble que cette visite ne vous eût pas été inutile.
Mieux que personne, je crois comprendre ce que vous souffrez.
Pauvre enfant si éprouvée, ne serait-elle pas pour vous cette parole
de l'Imitation: «Jésus-Christ veut posséder seul votre coeur, et y
régner comme un roi sur le trône qui est à lui.»
Un auteur, que j'aime, dit que nous pouvons exagérer bien des
choses, mais que nous ne pourrons jamais exagérer l'amour de
Jésus-Christ. Méditez cette douce et profonde vérité. Pensez à
l'incomparable ami. Faites-lui sa place dans votre coeur, et il vous
sera ce que jamais père, jamais époux n'a été.
Et maintenant, chère fille de mon bienfaiteur, adieu. Adieu, et
courage. Souffrir passe, mais si vous acceptez la volonté divine,
avoir souffert ne passera jamais.
À vous pour l'éternité.
Véronique Désileux.