2 juin.

Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons

souvent sur la grève.

Cette après-midi j'y ai rencontré Marie Desroches, mon ancienne

camarade. Elle s'est jetée à mon cou avec un élan qui m'a touchée,

et, en me regardant elle a pleuré--de belles larmes sincères.--J'ai

accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle.

Enfant, j'aimais la société de cette petite sauvage qui n'avait peur

de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait. Heureusement

cette liberté presque absolue ne lui a pas été nuisible.

«On sent rien qu'à la voir sa dignité profonde!

De ce coeur sans limon, nul vent n'a troublé l'onde.»

Il faut que Marie ait bien du goût et de l'industrie, car cette

cabane, perdue dans les rochers, est agréable. Sans doute, le

confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs, c'est

joli.

Pour que nous puissions causer librement, Marie m'a fait passer dans

la petite chambre qu'elle partage avec sa soeur. La charmante statue

de la sainte Vierge que mon père lui donna, lorsqu'elle eût perdu sa

mère, y occupe la place d'honneur. Un lierre vigoureux l'entoure

gracieusement.

C'est doux à l'âme et doux aux yeux; et j'ai été bien touchée en

apercevant, dans cette chambre de jeune fille, la photographie de

mon père, encadrée d'immortelles et de mousse séchées.

--Marie, lui ai-je dit, tu ne l'oublies donc pas?

Et j'ai encore dans l'oreille l'accent avec lequel elle a répondu

«Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l'oublier.»

Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, à fabriquer et à

raccommoder les filets qui servent à son père pour prendre le

poisson qu'il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme

sa vie me semble douce! Elle a la santé, la beauté.

Un de ces jours, un honnête homme l'aimera, et en l'aimant deviendra

meilleur. Son coeur est calme, son âme sereine. Elle ne connaît pas

les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites

qu'elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix--la paix du

coeur, en attendant la paix du tombeau.

Angéline de Montbrun · 第 21 / 95 题