Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons
souvent sur la grève.
Cette après-midi j'y ai rencontré Marie Desroches, mon ancienne
camarade. Elle s'est jetée à mon cou avec un élan qui m'a touchée,
et, en me regardant elle a pleuré--de belles larmes sincères.--J'ai
accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle.
Enfant, j'aimais la société de cette petite sauvage qui n'avait peur
de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait. Heureusement
cette liberté presque absolue ne lui a pas été nuisible.
«On sent rien qu'à la voir sa dignité profonde!
De ce coeur sans limon, nul vent n'a troublé l'onde.»
Il faut que Marie ait bien du goût et de l'industrie, car cette
cabane, perdue dans les rochers, est agréable. Sans doute, le
confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs, c'est
joli.
Pour que nous puissions causer librement, Marie m'a fait passer dans
la petite chambre qu'elle partage avec sa soeur. La charmante statue
de la sainte Vierge que mon père lui donna, lorsqu'elle eût perdu sa
mère, y occupe la place d'honneur. Un lierre vigoureux l'entoure
gracieusement.
C'est doux à l'âme et doux aux yeux; et j'ai été bien touchée en
apercevant, dans cette chambre de jeune fille, la photographie de
mon père, encadrée d'immortelles et de mousse séchées.
--Marie, lui ai-je dit, tu ne l'oublies donc pas?
Et j'ai encore dans l'oreille l'accent avec lequel elle a répondu
«Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l'oublier.»
Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, à fabriquer et à
raccommoder les filets qui servent à son père pour prendre le
poisson qu'il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme
sa vie me semble douce! Elle a la santé, la beauté.
Un de ces jours, un honnête homme l'aimera, et en l'aimant deviendra
meilleur. Son coeur est calme, son âme sereine. Elle ne connaît pas
les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites
qu'elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix--la paix du
coeur, en attendant la paix du tombeau.