Je viens de visiter mon jardin, que je n'avais encore qu'entrevu. Ce
brave Désir avait l'air tout fier de m'en faire les honneurs. Mais
je n'ai pas tardé à voir que quelque chose le fatiguait, et quand
j'ai dit: «Désir, qu'est-ce que c'est» il m'a répondu:
--Mademoiselle, c'est votre beau rosier qui sèche sur pied. J'ai
bien fait mon possible pourtant!
Puis il m'a donné beaucoup d'explications que je n'ai guère
entendues. Je regardais le pauvre arbuste, qui n'a plus, à bien
dire, que ses épines, et je pensais au jour où Maurice me l'apporta
si vert, si couvert de fleurs.
Que reste-t-il de ces roses entrouvertes? que reste-t-il de ces
parfums?
Fanées les illusions de la vie, fanées les fleurs de l'amour!
Pourquoi pleurer? ni les larmes, ni le sang ne les feront revivre.
Pauvre Maurice! Son amour pour moi a bien assombri sa jeunesse. Avec
quelle anxiété cruelle, avec quelles mortelles angoisses, il suivait
les progrès de ce mal terrible!
Il est vrai qu'avec l'espoir de ma guérison, l'amour s'est éteint
dans son coeur. Il n'a pu m'aimer défigurée, et quel homme l'eût
fait?
Mon Dieu, où est le temps que je trouvais la vie trop douce et trop
belle? Alors j'excitais l'envie. On se demandait pourquoi j'étais si
riche, si charmante, si aimée.
Et maintenant, malgré ma fortune, une mendiante refuserait de
changer son sort contre le mien. Ah! que mon père eût souffert en me
voyant telle que je suis! Dieu soit béni de lui avoir épargné cette
terrible épreuve.
(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Chère Mina,
Merci et encore merci de vos si bonnes lettres. J'ai l'air ingrate,
mais je ne le suis pas.
À part quelques billets bien courts à ma tante, je n'écris
absolument à personne. Il me vient quelques lettres de celles qu'on
appelait mes amies. (Pauvre amitié! pauvres amies!) Je vous avoue
que, d'un jour à l'autre je crois moins à _leur sympathie profonde._
Aussi, sans le moindre remords, j'use de mes privilèges de malade,
et laisse les lettres sans réponse. Soyez tranquille, _leur
sympathie profonde_ ne trouble ni leur repos, ni leurs plaisirs.
Elles ont toutes la force de supporter les peines des autres.
Je me trouve plutôt bien de mon séjour à la campagne. Il me semble
que je n'ai plus cette fièvre terrible qui me brûlait le sang. Le
repos absolu et le grand air me calment, me rafraîchissent. Il est
vrai que mon isolement m'est parfois bien douloureux; mais toujours
je suis débarrassée des condoléances de ces importuns qui sont,
comme les amis de Job, _pleins de discours._
Du reste, que votre bonne amitié se rassure. Je suis parfaitement
bien soignée. Combien de malades qui manquent de tout!
Dans mes heures d'accablement, j'essaie de penser à ceux qui sont
plus à plaindre que moi. Jamais vous n'avez vu ma chaumière jolie
comme cet été. C'est un nid de verdure. On la dirait faite exprès
pour abriter le bonheur. Les oiseaux chantent et gazouillent dans
ces beaux arbres que mon père a plantés.
Vous me demandez des détails sur la vie que je mène. Vous voulez
savoir qui je reçois, ce que je fais.
Vraiment chère amie, le docteur excepté, je ne reçois à bien dire
personne, mais je me promène un peu, et je tricote beaucoup, tout en
faisant lire pour moi.
Je m'en tiens surtout aux livres de religion et d'histoire. J'ai
besoin d'élever mon coeur en haut, et j'aime à voir revivre, sous
mes yeux, ces gloires, ces grandeurs qui sont maintenant poussière.
Je passe toutes mes soirées dans son cabinet de travail, comme j'en
avais l'habitude lorsqu'il vivait. Quand le temps est beau, on
laisse les fenêtres ouvertes, et je fais faire un grand feu dans la
cheminée.
Vous vous rappelez comme mon père aimait à veiller ainsi au coin du
feu. «Mon foyer, mon doux foyer», disait-il souvent. Mina, je ne
suis pas encore faite à la séparation sans retour.
Souvent, quand une porte s'ouvre, j'ai des sursauts. Il me semble
qu'il va entrer. Mais non, il ne viendra plus à moi. C'est moi qui
irai le rejoindre, sous le pavé de cette chère église des Ursulines,
où il a voulu reposer à côté de ma mère.
J'ai mis son portrait au-dessus de la cheminée. Je n'en ai jamais vu
d'une ressemblance si saisissante. Parfois, quand je le contemple, à
la lueur un peu incertaine du foyer, je crois qu'il s'anime, qu'il
va m'ouvrir les bras, mais c'est illusion d'un moment, et aussitôt,
je le revois mort, enseveli, couché dans le cercueil sous la terre,
avec mon crucifix et l'image de la Vierge entre ses mains jointes.
Mon amie, priez pour moi. Chère Mina, je ne suis plus rien, ou au
plus, je suis peu de chose pour votre frère; mais vous êtes et vous
serez toujours ma soeur chérie.
Ah! j'aimais à vous nommer de ce nom, et je n'oublie pas qu'en
entrant au couvent, vous disiez que, vous séparer de moi, c'était un
sacrifice digne d'être offert à Dieu.
Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer.
Sans doute, en homme de coeur et d'honneur, il a voulu tenir son
engagement, et faire célébrer notre mariage; mais pouvais-je
accepter ce sacrifice?
Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon
refus. Pauvre Maurice! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne
m'aiderait pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule
présence m'adoucirait tout, s'il m'aimait encore, mais il n'a plus
pour moi que de la pitié--et que j'aurais vite déchiré ce que je
viens d'écrire, si je n'étais sûre qu'il l'ignorera toujours.
Comme le temps passe! Vous voilà déjà à la veille de vos noces
sacrées. Vous dites que ce jour-là, votre plus ardente prière sera
pour moi. Merci, Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l'aime avant
de mourir.
Chère soeur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais
vous entendre prononcer vos voeux, ces voeux qui vont vous séparer
pour jamais du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui
n'attendent rien de la vie! Heureux ceux qui ne demandent rien aux
créatures!
Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car Lui vous aimera toujours.
Il est la bonté infinie. Il est l'éternel, l'incompréhensible amour.
Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces
vérités, comme je les sentais dans les bras de mon père mourant.
Mais j'ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l'heure
de l'indicible angoisse.
Chère soeur, dans les premiers mois de mon deuil, vous avez été un
ange pour moi. Maurice aussi, et pourtant ce ne sont pas vos soins,
ce n'est pas votre tendresse qui m'a fait vivre.
Ce qui me soutenait, c'était le souvenir de la bonté de Dieu,
inexprimablement sentie et goûtée à l'heure redoutable du
sacrifice--à cette heure où j'ai souffert plus que pour mourir.
Vous, Mina, vous savez ce que mon père était pour moi. Et qui donc à
ma place ne l'eût pas ardemment et profondément aimé? Tous les
soirs, après mes prières, je m'agenouille devant son portrait, comme
j'aimais à le faire devant lui, et, bien souvent, je pleure.
Pardon de vous parler si longuement de mes peines. Je n'en dis
jamais rien, et j'aurais besoin d'expansion. Hélas! je pense sans
cesse à la délicieuse vie d'autrefois.
Ô mon amie, je voudrais pleurer dans vos bras, mais voici que
l'infranchissable grille d'un cloître va nous séparer pour toujours.
Adieu.