À bientôt

Mina.

(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)

Mon amie,

Je suis encore tout souffrant, tout brisé, de cet effort terrible

qu'il m'a fallu pour m'arracher d'auprès de vous. Une fois dans la

voiture j'éclatai en sanglots, et maintenant encore, par moment, je

suis faible comme un enfant.

Pourtant j'essaie de vivre sans vous voir. Mais vous oublier un

instant, je n'en suis pas plus maître que d'empêcher mon coeur de

battre ou mon sang de circuler. Ah! si je pouvais vous dire l'excès

de ma misère. Tout me fait mal, tout m'est insupportable. Angéline,

voici l'instant du départ. Je m'en vais mettre l'océan entre nous.

Que Dieu ait pitié de moi! et qu'il vous garde et vous bénisse, ma

fiancée chère et sacrée, mon immortelle bien-aimée.

Embrassez votre père pour moi. Ô ma vie! ô ma beauté! je donnerais

mon sang pour savoir que vous me pleurez.

Maurice.

(Angéline de Montbrun à Maurice Darville)

Après votre départ, je fus obligée de me tenir renfermée, et je vous

laisse à deviner pourquoi. Si vous saviez comme c'est triste de ne

plus vous voir nulle part, de ne plus entendre jamais votre belle

voix. Je renonce à vous le dire, et n'ose penser à cette immense

distance qui nous sépare.

Comme vous devez souffrir de vous en aller parmi des indifférents,

des inconnus. J'y songe sans cesse et vous trouve bien plus à

plaindre que moi. Mon père sait me donner du courage. Il me parle si

bien de vous... avec une estime qui me rend si fière. Mon noble

Maurice, vous méritez d'être son fils; c'est avec vous que je veux

passer ma vie. Dites-moi, pensez-vous quelquefois au retour?

Moi, je vous attends déjà, et souvent, je me surprends disposant

tout pour votre arrivée. Ce jour-là, il me faudra un ciel éclatant,

un azur, un soleil, une lumière, comme vous les aimez. Je veux que

Valriant vous apparaisse en beauté.

En attendant, il faut s'ennuyer. Souvent, je prends cette guitare

qui résonnait si merveilleusement sous vos doigts. J'essaie de lui

faire redire quelques-uns de vos accords. Je les ai si bien dans

l'oreille; mais la magie du souvenir n'y suffit pas.

Les gelées ont déjà bien ravagé le jardin. Cette belle verdure que

vous avez tant regardée, tant admirée, d'un jour à l'autre, je la

vois se flétrir. Je vais la voir disparaître et cela m'attriste.

C'est la première fois que l'automne me fait cette impression.

On dirait, Maurice, que vous m'avez laissé votre mélancolie. J'ai

des pitiés, des sympathies pour tout ce qui se décolore, pour tout

ce qui se fane.

Vous m'appelez _votre immortelle bien-aimée;_ Maurice, la belle

parole! qu'elle m'a été à l'âme et qu'elle m'est délicieuse.

Et pourtant, on dit qu'il n'y a point d'amour éternel, que le rêve

de l'amour sans fin, toujours poursuivi, l'a toujours été en vain

sur la terre. Quand ce que j'ai lu là-dessus me revient, et me fait

penser, je relis votre lettre et je goûte au fond de mon coeur cette

parole céleste: _Mon immortelle bien-aimée._

Vous ai-je dit de mettre dans votre chambre l'image de la Vierge que

je vous ai donnée? N'y manquez pas. Bien souvent, je lui demande de

vous avoir en sa garde très douce et très sûre. Priezla aussi pour

moi, et je vous en conjure, aimez-moi en Dieu et pour Dieu afin que

votre coeur ne se refroidisse jamais.

Vôtre pour la vie et par delà.

Angéline.

(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)

Mon amour, ma beauté, mon coeur, ma vie,

Si je comprends, vous voulez que je vous aime par charité. Je vous

avoue que j'en serais fort empêché. Mais je suis très reconnaissant

à Dieu, qui vous a faite telle que vous êtes. Est-ce que cela ne

suffit pas, grande songeuse? ...

Ma chère conscience, n'essayez pas de me troubler. Je sais tout ce

qu'on a dit sur la vanité des tendresses humaines, seulement cela ne

nous regarde pas.

Angéline, je ne veux point que vous pensiez à ces choses, et dès que

j'en aurai le droit, je _vous le défendrai._ Ce sera le premier

usage de mon autorité.

En attendant, je vous obéis _con amore_, et j'ai placé l'image de la

Vierge dans ma chambre. Ça été mon premier soin. Faut-il ajouter

qu'au dessous j'ai mis votre portrait (celui volé à Mina).

J'y fais brûler une lampe, la plus jolie du monde. D'abord, c'est

une prière incessante, et ensuite cette douce lumière répand sur

votre portrait, je ne sais quoi de céleste qui me soutient, qui

m'apaise.

Ma chère et bien-aimée, j'ai fort à faire pour ne pas lire votre

lettre continuellement. Vous demandez si je pense au retour. Si j'y

pense! Mais voilà ce qui m'empêche de mourir d'ennui.

Dites-moi, est-ce bien vrai que vous avez consenti à partager ma

vie? Souvent, «je ferme les yeux pour mieux voir l'espérance.»

Ah! j'ai aussi d'enivrants souvenirs. Le bonheur m'a touché j'ai

versé de ces larmes dont une seule consolerait de tout. Non, je n'ai

pas le droit de me plaindre, et pourtant je souffre cruellement.

Ce besoin de vous voir, qui est au plus profond de mon coeur,

devient souvent une souffrance aiguë, intolérable, ou plutôt, loin

de vous, je ne vis pas. Il me semble que je ne suis plus le même

homme. Cette vive jeunesse, cette plénitude de vie, je ne les

retrouve plus. Dites-moi, sentiez-vous quelque chose de

l'épanouissement qui se faisait dans mon âme quand je vous

apercevais?

Que vous êtes bonne de me regretter, de m'attendre! Mais ne vous

déplaise, il est bien inutile que la nature se mette en frais pour

mon arrivée. Je n'en verrais pas grand chose. Que les cataractes du

ciel s'ouvrent, que les vents rugissent, tout m'est égal, pourvu que

je ne sois pas retardé, pourvu que j'arrive.

J'ai écrit à votre père. Jamais je ne pourrai assez le remercier,

assez l'aimer et pourtant qu'il m'est cher!

Je vous envoie un brin de réséda arraché à la terre de France.

Pauvre France! Ne sommes-nous pas un peu fous de tant l'aimer. Ce

bateau qui m'a transporté à Calais me semblait aller bien lentement.

Debout, sur le pont, je regardais avec une curiosité ardente, pleine

de joie, et lorsque j'aperçus la terre, la _terre de France_, je

vous avoue que tout mon sang frémit.

J'avais les yeux bien obscurcis, mais n'importe, je la

reconnaissais, la France de nos ancêtres, la belle, la noble, la

généreuse France.

Ah! chère amie, la France, notre France idéale, qu'en a-t-on fait?

Mais, silence!... Il me semble que je vais insulter ma mère.

Prions Dieu que les _Canadiens soient fidèles à eux-mêmes_, comme

Garneau le souhaitait.

Je m'assure que la Vierge Marie vous écoute quand vous lui parlez de

moi.

Moi aussi je vous remets en sa garde. Qu'elle vous bénisse, qu'elle

me rende digne de vous.

Je vous aime.

Maurice.

(Mina Darville à son frère)

Je suis à Valriant, mon cher Maurice, et reçue comme si j'apportais

le printemps dans mes fourrures. Naturellement il a fallu tout voir

et causer à fond: c'est ce qui m'a retardée quelque peu, moi le

modèle des correspondantes.

Mon ami, crois-moi, je ne te fais pas un sacrifice en venant passer

l'hiver avec Angéline. Après ton départ, la maison n'était plus

habitable.

D'ailleurs, je suis fatiguée de la vie mondaine, c'est-à-dire de la

vie réduite en poussière. Tu t'imagines si l'on m'en a fait de

ces représentations. «La reine des belles nuits s'ensevelir à la

campagne! l'étoile du soir s'éclipser, disparaître!»

Un de mes admirateurs m'a envoyé un sonnet. J'y suis comparée à une

souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de

briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds.

Mais, si je continuais à te parler de moi, ne me trouverais-tu pas

bien aimable? Ne crains rien, je suis bonne fille, et Angéline est

toujours la reine des roses; mais elle a souvent une brume sur le

front, et c'est ta faute. Mon cher, tu es bien coupable. Pourquoi

t'en être fait aimer?

Si tu voyais comme elle regarde ta place vide à table! Je crois

qu'elle te ferait encore volontiers une tasse de thé. Sérieusement,

es-tu bien sûr d'être si à plaindre? Je la regardais tout à l'heure

en causant avec elle au coin du feu. La flamme du foyer l'éclairait

tout entière et faisait briller son anneau e fiancée. Encore une

fois, tu n'es pas aussi malheureux qu'il te semble. Où est l'homme

qui n'accepterait _ton infortune_ avec transport? Un an est vite

passé. Le temps a l'aile légère. Non, l'absence n'est pas le plus

grand des maux, surtout lorsqu'on n'a à craindre ni refroidissement

ni inconstance.

Maurice tu veux donc absolument savoir jusqu'à quel point elle

t'aime, et c'est moi qui dois étudier ce coeur si vrai. La besogne

n'est point sans charmes.

C'est comme si j'allais jeter la sonde dans une source vive,

ombragée, profonde, dont les eaux limpides refléteraient le ciel en

dépit du feuillage. Nos conversations sont charmantes. Le trop plein

de son coeur s'y épanche sans s'épuiser jamais. Ta fine oreille

serait bien charmée. Apprends qu'elle fait flairer ton chapeau de

paille à Nox pour qu'il ne t'oublie pas. Tantôt je l'entendais lui

dire: «Nox, t'ennuies-tu? as-tu hâte qu'il revienne?... L'aimes-tu?

Prends garde Nox. Il faut l'aimer. Il sera ton maître. Sais-tu ça?...»

Nox écoute tout et répond par de grands coups de queue sur le

plancher.

Hélas! Valriant ne mérite plus son nom. C'est une pitié de voir le

jardin mais le foin d'odeur parfume encore les alentours de l'étang.

J'y suis allée avec Angéline. Mon cher, le noyer sous lequel tu as

fait ta déclaration est dépouillé comme les autres. Ces vents

d'automne ne respectent rien.

Sais-tu qu'on m'a prédit que j'allais mourir d'ennui avant la fin de

l'hiver? Mais j'en doute un peu. Je sens en moi une telle

surabondance de vie!

Le bruit de la mer a réveillé dans mon coeur je ne sais quoi

d'orageux, de délicieux, ou plutôt je crois qu'il y a, sur la grève

de Valriant, un sylphe irrésistible qui s'empare de moi, aussitôt

que je mets le pied sur son domaine.

Cette fois, c'est pire que jamais. Ces terribles vents d'est

m'enchantent. «J'entre avec ravissement dans le mois des tempêtes»,

et je prendrais souvent le chemin de la grève; mais ce fier

autocrate qui règne ici ne le veut pas.

Il dit que j'aurais l'air d'une ondine désoeuvrée; il m'appelle

dédaigneusement sa frileuse, sa délicate. (Angéline n'a jamais eu le

rhume de sa vie). Quant à lui, il va prendre son bain comme au beau

milieu de l'été.

Tous nos plans sont faits pour cet hiver; l'étude y tient une place,

mais petite. Dieu merci nous ne sommes pas

«De ces rats qui, livres rongeant,

Se font savants jusque aux dents.»

Pour toi, tu seras un orateur. Nous l'avons décidé unanimement; mais

dans l'intimité tu n'auras pas le droit de parler plus longtemps que

les autres. Retiens bien cela.

Comme toujours, Angéline ne porte que du blanc ou du bleu. Son père

n'a-t-il pas bien fait de la vouer à la Vierge? Qu'elle est donc

aimable pour lui! Comme elle devine ses moindres désirs!

Rien n'est petit dans l'amour. Ceux qui attendent les grandes

occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer. Mets-toi

cela bien avant dans l'esprit, Maurice. Au fond, je crois que tu

feras un mari très supportable, «point froid et point jaloux.»

C'est ce que je disais tout à l'heure à Angéline. Sois tranquille,

j'excelle à te faire valoir; je ne te donnerai jamais que de beaux

défauts.

Je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire de tout mon coeur.

Mina.

P.S.--Sais-tu que le mariage est le _doux reste du paradis

terrestre._ C'est l'Église qui le dit dans la préface de la messe

nuptiale. Médite cette parole liturgique et ne m'écris plus de

lamentations.

Angéline de Montbrun · 第 7 / 95 题