L'été suivant, Maurice Darville revint au Canada.
Le bonheur humain se compose de tant de pièces, a-t-on dit, qu'il en
manque toujours quelques unes. Mais rien, absolument rien ne
manquait aux fiancés jeunes, charmants, profondément épris. L'avenir
leur apparaissait comme un enchantement. Tous deux avaient cette
confiance enivrée, cette illusion de sécurité qu'ont souvent ceux
qui s'aiment de l'amour le plus vif, le plus irréprochable et qu'un
lien divin va unir.
Mais un événement tragique prouva cruellement que le bonheur est une
plante d'ailleurs qui ne s'acclimate jamais sur terre.
M. de Montbrun aimait passionnément la chasse. Un jour du mois de
septembre, comme il en revenait, il embarrassa son fusil entre les
branches d'un arbre; le coup partit et le blessa mortellement.
M. de Montbrun expira quelques heures après, et cet homme, que des
liens si puissants attachaient à la terre, fut admirable de force et
de foi devant la mort.
Sa fille montra d'abord un grand courage, mais elle aimait son père
d'un immense amour, et, après les funérailles qui eurent lieu à
Québec, dans l'église des Ursulines, elle tomba dans une prostration
complète, absolue, qui fit désespérer de sa vie.
Aucune parole ne saurait donner l'idée des angoisses, de la douleur
de son fiancé. Tout ce que peuvent des créatures humaines, Maurice
et Mina le firent pour Angéline.
Ils lui sauvèrent la vie, mais ils ne purent l'arracher au besoin de
se plonger, de s'abîmer dans sa douleur.
Elle en avait ce sentiment intense qui se refuse à la consolation,
qui est incompatible avec toute joie. C'est en vain que Maurice et
sa soeur tâchèrent de l'amener à faire célébrer son mariage.
«Plus tard, plus tard. Je vous en prie, Maurice, laissez-moi le
pleurer», répondait-elle, aux plus irrésistibles supplications de
son fiancé.
Il avait été décidé que Mlle de Montbrun ne retournerait à Valriant
qu'après son mariage. À cela elle consentit volontiers, mais
inutilement, on mit tout en oeuvre pour la décider à ne pas le
différer.
Dans l'hiver qui suivit la mort de M. de Montbrun, Mlle Darville
entra au noviciat des Ursulines.
Angéline ne s'y opposa point, mais la séparation lui fut cruelle.
Elle aimait la présence de cette chère amie qui n'osait montrer
toute sa douleur.
Mlle de Montbrun ne se plaignait pas; jamais elle ne prononçait le
nom de son père. Mais elle le pleurait sans cesse, et sa magnifique
santé ne tarda point à s'altérer très sérieusement.
Chez cette jeune fille d'une sensibilité étrangement profonde, la
douleur semblait agir comme un poison. On la voyait, à la lettre,
dépérir et se fondre. Elle avait parfois des défaillances subites,
un jour qu'elle était sortie seule, prise tout à coup de faiblesse,
elle tomba sur le pavé et se fit au visage des contusions qui eurent
des suites fort graves. Tellement qu'il fallut en venir à une
opération dont la pauvre enfant resta défigurée.
Maurice Darville aimait sa fiancée d'un amour incomparable. Son
malheur, ses souffrances, la lui avaient rendue encore plus chère,
et il lui avait donné des preuves innombrables du dévouement le plus
complet, le plus passionné.
Mais, ainsi qu'on a dit, dans l'amour d'un homme, même quand il
semble profond comme l'océan, il y a des pauvretés, des sécheresses
subites. Et lorsque sa fiancée eut perdu le charme enchanteur de sa
beauté, le coeur de Maurice Darville se refroidit, ou plutôt la
divine folie de l'amour s'envola. C'est en vain que Maurice
s'efforça de la retenir, de la rappeler. Le plus vif, le plus
délicieux des sentiments de notre coeur en est aussi le plus
involontaire.
Malgré le soin qu'il prenait pour n'en rien laisser voir, Angéline
ne tarda point à sentir le refroidissement. Elle ne l'avait point
appréhendé.
Âme très haute, elle n'avait point compris combien la perte de sa
beauté l'exposait à être moins aimée.
Sa confiance en Maurice était absolue, mais, une fois éveillée, la
cruelle inquiétude ne lui laissa plus de repos. Elle n'en disait
rien, mais elle observait Maurice. Il lui était impossible de le
bien juger; elle souffrait trop de son changement pour ne pas se
l'exagérer, et après de terribles alternatives d'espérance et de
doute, elle en vint à la poignante conviction que son fiancé ne
l'aimait plus. Elle crut que c'était l'honneur et la pitié qui le
retenaient près d'elle. Et sa résolution bientôt prise, fut
fermement exécutée.
Malgré les protestations de Maurice Darville, elle lui rendit sa
parole avec l'anneau des fiançailles et s'en retourna à Valriant.
Cette noble jeune fille, qui s'isolait dans sa douleur, avec la
fière pudeur des âmes délicates, écrivait un peu quelquefois. Ces
pages intimes intéresseront peut-être ceux qui ont aimé et souffert.