Pourtant, je hais l'usurpation. Je suis légitimiste. Dites à M. de
Montbrun que nous allons aviser ensemble à donner un roi à la
France.
Ma chère, je suis sûre que ma chambre me plaira. Seulement, je
n'aime pas la nature riante. Il me faudrait une allée bordée de
sapins, pour mes méditations. Quant à Maurice, je crois qu'il n'en a
pas besoin, et sa pensée m'a l'air de s'en aller souvent _tout au
bout d'un jardin, tout au bord d'un étang._
Ne rougissez pas, ma très belle. Je vous embrasse comme je vous
aime.
(Mina Darville à Emma S***)
Il s'en va minuit, et je viens de fermer ma fenêtre, où je suis
restée longtemps. J'aime la douceur sereine des belles nuits, et je
vous plains, ma chère amie, de vouloir vous cloîtrer.
Pardon, vous n'aimez pas que j'aborde ce sujet. Il me semble
pourtant que je n'en parle pas mal, mais...
Avez-vous jamais descendu le Saguenay? ...
Franchement, la vie religieuse m'apparaît comme cette étonnante
rivière, qui coule paisible et profonde, entre deux murailles de
granit. C'est grand, mais triste. Ma chère, l'inflexible uniformité,
l'austère détachement ne sont pas pour moi.
Je me plais parfaitement à Valriant, charmant endroit, qui n'aurait
rien de grandiose sans le fleuve qui s'y donne des airs d'océan.
Faut-il vous dire que Maurice est heureux? Le secret n'en est plus
un maintenant. Il est difficile, quoi qu'on fasse, de trouver
beaucoup à redire à ce mariage; et vraiment c'est une belle chose
que cet amour qui grandit ainsi au grand soleil, en toute paix et
sécurité. Puis, autour d'eux, tout est si beau.
Sans doute, rien n'est plus intérieur que le bonheur. Mais tout de
même, quand Dieu créa Adam et Eve, il ne les mit pas dans un champ
désolé. Maurice s'accommoderait parfaitement d'un cachot, mais
sceptique, vous ne croyez plus à rien. Vous dites qu'il en est de
l'amour comme des revenants: qu'on en parle sur la foi des autres.
Que n'êtes-vous à Valriant. Il vous faudrait reconnaître que l'amour
existe--qu'il y a des réalités plus belles que le rêve.
Angéline ressemble plus que jamais à son père. Elle a ce charme
pénétrant, ce je ne sais quoi d'indéfinissable que je n'ai vu qu'à
lui et que j'appelle du _montbrunage._ Mais ce que j'aime surtout en
elle, c'est sa sensibilité profonde, son admirable puissance
d'aimer.
Vous savez comme j'incline à estimer les gens d'après ce qu'ils
valent par là, et pourquoi pas? Mon poids, c'est mon amour, disait
saint Augustin.
Si j'y connais quelque chose, la tendresse d'Angéline pour son père
est sans bornes, mais elle l'aime sans phrase et ne l'embrasse que
dans les coins.
Nous menons tous ensemble la vie la plus saine, la plus agréable du
monde. Il y a ici un parfum salubre qui finira par me pénétrer.
Vraiment, je ne sais comment je pourrai reprendre la chaîne de mes
mondanités. Vous rappelez-vous nos préparatifs pour le bal, alors
que se bien mettre était la grande affaire, et que j'aurais
tant souhaité avoir une fée pour marraine, comme Cendrillon?
Sérieusement, il nous en aurait coûté moins de temps et d'argent
pour tirer de misère quelques familles d'honnêtes gens. Je vous
assure que je suis bien revenue des grands succès et des petits
sentiments. Mais l'amour est une belle chose... Aimer c'est sortir
de soi-même. Je vous avoue que je ne puis plus me supporter.
Bonsoir.
Mina.
P.S.--C'est la faute d'Angéline et de Maurice. On ne peut les voir
ensemble sans extravaguer.
(La même à la même)
Vous rappelez-vous avec quelle sollicitude vous veilliez sur le pied
de boules-de-neige qui ornait la cour des Ursulines. Je ne sais
pourquoi ce souvenir me revenait tout à l'heure pendant que je me
promenais dans le jardin. Je voudrais bien vous y voir. D'ordinaire,
j'aime peu les jardins: j'y trouve je ne sais quoi qui me porte à
chanter:
J'aime la marguerite
Qui fleurit dans les champs.
Mais celui-ci a un air de paradis. Vraiment, je voudrais passer ma
vie. Il y a là des réduits charmants, des berceaux de verdure pleins
d'ombre, de fraîcheur, de parfums.
Jamais je n'ai vu tant de fleurs, fleurs au soleil, fleurs à
l'ombre, fleurs partout. Et tout le charme du spontané, du naturel.
Vous savez mon horreur pour l'aligné, le guindé, le symétrique.
Ici rien de cela, mais le plus gracieux pêle-mêle de gazons, de
parterres et de bosquets. Un ruisseau aimable y gazouille et
folâtre, et, par-ci par-là, des sentiers discrets s'enfoncent sous
la feuillée. Mes beaux sentiers verts et sombres! L'herbe y est
molle; l'ombre épaisse; les oiseaux y chantent, la vie s'y élance de
partout.
C'est une délicieuse promenade, qui aboutit à un étang, le plus
frais, le plus joli du monde.
Nous allons souvent y commencer la soirée, mais, hélas! les
importuns se glissent partout. Il nous en vient parfois. Hier--je
suis bien humiliée--nous eûmes à supporter un Québecquois beaucoup
plus riche qu'aimable, qui s'est aventuré jusqu'ici. Le jardin lui
arracha plusieurs gros compliments, et arrivé à l'étang: «Comme
c'est joli, dit-il. Le bel endroit pour faire la sieste après son
dîner?»
Maurice lui jeta un regard de mépris, et s'éloigna en fredonnant _sa
marche hongroise._ J'expliquai à Angéline que son futur seigneur et
maître est du _genus irritabile_, que la marche hongroise est un
signe certain de colère; et qu'en entendant ces notes belliqueuses,
elle devra toujours se montrer. Cela nous amusa, mais elle dit que
se fâcher, s'impatienter, c'est dépenser inutilement quelque chose
de sa force.
Plus je la vois, plus je la trouve bien élevée; elle m'appelle sa
soeur, ce qui ravit Maurice. Pauvre Maurice. Sa voix est plus
veloutée que jamais. Le doux parler ne nuit de rien.
La conversation d'Angéline ne ressemble pas à celle d'une femme du
monde, mais elle est singulièrement agréable. Maurice dit qu'elle a
le rayon, le parfum, la rosée. Le pauvre garçon est amoureux à faire
envie et à faire pitié.
Angéline me fait mille questions charmantes sur son caractère, sur
ses goûts, sur ses habitudes. Ses rêveries l'intéressent sans
qu'elle sache trop pourquoi. Vous ne sauriez croire comme cette
folle crainte qu'il a de mourir jésuite la divertit aussi bien que
son horreur pour les demoiselles qui chantent: «Demande à la brise
plaintive», ou autres bêtises langoureuses.
M. de Montbrun me traite de la manière la plus aimable, avec cet air
un peu protecteur qui lui va si bien. On l'accuse de ne pas _remplir
tout son mérite._ Mais comme je lui sais gré de n'avoir jamais été
ministre! Il fait bon de voir ce descendant d'une race illustre
cultiver la terre de ses mains. Dieu veuille que cet exemple ne soit
pas perdu.
Ce soir, nous parlions ensemble de l'avenir du Canada; il était un
peu triste et soucieux. Pour moi, je fis comme tout le monde: je
tombai sur le gouvernement, qui fait si peu pour arrêter
l'émigration, pour favoriser la colonisation. Mais ce beau zèle le
laissa froid; et, jetant un regard un peu dédaigneux sur ma
toilette, il me demanda si j'avais jamais pensé à me refuser quelque
chose pour aider les pauvres colons.
Ma chère Emma, je ne pouvais pas dire: «je l'ai fait», mais je lui
dis: «je le ferai». Il sourit, et ce sourire, le plus fin que j'aie
vu, me choqua. J'eus envie de pleurer. Me croit-il incapable d'un
sentiment élevé? Je lui prouverai que je ne suis pas si frivole
qu'il le pense. Vous le savez, une simple parole suffit parfois pour
réveiller les sentiments endormis. Ah! si vouloir était pouvoir!...
Tantôt appuyée sur ma fenêtre, je faisais des rêves comme le Père
L... en ferait s'il avait le temps. Je donnais à tous l'élan
patriotique. J'éteignais les lustres des bals je supprimais
l'extravagance des banquets, tout ce qui se dépense inutilement je
persuadais à chacun et à chacune de le donner pour la colonisation.
Puis je voyais les _déserts s'embellir de fécondité, les collines se
revêtir d'allégresse, les germes se réjouir dans les entrailles de
la terre_, et à côté de la lampe de l'humble église, la lampe du
colon brillait. Ah! si chacun faisait ce qu'il peut! Un si grand
nombre de Canadiens prendraient-ils la route de l'exil? Mais j'aime
l'espérance. Nous sommes nés de la France et de l'Église. Confiance
et bonsoir, chère amie.
Mina.
(La même à la même)
Décidément, mes rêves patriotiques vous sont suspects, et ce n'est
pas sans malice que vous me conseillez de chercher la source de ce
beau zèle. Ma chère, je n'ai pas l'esprit curieux. Chercher les
sources, remonter aux principes, c'est l'affaire des explorateurs et
des philosophes. Prétendez-vous me confondre avec ces gens-là?
D'ailleurs, il ne faut jamais admettre le plus, quand le moins
suffit à une explication. Ici le patriotisme suffit.
Vous rappelez-vous nos conversations de l'automne dernier, alors que
vous commenciez à être un peu sage? ...quels progrès vous avez
faits! J'aimerais reprendre ces causeries.
Angéline a toute mon amitié, toute ma confiance, mais elle m'est
trop supérieure à certains égards. Aucune poussière n'a jamais
touché cette radieuse fleur, et conséquemment je m'observe toujours
un peu; avec vous, je suis plus libre.
Malgré vos aspirations religieuses, je ne puis oublier que nous
avons été compagnes de chimères, de lectures, de frivolités.
Parfois, je vous envie votre désenchantement si prompt, si complet.
Mais ces désirs s'évanouissent vite. Je m'obstine à espérer qu'un
jour ou l'autre le bonheur passera sur cette pauvre terre que Dieu a
faite si belle.
De ma fenêtre j'ai une admirable vue du fleuve. Vraiment, c'est
l'océan. Je ne me lasse pas de le regarder. J'aime la mer. Cette
musique des flots jette un velours de mélancolie sur la tristesse
de mes pensées, car, je vous l'avoue, j'ai des tristesses, et
volontiers je dirais comme je ne sais plus quelle reine: «Fi de la
vie». Pourtant je n'ai aucun sujet positif de chagrin, mais vous le
savez, on cesse de s'aimer si personne ne nous aime.
Eh bien! je vois venir le jour où je me prendrai en horreur.
Vous n'ignorez pas comme j'ai désiré la réalisation du rêve de
Maurice. Sans doute je savais que je passerais au second rang. Mais
est-ce le second rang que je tiens? Y a-t-il comparaison possible
entre son culte pour elle et son affection pour moi?
Il est vrai, qu'en revanche Angéline m'aime plus qu'autrefois elle
m'est la plus aimable, la plus tendre des soeurs; mais naturellement
je viens bien après son fiancé et son père.
Quant à celui-ci _the last but not the least_, qu'est-ce que cet
aimable intérêt qu'il me porte? Je l'admets, dans ce coeur viril le
moindre sentiment a de la force. Mais encore une fois, qu'est-ce que
cela? Si vous saviez comme il aime sa fille!
Pour moi, je ne suis nécessaire à personne. Ma chère Emma, j'éprouve
ce qu'éprouverait un avare qui verrait les autres chargés d'or, et
n'aurait que quelques pièces de monnaie.
Mina.
(La même à la même)
Vous dites, chère amie, que la seule chose triste, ce serait d'être
aimée par-dessus tout. _Triste_, est-ce bien là le mot? Disons
redoutable, si vous le voulez, mais soyez tranquille, je suis bien à
l'abri de ce côté. Sans doute, il est plus doux, plus divin de
donner que de recevoir. Mais le désintéressement absolu, où le
trouve-t-on?
Je vous avoue que votre citation de Fénélon ne m'a pas plu. Ce roi
de Chine m'est resté sur le coeur. Quoi! c'est là que vous voulez
arriver? Il viendra un temps où il vous sera parfaitement égal que
je vous donne une pensée, un souvenir!
Je me suis plainte à M. de Montbrun, qui m'a répondu, non sans
malice peut-être, que vous en aviez pour longtemps avant d'en être
à _l'amour pur_ et à la _mort mystique._
Je vois qu'il trouve charmant que les rivalités mondaines n'aient
pas refroidi notre amitié d'enfance. Il dit que nous avons du bon.
Sur le papier, cela n'a pas l'air très flatteur, mais ce diable
d'homme a le secret de rendre le moindre compliment extrêmement
acceptable.
Je vous avoue que je ne m'habitue pas au charme de sa conversation.
Pourtant, son esprit s'endort souvent, sa pensée a besoin du grand
air, et jamais il ne cause si bien qu'à travers champs, mais
n'importe. Même dans un salon bien clos, il garde toujours je ne
sais quoi qui repose, rafraîchit, et fait qu'on l'écoute comme on
marche sur la mousse, comme on écoute le ruisseau couler.
Il ne lui manque qu'un peu de ce charme troublant qui nous faisait
extravaguer devant le portrait de Chateaubriand. Je dis _faisait._
Au fond, cette belle tête peignée par le vent, me plaît encore plus
qu'on ne saurait dire. Mais décidément c'est trop René. Admirez ma
sagesse. Je voudrais apprendre à comprendre, à pratiquer la vie, je
voudrais oublier le beau ténébreux et ses immortelles tristesses.
Pourtant, cet ennuyé est bien aimable. Convenez-en.
M. de Montbrun assure que vous allez retrouver votre gaieté derrière
les grilles. Quoiqu'il vous ait peu vue, il ne vous a pas oubliée;
vous lui plaisez, et comme on me fait plaisir en vous rendant
justice, je ne lui ai pas laissé ignorer que vous le trouvez l'homme
le plus séduisant que vous ayez vu.
La discrétion doit avoir des bornes; d'ailleurs avec lui c'est tout
à fait sans inconvénients: il ne vous croira pas éprise de lui à la
veille de l'être.
Nous parlons quelquefois de votre vocation. Il vous approuve de
prendre le chemin le plus court pour aller au ciel. Mais je reste
faible contre la pensée de cette demi-séparation.
Je crains que l'austérité religieuse ne nuise à notre intimité. Il y
a une foule de riens féminins qu'il faut dire; l'amitié sans
confiance, c'est une fleur sans parfum. Puis, parfois, il faut si
peu de chose pour changer l'amitié en indifférence. Il me semble,
qu'à certains moments, le coeur est beaucoup comme ces mers du nord
qu'une pierre lancée, que le moindre choc va glacer de toutes parts,
une fois l'été fini. Prenons garde.
Il est maintenant décidé que Maurice ira en France pour ses études.
Comment pourra-t-il s'arracher d'ici? Je n'en sais rien, ni lui non
plus.
Mais il faudrait toujours finir par partir, et M. de Montbrun ne
veut pas qu'Angéline se marie avant d'avoir vingt ans. Pour moi, je
passerai probablement ici la plus grande partie de l'absence de mon
frère. Il le désire, et ma belle petite soeur m'en presse très fort.
Pauvres enfants! la pensée du départ les assombrit beaucoup, ce qui
me rassure. Chose étrange, le bonheur fait peur. Il me semblait
toujours qu'il allait arriver quelque chose. C'est bien singulier,
mais Angéline m'inspire souvent une pitié qui ne peut se dire. Je la
trouve trop belle, trop charmante, trop heureuse, trop aimée.
Vous comprenez qu'ici nous sommes bien loin de _l'illusion des
amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts._
Vraiment, j'ai beau regarder, je ne vois point le _grain noir_,
comme disent les marins. Le bonheur serait-il de ce monde? Il est
vrai que son père ne cherche pas du tout à lui épargner les petites
contrariétés de chaque jour. Il l'assujettit fort bien à son devoir.
Mais qu'est-ce que cela? Rien qu'à la regarder, on voit qu'elle ne
connaît pas le terne, ou, comme nous disons, le gris de la vie.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Je suis de la plus belle humeur du monde, et je veux vous dire
pourquoi. D'abord, sachez que Mme H... est à Valriant. Oui, ma
chère, elle ne peut supporter le séjour des campagnes à la mode
(sic). Il lui faut le calme, le repos, etc., etc. C'est parfaitement
touchant, mais j'incline à croire que cette veuve inconsolable
ferait très volontiers «sa principale affaire des doux soins d'aimer
et de plaire.»
Toujours est-il qu'elle a fait comme celui qui alla à la montagne
parce que la montagne ne venait pas à lui. Du reste, toujours
brillante; seulement le voisinage d'Angéline ne lui est pas
avantageux. Elle a un peu l'air d'un dahlia à côté d'une rose qui
s'entrouvre.
Mais elle manoeuvrait de son mieux. Il fallait voir avec quel
enthousiasme elle partait d'Angéline! Avec quelle grâce modeste elle
reprochait à M. de Montbrun de ressembler autant à la plus charmante
des Canadiennes. C'était une étude piquante. Mais sous les grâces
étudiées, j'ai cru voir une passion sincère. Ce qui est sûr, c'est
qu'elle me hait cordialement. Je suis sa _bête noire._ Il est vrai
qu'ostensiblement, on me fait la plus belle patte de velours
possible, mais j'ai senti bien souvent les griffes.
Quels compliments perfides! comme cette femme serait dangereuse si
elle avait de la mesure! et quelle pauvre personne elle voudrait
faire de moi sous le beau prétexte de relever mes succès.
Oui, ma chère, je suis une grande criminelle, et j'ai déjà fait
couler bien des larmes. On en connaît dont le coeur est en cendres.
Je suis cause que de jeunes talents négligent l'étude et s'étiolent
tristement. Aussi M. de Montbrun m'a dit: «Mademoiselle, je commence
à croire que je rends un grand service à mon pays en vous gardant à
Valriant à mes risques et périls.»
Cela nous fit rire. Madame H... qui sait tant de choses, ne sait pas
qu'en prouvant trop on ne prouve rien. Mais je suis bien vengée.
Madame s'en ira _traînant l'aile et tirant le pied._
Je ne parle pas au figuré. Elle s'est donné une entorse en glissant
d'un rocher où elle s'était aventurée malgré mes sages remontrances.
Heureusement qu'elle a eu plus de peur que de mal.
Mais si vous aviez vu son convoi! M. de Montbrun et Maurice
portaient le brancard, Angéline portait l'ombrelle de madame. Pour
moi, j'étais comme l'autre officier de Malbrouck: celui qui ne
portait rien.
Il faut croire que je n'ai pas un très bon coeur, car j'avais une
folle envie de rire. Au fond, je ne me le reproche pas beaucoup.
Comme dit le cocher de M. de Montbrun: «La grosse dame n'avait pas
d'affaire à se hisser sur les crans, elle avait beau à se promener
dans le chemin du roi.»
Nous sommes allés en corps lui faire visite. M. de Montbrun n'avait
pas l'air plus ému qu'il fallait, et moi, j'avais une figure qui ne
valait rien. Depuis nous avons perdu M. W... C'est un étranger qui
aime beaucoup la pêche, et croit fermement que tout ce qui est
grand, noble, distingué, vient en droiture de l'Angleterre.
D'ailleurs très comme il faut. Depuis une quinzaine il nous honorait
de ses assiduités.
Angéline soutient qu'elle l'a vu rire. Il est certain qu'il
s'essayait parfois à badiner, et si vous saviez comme sa phrase est
plombée? «Mais, disait M. de Montbrun, le bon Dieu me fait la grâce
de ne pas toujours l'entendre.» Ce qui ne l'a pas empêché de donner
le signal des réjouissances aussitôt que sa seigneurie eut
définitivement tourné les talons. Pourtant sa solennité nous amusait
parfois.
Bonsoir, ma chère.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Madame H... va mieux, ou plutôt elle n'a plus qu'à se tenir
tranquille, et le repos, n'est-ce pas ce qu'elle voulait? Pour le
moment je m'en accommoderais parfaitement. Vous savez que je n'écris
guère que sur le tard, et ce soir, je m'endors comme si j'avais
écouté un discours sur le tarif ou causé avec M. W...
C'est bien dur de rester devant mon encrier quand mon lit est là si
près. Que n'êtes-vous ici? nous causerions en regardant les étoiles.
Elles sont bien belles: je viens de les regarder pour me rafraîchir.
Quand j'étais enfant, le firmament m'intéressait beaucoup, et je
voulais absolument qu'il y eût des trous dans le plancher du ciel,
par où on voyait la lumière de Dieu.
Malgré tout, il me reste encore quelque chose de cette attraction
céleste, car au sortir des bats je pense toujours à regarder les
étoiles. Je ne veux pas dire que ces belles soirées soient le plus
efficace _sursum corda._ Pourtant je me rappelle qu'une nuit, comme
je revenais d'un bal, la cloche des Ursulines sonna le lever des
religieuses. Jamais, non, jamais glas funèbre n'a pénétré si avant
dans mon coeur. Oh, que cette cloche prêchait bien dans le silence
profond de la nuit!
Rendue dans ma chambre, je jetai là mes fourrures, et restai
longtemps devant mon miroir, comme j'étais--en grande parure--et je
vous assure que mes pensées n'étaient pas à la vanité. Puis, quand
je fus parvenue à m'endormir, je fis un rêve dont je n'ai jamais
parlé, mais qui m'a laissé une impression ineffaçable.
Il me sembla que j'étais dans la petite cour intérieure des
Ursulines, quand tout à coup la fenêtre d'une cellule s'ouvrit, et
je vis paraître une religieuse. Je ne sais comment, mais du premier
coup d' oeil, sous le bandeau blanc et le voile noir, je reconnus
cette brillante mondaine d'il y a deux cents ans, Madeleine de
Repentigny.
Elle me regardait avec une tendre pitié, et de la main m'indiquait
la petite porte du monastère; mais je ne pouvais avancer: une force
terrible me retenait à la terre. Elle s'en aperçut, et appuya son
front lumineux sur ses mains jointes, alors je sentis qu'on me
détachait, mais quel douleur j'éprouvais dans tout mon être!
Je m'éveillai, plus émue, plus impressionnée qu'il ne m'est possible
de dire. Ordinairement, j'éloigne ce souvenir, mais ce jour-là je
sentis dans toute sa force la vérité de cette parole de l'Imitation:
La joie du soir fait trouver amer le réveil du lendemain.
Bonsoir, ma chère amie.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Vous prenez mon rêve bien au sérieux. Il s'explique suffisamment par
mes émotions de la nuit, par les pensées qui m'occupaient quand je
m'endormis.
Pourtant, il m'en est resté une sorte de tendresse pour cette
aimable Madeleine de Repentigny. Il est vrai que j'avais toujours eu
un faible pour cette belle mondaine. Son souvenir me revenait
souvent quand j'allais à la chapelle des Saints.
J'aimais cette petite lampe qui y brûle jour et nuit, en témoignage
perpétuel de sa reconnaissance; j'avais même demandé qu'on m'en
laissât le soin. Mais passons, et Dieu veuille me laisser toujours
les saines jouissances de la vie.
Ici je m'éveille aux rayons du soleil qui dorent ma fenêtre, aux
chants des oiseaux qui habitent le jardin, mais je ne me lève de
bonne heure que de loin en loin.
Pourtant, j'aime le matin tout frais, tout humide de rosée; mais
_l'autre_, comme disait X. de Maistre, s'accommode si bien d'un
bon lit.
Je crains beaucoup de n'être jamais tout à fait comme la femme
forte, ni comme Angéline, que Maurice appelle l'Étoile du matin. Il
paraît qu'il est toujours le premier debout. Mais le beau mérite,
quand on est amoureux, d'aller faire des bouquets dans le plus beau
jardin du monde et d'attendre!
Pauvre Maurice! Je suis joliment sûre que tous les oiseaux du ciel
chanteraient autour de lui sans l'empêcher de distinguer le petit
bruit qu'une certaine fenêtre fait en s'ouvrant. Mais je suis en
frais de compromettre l'oreille de la famille.
Figurez-vous que moi, qui aime tant les oiseaux, je ne les reconnais
pas toujours à la voix; cela choque Angéline. «Quoi, dit-elle, une
musicienne, une Darville, prendre le chant d'une linotte pour le
chant d'une fauvette!» Ce n'est pas elle qui commettra pareille
erreur.
«Et pourtant, dit-elle, dans ma famille on n'a jamais su que croquer
des notes.»
Cela ne l'empêche pas d'aimer la musique et de la sentir à la façon
des anges. Elle dit que, selon saint François d'Assise, la musique
sera l'un des plaisirs du ciel, et cette pensée me plaît beaucoup.
Au fond, je crois que nous avons tous quelque crainte de nous
ennuyer durant l'éternité.
C'est aujourd'hui la Saint-Louis. Nous ne l'avons pas oublié. Pauvre
France! Angéline dit, comme Eugénie de Guérin, qu'elle _filerait
volontiers la corde pour pendre la République et les républicains._
Pour ma part je n'y verrais pas grand mal, mais je demande grâce
pour Victor Hugo, qui a chanté le _lis sorti du tombeau._ Angéline
est plus royaliste que moi; elle me trouve tiède, et Maurice n'ose
dire qu'il est bonapartiste.
Laissons les gouvernements passés et futurs. Chère amie, la mer est
une grande séductrice. Ici, qu'elle est belle et terrible! qu'elle
est douce aussi. Alors, comme elle berce mollement les barges des
pauvres pêcheurs. C'est un charme. Et cette magique phosphorescence
des flots...
M. de Montbrun a une barge qui s'appelle _La Mouette_, et si jolie,
si gracieuse!
Angéline raffole des promenades sur l'eau.
Vous pensez si Maurice souffrait de n'y point jouer un rôle actif.
Il s'est mis aussitôt à l'école des pêcheurs et maintenant il
manoeuvre _La Mouette_, comme s'il n'avait jamais fait autre chose
de sa vie. Angéline, qui se mêle de mettre la voile au vent, dit que
Maurice fait des noeuds d'amiral.
Ça été un grand triomphe pour lui la première fois qu'il a pris la
conduite à bord. Quand il n'y a pas de brise, il rame, ce qui lui
permet de faire admirer sa force. Elle n'égale pas encore celle de
M. de Montbrun, mais elle n'est pas du tout à mépriser. Et quand
tous les deux se mettent à ramer, _La Mouette_ semble voler sur les
flots.
Vous pensez si Maurice chante volontiers et sur cette mer
rayonnante, sous ce vaste ciel, sa voix incomparable a un charme
bien profond. Des étincelles de feu courent dans l'écume du sillage,
et le long du rivage. Pour Angéline et Maurice, ces promenades
doivent avoir une beauté de rêve. Ceux-là peuvent dire comme Albert
de la Ferronnays: «Ce serait un blasphème de penser que Dieu ne nous
a pas créés pour le bonheur.»
Bonsoir, chère amie.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Nous avons fini nos foins, et je dirais volontiers que je n'y ai pas
nui, mais Angéline trouve que je m'en fais bien accroire, que je
fais sonner bien haut mes coups de râteaux.
Je voudrais que vous eussiez vu Angéline dans son costume de
faneuse. Sans comparaison, je n'étais pas mal non plus, et sans
mentir nous avons été bien reçues.
M. de Montbrun se déclara charmé. Il nous comparait aux glaneuses de
la Bible, à toutes les belles travailleuses de l'antiquité. Même il
m'a dit quelques vers latins, où je crois qu'il était question des
divinités champêtres. Je suis bien satisfaite. Mina Darville mêlée
avec les divinités! Il ne manquait plus que ça aux humiliations de
l'Olympe!
À propos, vous saurez que le maître de céans ne va pas à ses champs
sans se ganter soigneusement. Au fond, je ne vois pas qu'il y ait de
quoi lui jeter la pierre, mais tout de même, je lui ai dit:
«Vraiment, vous m'étonnez; j'avais toujours cru que l'homme--cet
être supérieur--ne s'occupait que de la beauté de son âme. Serait-ce
par orgueil de race que vous prenez si grand soin de vos belles
mains d'aristocrate?»
Je lui soutiens qu'il finira par passer pour un désoeuvré, pour _un
bourgeois._ Ma chère amie,--vous me croirez si vous le pouvez--cet
homme-là gagne à être vu de près.
Sa tranquillité sereine attire, fait rêver comme le calme des eaux
profondes. C'est une nature vraiment forte, et je ne puis le
regarder attentivement sans lui mettre sur les lèvres le magnifique:
_Je suis maître de moi_, d'Auguste à Cinna.
Voilà ce qu'on gagne à lire les classiques! et croyez-moi, ce serait
une belle chose de troubler ce beau calme, de voir l'humiliation de
ce superbe. Mais folie d'y songer. Il ne voit que sa fille.
Vraiment, je ne crois pas qu'il ait une pensée où elle n'entre pour
quelque chose. Qu'il est donc aimable avec elle! qu'a-t-elle fait,
dites-moi, pour mériter d'être si parfaitement aimée!
L'autre soir, Maurice le pria de nous lire _La fille du Tintoret_,
ce qu'il fit, et vous savez comme l'expression d'un sentiment
puissant nous grise, nous autres pauvres femmes. Cet accent si vrai,
si passionné me poursuit partout. Morte ô mon amie, comme il dit
cela!
Faut-il s'étonner si Angéline n'y put tenir? si l'instant d'après
elle pleurait dans ses bras, oublieuse de notre présence et de tout?
Ah! lui aussi peut dire que dans sa _fille Dieu l'a couronné._
Et moi, je comprends que Dieu nous demande tout notre coeur, car je
hais terriblement les fractions.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Ma chère Emma, je m'en vais vous conter une petite chose qui m'a
laissé un aimable souvenir.
Ces jours derniers, un jeune cultivateur des environs vint demander
un bouquet à Mlle de Montbrun pour sa fiancée. Il devait se marier
le lendemain. Aussi nous fîmes de notre mieux, et le bouquet se
trouva digne d'une reine.
Le brave garçon le regardait avec ravissement et n'osait presque
y toucher. Son amour est célèbre par ici, et comme les femmes
s'intéressent toujours un peu à ces choses-là, nous le fîmes causer.
Ah, ma chère, celui-là n'est pas un blasé, ni un rêveur non
plus, je dois le dire,--car il est le plus rude travailleur de
l'endroit,--aussi sous sa naïve parole on sent le plein, comme sous
la parole de bien d'autres on sent le creux, le vide.
Angéline l'écoutait avec une curiosité émue et sincère; moi je le
faisais parler, et finalement, nous restâmes charmées.
Angéline décida qu'il fallait faire une petite surprise à ces
amoureux et le jour des noces, nous fûmes leur porter un joli petit
réveillon.
Les mariés n'étaient pas encore arrivés. Je vous avoue que leur
maisonnette proprette et close m'intéressa.
Nous avons tout examiné: les moissons qui mûrissent, les arbres
fruitiers encore petits, le jardinet qui fleurira. Tout près de la
porte, deux vieux peupliers ombragent une source charmante.
Angéline dit que les belles sources et les vieux arbres portent
bonheur aux maisons. Celle-ci n'a, à bien dire, que les quatre pans,
mais on y sentait ce qui remplace tout. La nappe fut bientôt mise,
et le réveillon sorti du panier.
C'était plaisir de voir Angéline s'occuper de ces soins de ménage,
dans cette pauvre maison. Elle regardait partout, avec ces beaux
yeux grands ouverts que vous connaissez, et me fit remarquer le bois
et l'écorce soigneusement disposés dans l'âtre, n'attendant qu'une
étincelle pour prendre feu. Je vous avoue que ce petit détail me fit
rêver.
Nous sommes revenus en philosophant. Angéline voulait savoir
pourquoi dans le monde on attache du mépris à une vie pauvre, simple
et frugale. Si vous l'entendiez parler des anciens Romains!
Quant à moi, j'aime ces grands noms sur les lèvres roses; je vois
toujours avec respect la pauvre maison d'un colon et pourtant...
Aurais-je donc moi, de cette vieille dévotion que vous appelez le
culte du veau d'or? Je ne le crois pas, mais certains côtés du faste
m'éblouissent toujours un peu.
Pour se soustraire tout à fait à l'esprit du monde, il faut une âme
très forte et très noble. Or, les âmes fortes sont rares, et les
âmes nobles aussi.
Je vous embrasse.
Mina.
(Mina Darville à Emma S***)
Vous avez raison. Les mignardises de la vie confortable aident
beaucoup à former les caractères faibles et ternes,--les types
bourgeois comme dirait M. de Montbrun. Pauvres bourgeois J'en aurais
long à dire sur le convenu, le flasque, le cotonneux.
M. de Montbrun dit qu'il y a un certain bien-être tout matériel qui
lui donne toujours l'envie de vivre au pain et à l'eau. Croyez-moi,
ce ne serait pas une raison pour refuser de dîner avec lui.
Ma chère, je tourne visiblement à l'austérité, et je finirai par
dire comme Salomon: «Mon Dieu, donnez-moi seulement ce qui est
nécessaire pour vivre.»
En attendant, il pleut à verse. Jamais je n'ai vu tomber tant d'eau.
Qui donc a dit que la campagne, par la pluie, ressemble à une belle
femme qui pleure?
Je ne vois pas du tout cela, mais si c'est vrai, je conseille aux
belles femmes de ne pas pleurer. La pluie m'ennuie parfaitement.
Mais un bon feu console de bien des choses, et je ne pense pas du
tout à m'aller noyer. Rien ne me dispose à causer comme une belle
flambée, dans une vaste cheminée.
On partage assez mon goût et l'on ne paraît pas du tout s'ennuyer.
Tout de même on trouve que j'aime terriblement les _grandes
flammes._
Nous lisons souvent, et c'est moi qui choisis les lectures. Vous le
savez, j'ai un trait de ressemblance avec la mère de Mme de Grignan:
je raffole des grands coups d'épée. Mais je crois qu'on commence à
en être un peu fatigué.
«Si Peau-d'Âne m'était conté,
«J'y prendrais un plaisir extrême.»
m'a soufflé l'autre soir, le plus aimable des hôtes.
Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Tous les contes favoris de
notre enfance y passèrent, et cette folle soirée fut la plus
agréable du monde.
M. de Montbrun prétend que les succès de Cendrillon ont dû me faire
rêver de bonne heure; mais Maurice est là pour dire que j'ai
toujours préféré les contes, où il y a des ogres et des petites
lumières.
Ce soir, Maurice nous a lu le _Vol de l'Âme._ Je me rappelle vous
avoir entendu dire, que vous ne sauriez voir un beau matin
d'automne, sans penser un peu à cette aimable Claire, à ce noble
Fabien.
Angéline ne s'explique guère ces amoureux-là. Tout à l'heure je la
regardais avec Maurice, et je pensais à bien des choses qui
m'occupent peu d'ordinaire.
Malgré tout, à certains moments on sent que le sacrifice vaut mieux
que toutes les joies. Et d'ailleurs autour de nous tant de choses
nous prêchent.
Il y a déjà des feuilles sèches dans ce délicieux jardin de
Valriant. Dites-moi, vous figurez-vous une feuille morte dans le
paradis terrestre? ...
Bonsoir, chère amie.
Mina.
(Emma S*** à Mina Darville)
Ma chère Mina,
Non, sans doute, il n'y aurait jamais eu de feuilles sèches dans le
paradis terrestre. Cela eût trop juré avec l'immortelle beauté, avec
l'éternelle jeunesse. Je vous avoue que je me serais fort accommodée
de ces choses-là.
Je regrette beaucoup ce beau paradis, ce jardin de volupté où l'on
n'aurait jamais vu de boue; la boue vient en droiture du péché. Mais
toujours, chère amie, le vrai ciel nous reste.
Puisqu'il dépend de nous d'y aller, pourquoi seriez-vous triste? Je
vous en prie, éloignez la mélancolie. Cette friande vit de ce qu'il
y a de plus exquis dans l'âme, et nous laisse toujours un peu
faibles. Je l'entends de la mélancolie poétique et séduisante, non
de la tristesse grave et chrétienne. Celle-ci, je vous la souhaite,
car elle se change toujours en joie, et d'ailleurs, qui peut s'en
défendre toujours, de cette divine tristesse?
Ma chère Mina, voici mon dernier automne dans le monde, et vous ne
sauriez croire quel charme touchant cette pensée répand sur tout ce
que je vois. C'est comme si j'allais mourir.
Jamais la nature ne m'a paru si belle. Je me promène beaucoup seule,
avec mes pensées, et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me
quitte plus. Déjà on sent l'automne. Mais dans notre état présent,
je crois qu'il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur
l'herbe fraîche.
En attendant qu'il en neige, j'ai ici un endroit qui fait mes
délices. C'est tout simplement un enfoncement au bord de la mer;
mais d'énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts à
s'écrouler, ce qui m'inspire une crainte folle mêlée de charme.
Malgré la distance et le sentier âpre, caillouteux, j'y vais
souvent. J'aime cette solitude parfaite et sauvage, où l'on n'entend
que le cri des goélands et le bruit de la mer. Là, pas un arbuste,
pas une plante: seulement quelques mousses entre les fentes des
rochers, et, par-ci par là, quelques plumes.
Il me semble que cet endroit vous plairait parfaitement, surtout
quand le soleil laisse tomber sur les vagues, ces belles traînées de
feu que vous aimez tant.
Ce soir, les plus beaux nuages que j'aie vus s'y miraient dans
l'eau. Cela faisait à la mer un fond chatoyant, merveilleux, et j'ai
pensé à bien des choses.
Je n'ai pas oublié comme la vie apparaît alors que... mais passons.
Chère Mina, quoi qu'il nous en semble à certains moments, c'est le
froid, c'est l'aride, c'est le terne qui fait le fond de la mer, et
ce n'est pas l'amour qui fait le fond de la vie.
Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme
est, comme celle de l'homme, _toujours courte par quelque endroit._
Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, ne va pas
jusqu'à Valriant.
Je pense souvent à vos aimables _promis_ (passez-moi une expression
bretonne), et j'espère que vous verrez _l'humiliation du superbe._
Sans flatterie, je m'étonne qu'il tienne si longtemps. Chère Mina,
vous m'avez donné bien des soucis. Vous voulez vous marier, et, sous
des dehors un peu frivoles, vous cachez tout ce qu'il faut pour
n'aimer jamais qu'un homme qui ait du caractère, de la dignité, de
la délicatesse, et,--j'en demande pardon à ces messieurs--tout cela
me semble bien rare.
Mais lui a la virilité chrétienne et le charme, ce qui ne gâte rien.
Courage, ma chère. On vous trouve bien un peu frivole, mais on
finira par s'avancer, et cette fois-là, j'espère que vous mettrez
vos coquetteries de côté, pour dire tout franchement comme la Belle
au Bois dormant: «Certes, mon prince, vous vous êtes bien fait
attendre.»
Emma.
(Mina Darville à Emma S***)
Je vous promets de dire exactement comme la Belle au Bois dormant.
En attendant, je suis aussi agréable que possible avec lui; mais la
jolie petite madame S... n'avait pas tort lorsqu'elle affirmait
qu'il porte une armure enchantée. Du moins tous les traits nous
reviennent comme dans les légendes, et lui n'a pas l'air de s'en
porter plus mal.
Toute modestie à part, je n'y comprends rien, d'autant plus que je
suis sûre de lui plaire. Maintenant, je ne rencontre guère son
regard sans y voir luire une flamme, un éclair, et, d'après moi,
cela voudrait dire quelque chose.
Cette nature ardente et contenue est bien agréable à étudier. Mais
qu'est-ce qui le retient? Ce ne peut être la différence d'âge il y a
de bons miroirs ici.
Je suppose qu'on s'en veut de cette faiblesse involontaire. Puis, on
ne me trouve pas une âme de premier ordre, peut-être aussi croit-on,
que je ne saurais m'accommoder d'une vie sérieuse, retirée.
Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes
de l'an passé. Pour un rien, je lui proposerais d'aller vivre sur
les côtes du Labrador. Nous nous promènerions sur la mousse blanche
à travers les brouillards, comme les héros d'Ossian.
Ah! ma chère, j'ai bien des tentations journalières, et je me
surprends à faire des oraisons jaculatoires, du genre de celles de
Maurice, quand il s'interrompait à tout instant pour dire «Qu'elle
est belle! Seigneur, je veux qu'elle m'aime!»
Pauvre Maurice! Voilà son départ bien proche. Je m'en vais retourner
avec lui à Québec, où je compte vous retrouver, et ne pas vous
laisser plus que votre ombre jusqu'à votre entrée au couvent.
Quand je pense qu'ensuite vous ne viendrez plus jamais chez nous,
dans ma chambre où nous étions si bien. Il me semble que le noviciat
vous paraîtra sombre, malgré ce beau tableau de saint Louis de
Gonzague que je vois d'ici. Ce visage céleste penché sur le
crucifix, m'a laissé une de ces impressions que rien n'efface.
Parfois, je pense que ceux-là sont heureux qui sont vraiment à Dieu;
ils ne craignent ni de vieillir ni de mourir.
Autour de nous, les feuilles jaunissent à vue d' oeil. Vous savez
que je ne puis voir une feuille fanée sans penser à mâle choses
tristes. Je l'avoue, ces pauvres feuilles ont déjà bien fait parler
d'elles. Mais n'importe, j'aimerai toujours la vieille feuille
d'Arnauld qui dit si bien: «je vais où va toute chose.»
Ce sont les premiers vers que j'aie sus, et c'est mon père mourant
qui me les a appris. Voilà pourquoi sans doute ils gardent pour moi
un charme si touchant, si funèbre.
M. de Montbrun me parle souvent de mon père; mieux que personne il
me le fait connaître.
Vous ai-je dit que je passerai l'hiver à Valriant? Vous comprenez
que je ne fais pas un grand sacrifice. Maurice parti, je trouverais
la maison grande: il est toute ma famille, mais ici j'en ai une
autre.
C'est plaisir de voir briller l'anneau des fiançailles sur la belle
main d'Angéline. Cet anneau est celui de ma mère. Avant de mourir,
elle même le donna à Maurice, pour celle qui serait la compagne de
sa vie. Je me demande parfois si elle eût pu jamais la souhaiter
aussi virginale, aussi charmante.
Vous dites que je vous ai donné bien des soucis. Ma chère, j'en ai
eu aussi beaucoup. Je crois, comme Madame de Staël, qu'une femme,
qui meurt sans avoir aimé, a manqué la vie, et, d'autre part, je
sentais que je n'aimerais jamais qu'un homme digne de l'être.
Il est vrai que plusieurs aimables «pas grand chose» m'ont voulu
persuader qu'il ne tenait qu'à moi de les rendre parfaits, ou peu
s'en faut. Mais je trouve triste pour une femme de faire l'éducation
de son mari.
J'aime mieux me marier avec un homme accompli. Pourtant, je l'avoue,
quelqu'un, qui ne l'était pas, m'a beaucoup intéressée. Je
connaissais sa jeunesse orageuse, mais sa mélancolie me touchait. Je
pensais à saint Augustin loin de Dieu, à ses glorieuses tristesses.
«Chère belle âme tourmentée!» me disais-je souvent. Plus tard, je
sus... passons.
Il paraît que Mlles V... s'épuisent encore à dire que je suis
foncièrement impertinente, que je traiterai mon mari comme un
_nègre._ Le pauvre homme! N'en avez-vous pas pitié?
Pour moi, j'ai bien envie d'aller regarder quelqu'un qui se promène
sur la galerie. Ce pas si régulier, si ferme, me rend toujours un
peu nerveuse. Ma chère, _It can't be helped_, je le crains.
Et faut-il dire que celui-là serait un maître? Mais n'importe.
J'aime mieux lui obéir que de commander aux autres. Voilà--et je lui
suis reconnaissante de vouloir m'arracher à ces puérilités, à ces
futilités, que les hommes d'ordinaire font noblement semblant de
nous abandonner, tout en s'en réservant une si belle part.