(Maurice Darville à Charles de Montbrun)
Monsieur,
Jamais je ne pourrai m'acquitter envers vous; mais je vous promets
de la rendre heureuse, je vous promets que vous serez content de
moi.
Il y a dans votre virile parole quelque chose qui m'atteint
au-dedans; vous savez vous emparer du côté généreux de la nature
humaine, et encore une fois vous serez content de moi. Que vous avez
bien fait de ne vous reposer sur personne du soin de former votre
fille! Aucune autre éducation ne l'aurait faite celle qu'elle est.
Quant à votre invitation, je l'accepte avec transport, et pourtant,
il me semble que vous me verrez arriver sans plaisir. Mais vous avez
l'âme généreuse, et j'aurai toujours pour vous les sentiments du
plus tendre fils.
Non, je n'aurais pas ce triste courage de mettre une main souillée
dans la sienne!
Votre fils de coeur,
Maurice Darville.
(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
Mademoiselle,
Je vous remercie simplement. Ni le bonheur, ni l'amour ne se disent.
Du coeur ému dans ses divines profondeurs, ce sont des larmes qui
jaillissent. Dieu veuille qu'un jour vous connaissiez l'ineffable
douceur de ces larmes.
Mademoiselle, puissiez-vous m'aimer un jour comme je vous aime.
Vôtre à jamais,
Maurice Darville.
(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
Chère Mina,
Si vous saviez comme je vous désire, au lieu de prendre le bateau
comme tout le monde, vous vous embarqueriez sur l'aile des vents.
J'aurai tant de plaisir à vous _démondaniser!_
Mon père dit qu'on ne réussit pas tous les jours à des opérations
comme celle-là. Les hommes, vous le savez, se font des difficultés
sur tout et n'entendent rien aux miracles.
Mais n'importe, je suis pleine de confiance Je changerai la reine de
la mode en fleur des prés, et cette grande métamorphose opérée, vous
serez bien contente.
Tout sceptre pèse, j'en suis convaincue, et pourtant--voyez
l'inconséquence humaine--je songe à reconquérir mon royaume, et veux
vous prendre pour alliée.
Mina, ma maison, que vous croyez si paisible, est en proie aux
factions.
Ma vieille Monique oublie que sa régence est finie, et ne veut pas
lâcher les rênes du pouvoir, ce qui lui donne un trait de
ressemblance avec bien des ministres.
Si vous venez à mon secours, je finirai comme les rois fainéants. Je
pourrais, il est vrai, protester au nom de l'ordre et du droit, mais
je risque de m'y échauffer, et mon père dit qu'il ne faut pas crier,
à moins que le feu ne prenne à la maison.
Je me suis décidée à vous attendre, et lorsqu'on oublie trop que
c'est à moi de commander, je prends des airs dignes.
Chère Mina, je vous trouve bien heureuse de venir chez nous. Il me
semble que c'est une assez belle chose de voir le maître des céans
tous les jours.
Croyez-moi, quand vous l'aurez observé dans son intimité, vous aurez
envie de faire comme la reine de Saba, qui proclamait bienheureux
les serviteurs de Salomon.
Mme Swetchine a écrit quelque part que la bienveillance de certains
coeurs est plus douce que l'affection de beaucoup d'autres; comme la
lune de Naples est plus brillante que bien des soleils. Cette pensée
me revient souvent lorsque je le vois au milieu de ses domestiques.
Chère Mina, j'aimerais mieux être sa servante que la fille de
l'homme le plus en vue du pays.
Votre frère assure qu'entre nous la ressemblance morale est encore
plus grande que la ressemblance physique. C'est une honte de savoir
si bien flatter, et vous devriez l'en faire rougir. Moi, quand
j'essaie, il me dit: «Mais, puisque vous avez la plus étroite
parenté du sang, pourquoi n'auriez-vous pas celle de l'âme?
Ignorez-vous à quel point vous lui ressemblez?»
Cette question me fait toujours rire, car depuis que je suis au
monde, j'entends dire que je lui ressemble, et toute petite je le
faisais placer devant une glace, pour étudier avec lui cette
ressemblance qui ne lui est pas moins douce qu'à moi. Délicieuse
étude que nous reprenons encore souvent.
Que j'ai hâte de vous voir ici où tout sourit, tout embaume et tout
bruit! il me semble qu'il y a tant de plaisir à se sentir vivre et
que le grand air est si bon! Je veux vous réformer complètement.
Hélas! je crains beaucoup de rester toujours campagnarde jusqu'au
fond de l'âme. Ici tout est si calme, si frais, si pur, si beau!
Quel plaisir j'aurai à vous montrer mes bois, mon jardin et ma
maison, mon nid de mousse où bientôt vous chanterez _Home, sweet
home._ Vous verrez si ma chambre est jolie.
«Elle est belle, elle est gentille,
Toute bleue.»
comme celle que Mlle Henriette Chauveau a chantée. Quand vous
l'aurez vue, vous jugerez s'il m'est possible de ne pas l'aimer,
«Ainsi que fait l'alouette
Et chaque gentil oiseau,
Pour le petit nid d'herbette
Qui fut hier son berceau.»
J'ai mis tous mes soins à préparer la vôtre, et j'espère qu'elle
vous plaira. Le soleil y rit partout, ma frileuse. J'y vais vingt
fois par jour, pour m'assurer qu'elle est charmante, et aussi parce
que vous y viendrez bientôt. Jugez de ma conduite quand vous y
serez. L'attente a son charme. Je suis sans cesse à regarder la
route par où vous viendrez, mais je n'y vois que le _soleil qui
poudroie et l'herbe qui verdoie._
Dites à M. Maurice que je lui recommande d'avoir bien soin de vous.
La belle famille que nous ferons!
Chère soeur, je vous aime et vous attends.
Angéline.
(Mina Darville à Angéline de Montbrun)
Chère soeur,
Permettez-moi de commencer comme vous finissez. Hélas! J'ai commis
l'imprudence de laisser lire votre lettre à Maurice, et il y a perdu
le peu de raison qui lui restait.
Ma chère, vous m'amusez beaucoup en me recommandant à ses soins. Si
vous saviez dans quel oubli un amoureux tient toutes les choses de
la terre!
J'en suis réduite à m'occuper de lui comme d'un enfant. Il paraît
qu'en extase on n'a besoin de rien. Cependant je persiste à lui
faire prendre un bouillon de temps à autre. Ma cousine, inquiète,
voulait le faire soigner, mais il s'est défendu en chantant _sotto
voce:
Ah! gardez-vous de me guérir!
J'aime mon mal, j'en veux mourir.
Le docteur consulté a répondu: «Il a bu du haschisch. Laissez-le
tranquille.» Ma cousine n'a pas demandé d'explications, mais je vois
bien qu'elle n'est pas sûre d'avoir compris. Le langage figuré n'est
pas son genre.
Je prie votre sagesse de ne pas s'alarmer. Maurice a une nature
d'artiste, et il est dans toute l'effervescence de la jeunesse. Mais
ça se calmera. Et quand ça ne se calmerait point! La puissance de
sentir n'est pas tout à fait ce qui effraie une femme.
D'ailleurs, il a une foi vive et le vrai sentiment de l'honneur.
Vous êtes faits pour vous aimer, et vous serez heureux ensemble.
Quand il pleurerait d'admiration devant la belle nature, ou même de
tendresse pour vous, qu'est-ce que ça fait? ...
Laissons dire les positifs. J'ai vu de près le bonheur de raison et,
entre nous, ça ressemble terriblement à une vie qui se soutient par
des remèdes.
Je sais que le mot d'exaltation est vite prononcé par certaines
gens. Angéline, êtes-vous comme moi? Il existe sur la terre un
affreux petit bon sens horriblement raide, exécrablement étroit, que
je ne puis rencontrer sans éprouver l'envie de faire quelque grosse
folie. Non, que je haïsse le bon sens, ce serait un triste travers.
De tous les hommes que je connais, votre père est le plus sensé, et
je suis _suffisamment_ charitable à son endroit. Le vrai bon sens
n'exclut aucune grandeur. Régler et rapetisser sont deux choses bien
différentes. Quelle est donc, je vous prie, cette prétendue sagesse
qui n'admet que le terne et le tiède, et dont la main sèche et
froide voudrait éteindre tout ce qui brille, tout ce qui brûle.
Ma belle fleur des champs, que vous êtes heureuse d'avoir peu vu le
monde! Si c'était à refaire, je choisirais de ne le pas voir du
tout, pour garder mes candeurs et mes ignorances. Voilà où j'en suis
après deux ans de vie mondaine. Jugez de ce que dirait Mme D... si
elle voulait parler.
J'ai eu des succès. Veuillez croire que je le dis sans trop de
vanité. Vous savez qu'Eugénie de Guérin n'a jamais été recherchée.
Il y a là matière à réflexions pour Mina Darville et son cercle
d'admirateurs. Pauvres hommes! partout les mêmes.
Chère amie, M. de Montbrun me juge mal. Je ne demande qu'à me
_démondaniser._ J'avais résolu d'arriver chez vous avec une simple
valise, comme il convient à une âme élevée qui voyage.
Mais on sait rarement ce qu'on veut et jamais ce qu'on voudra: j'ai
fini par prendre tous mes chiffons. Vraiment, je n'y comprends rien,
et devant mes malles pleines et mes tiroirs vides, je me surprends à
rêver.
Ma belle, il faudra que vous m'aidiez à passer quelques-unes de mes
malles en contrebande. Je crains le sourire de M. de Montbrun. Au
fond, quel mal y a-t-il à vouloir se bien mettre pourvu qu'on ait du
goût.
Si Mlle de Montbrun est indifférente à la parure, c'est qu'en
étudiant sa ressemblance, elle s'est aperçue qu'elle pouvait
parfaitement s'en passer. Moi, je ne puis pas me donner ce luxe.
Voilà, et dites à M. votre père que je n'aurai pas été une semaine à
Valriant sans lui découvrir bien des défauts.
J'envisage sans effroi une petite causerie avec lui, quoiqu'il ait
parfois des mots durs. Ainsi, l'hiver dernier, dans une heure
d'épanchement, je lui avouai que j'étais bien malheureuse--que je
n'avais pas le temps d'aimer quelqu'un qu'aussitôt j'en préférais un
autre,--et au lieu de me plaindre, cet austère confesseur m'appela
_dangereuse coquette._
N'importe, ma chère, je ne vous blâme pas de l'aimer, et même, il
m'arrive de dire que c'est une belle chose d'être obligée à ce
devoir.
Si vous m'en croyez, nous réfléchirons avant de faire abdiquer Mme
Monique. M. de Montbrun vous croit la perle des ménagères, mais,