C. de Montbrun.

(Maurice Darville à Charles de Montbrun)

Monsieur,

Je n'essaierai pas de vous remercier. Sans cesse, je relis votre

lettre pour me convaincre de mon bonheur.

Mademoiselle votre fille peut-elle croire que je veuille la séparer

de vous? Non, mille fois non, je ne veux pas la faire souffrir.

D'ailleurs, sans flatterie aucune, votre compagnie m'est délicieuse.

Et pourquoi, s'il vous plaît, ne serais-je pas vraiment un fils pour

vous? Je l'avoue humblement, je me suis parfois surpris à être

jaloux de vous; je trouvais qu'elle vous aimait trop. Mais

maintenant je ne demande qu'à m'associer à son culte; il faudra bien

que vous finissiez par nous confondre un peu dans votre coeur.

Vous dites, Monsieur, que mon père était l'homme le plus loyal, le

plus franc que vous ayez connu. J'en suis heureux et j'en suis fier.

Si j'ai le bonheur de lui ressembler en cela, c'est bien à lui que

je le dois.

Je me rappelle parfaitement son mépris pour tout mensonge, et je

puis vous affirmer que sa main tendrement sévère le punissait fort

bien. «Celui qui se souille d'un mensonge, me disait-il alors,

toutes les eaux de la terre ne le laveront jamais.»

Cette parole me frappait beaucoup, et faisait rêver mon jeune

esprit, quand je m'arrêtais à regarder le Saint-Laurent.

Je vous en prie, prenez la direction de toute ma vie, et veuillez

faire agréer à Mlle de Montbrun, avec mes hommages les plus

respectueux, l'assurance de ma reconnaissance sans bornes.

Monsieur, je voudrais pouvoir vous dire mon bonheur et ma gratitude.

Maurice Darville.

(Charles de Montbrun à Maurice Darville)

Merci de m'accepter si volontiers. Vous ai-je dit que je ne

consentirais pas au mariage d'Angéline avant qu'elle ait vingt ans

accomplis? mais je n'ai pas d'objections à ce qu'elle vous donne sa

parole dès maintenant, et puisque nous en sommes là, je m'en vais

vous demander votre attention la plus sérieuse.

Et d'abord, Maurice, voulez-vous conserver les généreuses

aspirations, les nobles élans, le chaste enthousiasme de vos vingt

ans? Voulez-vous aimer longtemps et être aimé toujours? «Gardez

votre coeur, gardez-le avec toutes sortes de soins, parce que de lui

procède la vie.» Faut-il vous dire que vous ne sauriez faire rien de

plus grand ni de plus difficile? «Montrez-moi, disait un saint

évêque, montrez-moi un homme qui s'est conservé pur, et j'irai me

prosterner devant lui.» Parole aussi touchante que noble!

Hé! mon Dieu, la science, le génie, la gloire et tout ce que le

monde admire, qu'est-ce que cela, comparé à la splendeur d'un coeur

pur? D'ailleurs, il n'y a pas deux sources de bonheur. Aimer ou être

heureux, c'est absolument la même chose; mais il faut la pureté pour

comprendre l'amour.

Ô mon fils, ne négligez rien pour garder dans sa beauté la divine

source de tout ce qu'il y a d'élevé et de tendre dans votre âme.

Mais en cela l'homme ne peut pas grand chose par lui-même. À genoux,

Maurice, et demandez l'ardeur qui combat et la force qui triomphe.

Ce n'est pas en vain, soyez-en sûr, que l'Écriture appelle la prière

_le tout de l'homme_, et souvenez-vous que pour ne pas s'accorder ce

qui est défendu, il faut savoir se refuser souvent et très souvent

ce qui est permis.

Voilà le grand mot et le moins entendu peut-être de l'éducation que

chacun se doit à soi-même. Dieu veuille que vous l'entendiez.

Je vous en conjure, sachez aussi être fort contre le respect humain.

Et vous pouvez m'en croire, ce n'est pas très difficile. Dites-moi,

si quelqu'un voulait vous faire rougir de votre nationalité, vous

ririez de mépris, n'est-ce pas?

Certes, j'admire et j'honore la fierté nationale, mais au-dessus je

mets la fierté de la foi. Sachez-le bien, la foi est la plus grande

des forces morales. Vivifiez-la donc par la pratique de tout ce

qu'elle commande, et développez-la par l'étude sérieuse. J'ai connu

des hommes qui disaient n'avoir pas besoin de religion, que

l'honneur était leur dieu, mais il est avec l'honneur, celui-là, du

moins, bien des compromis, et si vous n'aviez pas d'autre culte,

très certainement, vous n'auriez pas ma fille.

Mon cher Maurice, il est aussi d'une souveraine importance que vous

acceptiez, que vous accomplissiez dans toute son étendue la grande

loi du travail, loi qui oblige surtout les jeunes, surtout les

forts.

Et, à propos, ne donnez-vous pas trop de temps à la musique? Non que

je blâme la culture de votre beau talent, mais enfin, la musique ne

doit être pour vous que le plus agréable des délassements, et si

vous voulez goûter les fortes joies de l'étude, il faut vous y

livrer.

Encore une observation. Je n'approuve pas que vous vous mêliez

d'élections.

On m'a dit que vous avez quelques beaux discours sur la

conscience... Je veux être bon prince, mais, je vous en avertis

charitablement, s'il vous arrive encore d'aller, vous, étudiant de

vingt ans, éclairer les électeurs sur leurs droits et leurs devoirs,

je mettrai Angéline et Mina à se moquer de vous.

D'ailleurs, pourquoi épouser si chaudement les intérêts d'un tel ou

d'un autre? Croyez-vous que l'amour de la patrie soit la passion de

bien des hommes publics?

Nous avons eu nos grandes luttes parlementaires. Mais c'est

maintenant le temps des petites: l'esprit de parti a remplacé

l'esprit national.

Non, le patriotisme, cette noble fleur, ne se trouve guère dans la

politique, cette arène souillée. Je serais heureux de me tromper;

mais à part quelques exceptions bien rares, je crois nos hommes

d'État beaucoup plus occupés d'eux-mêmes que de la patrie.

Je les ai vus à l'oeuvre, et ces ambitions misérables qui se

heurtent, ces vils intérêts, ces étroits calculs, tout ce triste

assemblage de petitesses, de faussetés, de vilenies, m'a fait monter

au coeur un immense dégoût, et dans ma douleur amère, j'ai dit: Ô

mon pays, laisse-moi t'aimer, laisse-moi te servir en cultivant ton

sol sacré!

Je ne veux pas dire que vous deviez faire comme moi. Et dans

quelques années, si la vie publique vous attire invinciblement,

entrez-y. Mais j'ai vu bien des fiertés, bien des délicatesses y

faire naufrage, et d'avance je vous dis: Que ce qui est grand reste

grand, que ce qui est pur reste pur.

Cette lettre est grave, mais la circonstance l'est aussi. Je sais

qu'un amoureux envisage le mariage sans effroi; et pourtant, en vous

mariant, vous contractez de grands et difficiles devoirs.

Il vous en coûtera, Maurice, pour ne pas donner à votre femme,

ardemment aimée, la folle tendresse qui, en méconnaissant sa dignité

et la vôtre, vous préparerait à tous d'eux d'infaillibles regrets.

Il vous en coûtera, soyez-en sûr, pour exercer votre autorité, sans

la mettre jamais au service de votre égoïsme et de vos caprices.

Le sacrifice est au fond de tout devoir bien rempli; mais savoir se

renoncer, n'est-ce pas la vraie grandeur? Comme disait Lacordaire,

dont vous aimez l'ardente parole: «Si vous voulez connaître la

valeur d'un homme, mettez-le à l'épreuve, et s'il ne vous rend pas

le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre,

détournez la tête et passez.»

Mon cher Maurice, j'ai fini. Comme vous voyez, je vous ai parlé avec

une liberté grande; mais je m'y crois doublement autorisé, car vous

êtes le fils de mon meilleur ami, et ensuite, vous voulez être le

mien.

Mes hommages à Mlle Darville. Puisqu'elle doit venir, pourquoi ne

l'accompagneriez-vous pas? Vous en avez ma cordiale invitation, et

les vacances sont proches.

À bientôt. Je m'en vais rejoindre ma fille qui m'attend. Ah! si je

pouvais en vous serrant sur mon coeur, vous donner l'amour que je

voudrais que vous eussiez pour elle!

Angéline de Montbrun · 第 4 / 95 题