Le courrier ne part qu'après-demain, et je ne puis attendre si

long-temps pour apprendre à ma chère Emilie, que le hasard m'a fait

voir ce matin à Francfort, un officier qui est dépêché de l'armée à

Vienne, qui m'a dit que le cher Baron jouissait de la meilleure santé,

et n'avait pas été blessé comme quelques gazettes l'ont annoncé; mais

un de ses parens du même nom, et c'est ce qui a donné lieu à l'erreur.

Je n'ai pas lû ces gazettes; mais comme elles pourraient vous

parvenir, je ne perds pas un instant pour prévenir l'inquiétude

qu'elles auraient causée à mon Emilie. Il faudrait en vérité que la

génération actuelle eût reçu des ames plus fortes ou insensibles pour

résister aux troubles et aux spectacles terribles de la malheureuse

époque où nous vivons. Je viens de lire les _confessions_ de ROUSSEAU,

qui a l'art d'intéresser en racontant des faits minutieux, et qu'un

autre ne serait pas tenté de relever; et je songeais après cette

lecture aux circonstances présentes; je me disais: quelle énergique

peinture n'aurait pas faite un si grand homme d'événemens qui

demanderaient toute la pénétration de son esprit observateur, pour en

démêler les causes, et toute la vigueur et la clarté de son style pour

les bien expliquer; mais en y réfléchissant plus attentivement, j'ai

pensé que son ame sensible aurait été flétrie par des spectacles

pleins d'horreur, et affaissée sous le poids de tant de maux. C'est

dans le sein de la paix qu'il est descendu dans son coeur pour y

chercher des sentimens doux et touchans, pour en saisir si habilement

toutes les nuances; il a pu alors choisir des expressions convenables

et proportionnées. Les mots atroces, affreux, terribles, monstrueux,

mille et mille fois répétés, employés à chaque instant deviennent

insignifians, et il faudrait d'autres expressions pour exprimer un

_crescendo_ de crimes et d'infortunes qui va à l'infini. Le plus

simple récit fait alors plus d'effet; et je l'ai éprouvé ce matin. Ma

sensibilité a été singulièrement affectée par un exposé simple et

naturel des malheurs des Emigrés. Un officier qui a su que le marquis

de ST. ALBAN est ici, est venu le voir; nous avons parlé des Emigrés.

Plusieurs, nous a-t-il dit, sont réduits à vivre, du métier de garçon

charpentier ou menuisier; les plus heureux sont ceux qui enseignent à

danser, qui montrent la géographie ou le Français, ceux-là sont des

_Milords_; ce fut son expression. Un des meilleurs gentilshommes de ma

province, ajouta-t-il, vend dans une petite ville du ratafiat, je l'ai

vu en tablier dans sa baraque, et ce qui vous surprendra, il a l'air

content. Le Français commence par être abattu, il reprend courage, et

à la moindre ressource il passe à la gaieté. Le Marquis lui a demandé

en baissant la voix s'il pourrait lui être utile; l'officier a tout de

suite dit, en prenant un ton animé et sensible, comme pour rendre

toute la compagnie témoin de la générosité du Marquis, je vous

remercie infiniment, et il lui a serré fortement la main, je suis

très-reconnaissant de vos offres; mais j'ai eu le bonheur de me tirer

d'affaire; j'enseigne la musique et je puis dire, avec un grand

succès; je gagne à ce métier vingt ducats par mois; mais ce n'est pas

tout, j'ai le plaisir de me trouver avec de très-jolies demoiselles et

de les entendre chanter. Il ne m'en coûte rien pour ma nourriture,

parce que je suis invité tous les jours chez l'une ou l'autre de mes

écolières, parmi lesquelles il y en a de charmantes; nous faisons

aussi de très-jolis concerts, ainsi vous voyez que je ne suis point à

plaindre. Un instant après il a dit, ayant eu l'air de réfléchir:

puisque monsieur le Marquis est disposé à obliger ses compatriotes,

je vais, s'il le permet, lui fournir une occasion d'exercer sa

générosité envers un homme malheureux et très-respectable. Quel

est-il? Si ce n'est point un mistère, a dit le Marquis, qui

s'attendait à entendre nommer un officier ou un gentilhomme. C'est mon

confesseur a répondu le jeune homme. Nous nous sommes regardés en

souriant. Oui, a-t-il dit, mon confesseur. Je vous avouerai qu'il y a

long-temps que je n'en fais pas d'usage; mais je n'en suis pas moins

reconnaissant des bons conseils qu'il m'a donnés autrefois, et de

l'intérêt qu'il me témoignait lorsque ma mère me faisait aller à

confesse, et il fallait bien y aller, car mon précepteur

m'accompagnait. C'est un vieux prêtre infirme, et qui est menacé

d'être aveugle. Je l'ai trouvé ici et je tâche de le secourir dans son

malheureux état. Nous étions disposés à rire au début de cette

histoire, ensuite les larmes aux yeux chacun a remis à l'officier, une

petite offrande, déterminée par le plus touchant intérêt. L'officier

sautait de joie à mesure que les ducats arrivaient dans ses mains; il

les regardait avec un plaisir singulier, et remerciait chacun de nous

avec la plus sensible expression de reconnaissance. Ce pauvre homme

avec cela aura de quoi vivre six mois, disait-il. Nous lui avons

promis de continuer à donner des secours à son malheureux confesseur,

et il est sorti enchanté d'aller lui porter une aussi bonne nouvelle.

Le Marquis va toujours de mieux en mieux; heureusement que l'os

n'était point entamé, et dans peu de jours il se servira de son bras.

Nous voyons avec peine approcher le moment où il nous quittera. Il a

l'air de se plaire parmi nous, et la reconnaissance qu'il nous

témoigne surpasse de beaucoup nos soins. Je ne sais quelquefois si je

dois m'applaudir d'avoir fait connaissance avec le Marquis, et si je

n'éprouverai pas pour la société, ce qui arriva à votre père pour la

bonne chère. Il fit à Vienne, chez l'ambassadeur de France, un

très-bon dîner accommodé à la Française, et il fut quelque temps à

trouver la cuisine Allemande détestable. Je n'avais pas idée de la

conversation avant d'avoir connu le Marquis. J'ai entendu disserter;

mais converser agréablement sans s'appesantir sur les objets, mêler

l'enjouement à la gravité, se proportionner aux personnes qui

écoutent, prêter de l'intérêt aux sujets arides, approfondir les

objets en ayant l'air de les effleurer, savoir passer d'un ton à un

autre, voilà, ma chère Emilie, ce que je trouve dans la conversation

du Marquis, et j'ai passé des heures délicieuses avec lui, sur-tout

lorsque vous étiez en tiers: mon coeur et mon esprit alors n'avaient

plus rien à désirer. Adieu, mon Emilie; je vous embrasse bien

tendrement.

LETTRE XX.

Melle EMILIE

A

LA Cesse DE LOEWENSTEIN.

Combien votre amitié me touche, ma chère Victorine, et combien m'a été

utile en ce moment votre officieuse prévoyance! Je venais de lire la

gazette qui met au nombre des blessés mon cher Baron; j'étais toute

entière à l'inquiétude la plus déchirante lorsque votre lettre m'est

arrivée. Vous avez prévu la douleur qui m'accablait, vous ne vous êtes

occupée que pour la guérir, je vous dois mon repos, et qu'un bienfait

a de prix quand il vient d'une main chère! Mais, ma tendre amie,

rassurée en ce moment sur le passé, que l'avenir est inquiétant! Cette

malheureuse guerre durera-t-elle encore long-temps? Les transes

continuelles qu'elle me fait éprouver ne peuvent se décrire; des

grades, des rubans peuvent-ils servir de compensation à tant

d'inquiétudes. La paix, l'union, les douceurs d'une tendre intimité ne

sont-elles pas mille fois au-dessus du vain plaisir de faire parler de

soi, d'entendre les autres parler de ce qu'on aime? Je ne suis pas

politique, peut-être les intérêts de mon coeur font-ils illusion à mon

esprit, mais je suis bien tentée d'être de l'avis d'un homme d'esprit,

qui soutenait chez ma mère, que les Puissances n'auraient pas dû se

mêler des affaires des Français, qu'il aurait été plus sage de

laisser se consumer leur feu dans l'intérieur et ne pas, disait-il, en

citant un ancien, _l'attiser avec l'épée_. On dit que c'était le

sentiment de l'impératrice de Russie; si cela est, je dois être bien

fière. Ce sentiment n'est peut-être pas celui du marquis de ST. ALBAN.

Les Emigrés veulent que les Puissances fassent les plus grands

efforts, déploient toutes leurs ressources pour détruire jusqu'au

germe de la révolution Française, dont la contagion suivant eux,

menace tous les pays; peut-être ont-ils raison; peut-être aussi

sont-ils aveuglés par leur ressentiment et l'intérêt, qui leur

inspirent une impatience bien excusable. Je pense comme eux qu'il

importe à l'humanité d'éteindre l'incendie qui consume la France, et

peut s'étendre dans le reste de l'Europe; mais je diffère avec eux

sur les moyens. La guerre est le plus grand des fléaux, et la main de

tout souverain qui signe un manifeste pour la commencer doit trembler.

Il faudrait dans un tel instant mettre sous ses yeux le tableau d'un

champ de bataille, où le sang coule de toutes parts; des monceaux de

cadavres, des milliers de blessés, remplissant l'air des cris de la

douleur; il faudrait lui peindre les angoisses des femmes, des mères,

des soeurs d'une partie de ses sujets, attendant l'arrivée de chaque

courrier avec une inquiétude déchirante, osant à peine parcourir les

détails même des victoires, et fixer leur regards sur des lauriers

teints du sang de leurs proches et de leurs amis. Les plus brillans

succès sont-ils un dédommagement de tant de désastres. Souvenez-vous,

ma chère Victorine, qu'en lisant le siècle de Louis XIV, nous lui

fimes l'application de ces vers sublimes de CORNEILLE.

«A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent,

L'état est florissant, mais les peuples gémissent,

Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits

Et la gloire du trône accable les sujets.»

Adieu, je respire depuis votre lettre; mais je ne puis songer de sang

froid à la guerre. Je déteste tous les conquérans et je voudrais que

l'univers ne fut habité que par ces bons Quakers, qui ont en horreur

l'effusion du sang. J'embrasse mille fois ma charmante Victorine,

j'espère la voir incessament et lui faire lire dans mes yeux, dans

toute ma personne, le sentiment de reconnaissance qu'elle ajoute à

une tendresse que je croyais au-dessus de tout; mais le coeur le plus

aimant a donc toujours quelque vide que découvrent de nouvelles et

vives émotions; le mien ne semblait pas pouvoir vous aimer davantage,

et c'est cependant ce que je crois éprouver depuis votre lettre.

LETTRE XXI.

LE MARQUIS DE ST. ALBAN

AU

PRÉSIDENT DE LONGUEIL.

J'ai lû, mon respectable ami, avec le plus vif intérêt le récit de vos

aventures. Les Français dispersés sur toute la terre présentent une

variété infinie de scènes touchantes, trop souvent tragiques, et dont

plusieurs sont romanesques. Ils ont tout éprouvé: humiliations, refus

inhumains, intérêt touchant, secours imprévus, persécutions

impolitiques, compassion stérile. Mes généreux hôtes m'ont trouvé les

larmes aux yeux, hier, en entrant chez moi; votre lettre était sur la

table, on a craint que je n'eusse reçu de fâcheuses nouvelles, et

essayant en vain de les rassurer j'ai pris le parti de leur en faire

la lecture. Tous les visages étaient attentifs, et il n'y a pas eu un

trait intéressant de votre récit qui n'ait produit la plus vive

impression; des larmes d'attendrissement ont coulées à plusieurs

reprises, à la description de la généreuse réception des habitans des

rives du Pô. Le Commandeur pleurait en criant bravo; il trépignoit de

joie, comme s'il eût été sur le rivage à vous attendre; on le voyait

prêt à courir pour vous précéder le lendemain et vous retrouver. La

Comtesse, les yeux inondés de pleurs au récit des procédés de ce bon

négociant de Cremone, était d'une beauté ravissante. Je n'avais

jamais eu le spectacle d'une belle femme qui pleure d'attendrissement;

quelle différence d'avec les larmes de la douleur qui ne sortent qu'en

déformant le visage, qu'elles paraissent silloner; ici la beauté de

chacun de ses traits semblait, si je puis parler ainsi, s'épanouir

pour recevoir la céleste rosée qui les inondait. Le brave homme,

disait le Commandeur, je lui donnerais la moitié de mon château, s'il

était dans le besoin; la mère disait, l'excellent homme, heureusement

il s'en trouve encore de tels. La Comtesse tendait les bras comme pour

y recevoir cet honnête Cremonois, et je crois que s'il eût été là,

elle n'aurait pu s'empêcher de l'embrasser.

Après cette intéressante lecture, vous jugez qu'il a été fort question

des Emigrés; on a raconté quelques histoires dont plusieurs étaient

d'un genre bien opposé à celle de votre voyage. Une carte géographique

était sur ma table, et l'on a parcouru les divers pays où nos

compatriotes sont accueillis ou tolérés; il est venue à ce sujet une

assez singulière idée à la Comtesse: il faut, a-t-elle dit, que cette

carte serve d'indication du sort dont jouissent les Emigrés dans les

différens états de l'Europe; ils seront peints de diverses couleurs;

et leur site sera analogue au traitement dont ils jouissent; ainsi les

pays où ils auraient été mal accueillis seront en couleur noire et des

montagnes arides, des torrens dévastateurs désigneront l'âpreté du

climat; dans ceux où ils auront été bien reçus, on verra des prairies

émaillés de fleurs et des verts bocages; mais il faut une légende au

bas de la carte pour donner des explications. On a fort applaudi à

cette idée, et la Comtesse a été prendre ses crayons.

Elle s'est mise à dessiner, et pendant ce temps, essayant de faire les

légendes, j'ai senti la difficulté de leur donner le style court et

serré qu'exige le genre lapidaire. Il m'a donc fallu, n'ayant pas le

temps d'être court, faire un récit historique.

Voici celui de la Russie.

Louis XIV a prodigué des secours à un roi qu'on avait précipité du

trône; la générosité de son ame et le noble orgueil de son rang ont

déterminé les bienfaits; mais si la souveraine de Russie s'est

empressée d'adoucir les malheurs d'une famille auguste, CATHERINE,

femme sensible et généreuse, a tendu une main bienfaisante à

l'humanité souffrante; son trésor a été la caisse des malheureux; ils

ont trouvé une nouvelle patrie dans ses états, et ont reçu d'elle des

terres et des fonds pour les faire cultiver.

* * * * *

La légende de l'Angleterre.

Les malheureux Français fuyant leurs maisons en feu, poursuivis par le

fer des brigands et la hâche des bourreaux, sont venus chercher un

asile chez leurs anciens rivaux.

La politique, l'intérêt ont cédé aussitôt aux cris de l'humanité

désolée; les dons du Roi, ceux des Grands, des Anglais de toutes les

classes, au moyen de nombreuses souscriptions ont produit des secours

immenses pour une foule prodigieuse d'hommes, de femmes, de prêtres,

d'enfans sans asile et sans subsistance; enfin pour rendre ces

bienfaits durables et en assurer l'équitable distribution, ils ont

établi les plus sages précautions, avec cette méthode précise du génie

calculateur qui les caractérise; ils ont su distinguer, naissance,

services, âge; enfin le malheur et les talens, la valeur, la vertu ont

été pour tous les Français des lettres de naturalisation.

La Prusse est à remarquer pour les secours que le Roi a prodigués aux

Emigrés Français; plusieurs vivent de ses bienfaits, ou de ceux des

princes de sa maison. Beaucoup de jeunes gens ont été placés dans ses

troupes, et un grand nombre dans des maisons d'éducation, aux frais de

sa Majesté.[A]

[A] Cette lettre a été écrite en 1793, et depuis cette époque, le

roi de Prusse a donné des terres à plusieurs Emigrés Français dans

l'intérieur de ses états, et dans le nouvelle partie de la

Pologne, acquise par le dernier partage. Une congrégation de

religieuses a demandé un asile, et le Roi leur a accordé une

maison où elles vivent facilement du travail de leurs mains, et

selon leur institut. Enfin les Emigrés, que distingue leur mérite

littéraire, ont obtenu dans l'académie de Berlin des places

auxquelles sont attachés des appointemens.

La retraite modeste et simple d'un héros, _Rhinsberg_ est aussi

distinguée sur cette carte; on y voit comme dans les champs Elyséens,

quelques ombres heureuses échappées à la fureur d'un gouvernement

barbare, s'entretenant sous des ombrages frais de leur malheureuse

patrie, célébrant les vertus et les talens de leur auguste

bienfaiteur; ils sont auprès d'une pyramide, et j'y lis le nom de

l'éloquent et généreux MALESHERBES. C'est à toi qu'elle est consacrée,

ministre du plus vertueux des rois, défenseur du meilleur des hommes.

_Brunswick_ doit être désigné sur cette carte, comme un des pays où

l'hospitalité envers les Français est la plus noblement exercée; on

croit souvent se trouver à la cour de France quand on voit l'illustre

souverain de _Brunswick_ entouré de généraux, de ministres, de

magistrats et de prélats Français. Ses bienfaits préviennent les

besoins, et à la noble simplicité de ses manières il semblerait que ce

sont les dons de l'amitié.

Je n'aurais malheureusement pas à m'étendre beaucoup, mon respectable

ami, sur cette idée de la Comtesse, que j'ai saisie avec

empressement. Ce court tableau est tracé par la vérité, et joint à

celui de votre voyage, il forme un agréable contraste avec tant de

scènes d'horreur. Je vous écris cette lettre en quelque sorte en

commun; vous êtes connu dans le château de _Loewenstein_ comme si vous

y aviez long-temps habité, et la Comtesse et le Commandeur ont pour

vous, non-seulement de l'estime, mais de l'amitié, et ce dernier

sentiment, passez-moi cette vanité, est dû à celle dont vous

m'honorez. Adieu, mon respectable ami, conservez-moi vos bontés.

LETTRE XXII.

LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL.

AU

MARQUIS DE ST. ALBAN

à _Dusseldorff_.

Je ne vous parle point en ce moment de la France, ni de l'armée, parce

que vous êtes plus à portée que moi d'en être promptement instruit. Je

ne sais au reste quelles sont vos conjectures, mais les miennes se

perdent dans le plus vaste et le plus noir horizon. Je vous écrirai

amplement à ce sujet dans quelque temps; pour le moment, parlons de

nous et de nos amis. Le temps où nous vivons ressère les intérêts et

les sentimens dans le plus petit cercle, et l'ame cicatrisée de tous

côtés n'a plus que quelques points de sensibilité. N'êtes-vous pas

affligé et étonné de n'avoir point de nouvelles de la duchesse de

MONJUSTIN. J'ai fait de tous côtés des perquisitions sans pouvoir rien

apprendre à son sujet. Je sais seulement qu'elle a été en Angleterre;

mais on n'a pas pu me dire si elle y est encore, et je suis porté à

croire qu'elle a changé de nom. Ses affaires étaient très-dérangées

avant la Révolution, tout son bien est en terres, et il est à craindre

qu'elle n'ait pas emporté des fonds suffisans. Quelquefois je crains

que la détresse où elle a pu se trouver ne l'ait forcée de rentrer en

France, et alors je frémis. Plusieurs Emigrés ont pris ce parti par le

même motif et les malheureux ont payé de leur vie cette funeste

rentrée dans leur patrie. Il y a quinze ans que je suis attaché à la

duchesse de MONJUSTIN; vous connaissez ses rares qualités, sa raison,

son esprit, ses agrémens; jugez donc de mes regrets; sa société

faisait le charme de ma vie, et si je pouvais me rejoindre à elle et à

mon jeune ami; si je les pouvais voir dans une situation supportable,

je défierais la fortune; et la Révolution n'affecterait en moi que le

sujet fidelle, et que l'ami de l'humanité. Lorsque les fonds que vous

avez seront épuisés, adressez-vous à moi, mon cher Marquis; ce serait

faire outrage à l'amitié que de ne pas en recevoir les dons, et cette

fausse discrétion ne serait en vérité honneur ni à votre esprit, ni à

votre coeur. Songez donc que je suis plus riche que je ne l'ai jamais

été, quoique j'aye perdu trente fois la valeur de ce qui me reste: on

n'est riche que de ce dont on jouit. La plupart des choses que j'ai

perdues n'étaient pas des jouissances pour moi: j'avais un grand hôtel

où j'habitais un très-petit appartement; beaucoup de chevaux, et je

n'en employais que quatre ou cinq; je donnais de grands dîners, et ils

m'ennuyaient; les spectacles, après une fréquentation de vingt ans,

étaient moins un plaisir pour moi qu'un emploi du temps, et les loges

que j'y avais étaient plutôt des moyens d'obliger que de m'amuser. Si

l'on ôtait de la jouissance d'une grande fortune, ce qui n'est qu'au

profit de la vanité, il y aurait bien peu de différence réelle entre

le sort de l'homme le plus opulent et de celui qui jouit d'une

honnête aisance. L'homme riche a plus envie de briller que de jouir,

et vous savez que je ne cherchais pas l'éclat dans ma dépense; mais ce

qui m'affecte le plus cruellement, c'est la séparation peut-être

éternelle de quelques amis; ce sont les dangers qu'ils courent, enfin

c'est ce déchirement qu'on éprouve quand on est enlevé subitement à

toutes ses habitudes, à tout ce qui nous est cher; quand on se trouve

transporté au milieu d'hommes indifférens, et dont on ignore jusqu'à

la langue. Toutes les pages du livre de ma vie semblent effacées; il

faut recommencer à me faire connaître, à me faire estimer, si je veux

entretenir quelque commerce avec des gens aux yeux desquels ma

position me rend d'abord suspect, parce qu'ils craignent que je ne

leur devienne à charge. Je me dis souvent: je n'intéresse aucun de

ceux que je vois; je puis vivre, souffrir, mourir, sans exciter un

sentiment, sans qu'il y ait une larme de versée; mon esprit et mon

coeur me sont inutiles et à charge par leurs besoins. Je ne puis ni

converser sur les objets dont je me suis occupé, ni m'attacher à

personne, et mes avances seraient regardées comme des calculs

intéressés. Mon coeur est surchargé de son propre poids, il voudrait

se répandre et il est arrêté par l'indifférence qu'on lui oppose,

douloureusement froissé par la défiance; ou, si je sors dans les rues

je m'apperçois souvent que je suis pour le peuple un objet de haine ou

de mépris; car, il ne faut s'aveugler sur ses dispositions. Il admire

les succès des brigands appelés Patriotes, et les mots décevans

d'égalité, et de liberté chatouillent son coeur et lui inspirent de

l'éloignement pour ce qu'on appelle les Aristocrates. Il contemple

avec plaisir leur chûte et croit s'élever de toute la hauteur dont on

les a précipités. J'ai été assez heureux pour emporter quelques fonds

qui me mettent à portée de vivre dans l'aisance, et cette aisance est

une immense richesse comparée à la détresse de la plupart de nos

compatriotes. Celui de nous qui peut avoir la plus grossière

subsistance assurée, est un homme fortuné: on a dit avec raison, que

pour être content de son état il fallait regarder en bas; aujourd'hui,

qui le dirait! c'est en portant ses regards jusqu'à la plus sublime

élévation. Quel est l'homme dont la vie et la liberté sont assurées,

qui ne doive pas se trouver heureux en se rappelant l'infortuné LOUIS

XVI; tout homme, de quelque classe qu'il soit, était en quelque sorte

familiarisé avec l'idée de la possibilité de périr sur un échafaud,

l'histoire en fournit mille exemples, et l'innocence n'a souvent pas

suffi pour échapper à un tel sort; mais un roi!.... qui peut se faire

une idée des affreuses pensées, des sentimens d'étonnement et

d'horreur qui ont rempli son esprit et son coeur quand il a passé,

captif, au milieu d'un peuple furieux qu'il avait vu, pendant vingt

ans, se précipiter sur son passage pour le contempler avec délices;

pour faire retentir l'air des plus touchantes acclamations. Qui peut

dire si son coeur n'a pas été ouvert à l'espoir, et combien il a été

cruellement trompé, lorsque pendant cette longue route il n'a entendu

aucune voix s'élever en sa faveur, aucun bruit avant-coureur d'un

généreux effort; enfin arrivé au terme fatal, il s'est flatté sans

doute, que peut-être ce peuple ne résisterait pas à la voix de son roi

qui paraissait en suppliant devant lui; mais la plus atroce barbarie

fait retentir l'air d'un bruit affreux qui couvre ses faibles accens;

enfin le crime comble l'intervalle immense qui est entre le trône et

l'échafaud, entre le supplice et l'innocence. Cette affreuse image me

revient sans cesse dans la pensée, et le jour et la nuit. A tout ce

qu'elle a de déchirant pour le coeur, se joint un tel étonnement pour

l'esprit, que je suis quelquefois tenté de croire que cette terrible

catastrophe n'est qu'un songe affreux. Je reviens à vous, mon cher et

jeune ami, et j'exige de votre attachement que vous me disiez au

plutôt l'état de vos affaires, et ce qui vous reste, et ce que vous

attendez. J'ai quelque argent à votre service, pour le moment, sans

nuire à mes arrangemens, sans rien diminuer de ma dépense. Songez que

je vous tiens lieu de père et que j'en ai toute la tendresse. Adieu,

pour aujourd'hui.

LETTRE XXIII.

LA Cesse DE LOEWENSTEIN

A

Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.

L'Émigré · 第 6 / 7 段