vous êtes la cause sans le savoir. Nous étions à prendre le thé dans
le sallon lorsqu'on m'a apporté un billet de vous, écrit il y a deux
jours, pour m'annoncer cette marchande qui fait si bien les fleurs
artificielles, et j'ai proposé à ma mère de la faire entrer, en lui
disant qu'on m'avait assuré qu'elles égalaient presque en fraîcheur et
en vivacité les fleurs naturelles. Un instant après est entrée une
jeune fille avec deux grands cartons. Les fleurs ont été étalées sur
une petite table auprès de ma mère; la WARBERG n'a fait qu'un saut
jusqu'à nous pour voir les fleurs, et je ne puis vous rendre ses
exclamations; elle regardait de tous ses yeux, avait envie de tout;
combien cela Mademoiselle?.... Et celle-ci, et celle-là? La marchande
avait à peine le temps de répondre à ses mille et une questions. Dans
ce moment nous apperçevons le Marquis, qui se trouvant beaucoup mieux,
avait voulu nous causer une agréable surprise, et qui traversait la
cour, appuyé sur son valet de chambre, pour se rendre dans le sallon.
Nous nous levons aussitôt pour aller au devant de lui et le féliciter.
Une voiture était rangée près de la porte du vestibule, et nous
apperçevons dans le fond une femme d'une figure fort agréable. On
s'empresse de témoigner au Marquis la joie de le trouver en si bon
état, et prêt à entrer, il porte ses yeux du côté de la voiture, et
s'avance vers elle en disant: quoi c'est vous madame la Duchesse?...
Et la femme de répondre sans le moindre embarras, c'est moi-même mon
cousin. Tout le monde est surpris; mon oncle, sur-tout, semble
pétrifié et demeure un instant les yeux fixes et la bouche ouverte. On
demande au Marquis, par quel hasard cette dame, qu'il appelle madame
la Duchesse, attend dans la cour sans entrer. Il s'approche d'elle,
lui parle à demi-voix, et revient nous dire, c'est une de ces
aventures de roman que produit la Révolution; madame la duchesse de
MONJUSTIN vend des fleurs, voilà le mystère, et elle attend une
ouvrière qui est allée en porter dans le sallon; nous nous avançons
vers la Duchesse, et après bien des instances nous l'engageons à
entrer. On garde ensuite un instant le silence, et la Duchesse d'un
air tranquille et résigné, s'adressant à mon oncle qui était dans
l'attitude d'un homme qui attend le dénouement d'une grande aventure,
lui dit: je ne suis pas la seule, monsieur, que la Révolution ait
réduite à un sort pareil ou plus fâcheux, et je me trouve heureuse
d'avoir un petit talent qui écarte de moi la misère. Mon oncle lève
les bras au ciel en croisant ses mains, et demande au Marquis si elle
est de la famille du maréchal de ..... la femme de son petit-fils. Mon
oncle s'écrie, la petite-fille du maréchal de ..... que j'ai vu
commander les armées Françaises en 17... qui lui auroit dit que sa
petite-fille serait réduite à vendre des fleurs? La Révolution, lui
dit le Marquis, a fait du monde un grand bal masqué, où des princes
paraissent sous des habits de paysans, et des valets sont habillés en
empereurs; ma cousine s'est résignée avec courage à son sort. Il y en
a, reprit la Duchesse, de bien plus à plaindre que moi; ce sont les
vieilles femmes et celles qui n'ont aucune ressources dans leur
industrie; je frémis en songeant qu'un peu plutôt ou plus tard, elles
n'auront rien à attendre que de la compassion charitable. Le Marquis
lui demanda des nouvelles de plusieurs personnes, et comme il ne lui
parla ni de mari, ni d'enfans, je jugeai qu'elle était veuve et
n'avait pas d'enfans: je ne me suis pas trompée. Madame de WARBERG
n'osait plus acheter, et ne jetait que des regards furtifs sur ces
belles fleurs qu'elle avait tant admirées; comment dire à une
Duchesse: cela est trop cher? Comment lui mettre de l'argent dans la
main? La Duchesse s'en apperçut et lui dit en souriant: il ne faut pas
madame, si mon nom ne me sert pas, qu'il me nuise. Vous paraissiez
disposée à acheter des fleurs; le prix est sur chacune, cela vous
épargnera l'embarras de marchander. Madame de WARBERG s'enhardit,
choisit plusieurs fleurs, fort belles, regarda le prix, tira sa bourse
et mit en rougissant l'argent dans le carton. Je suivis son exemple;
mais sans en acheter une grande quantité, comme c'était mon premier
mouvement; je craignis d'avoir l'air, par pure générosité, d'augmenter
ses profits. Comme je lui témoignais mon admiration de son courage,
elle m'a dit une chose qui m'a frappée. Quand on ôte, Madame, du
malheur, l'humiliation, il perd ce qu'il a peut-être de plus
douloureux, et comment être humilié d'un malheur général? Qui ne
serait pas honteux de paraître en chemise dans la rue?.... Mais,
supposé que le feu prenne à votre maison, aux maisons voisines, on ne
songera pas en fuyant le danger, à la manière dont on est vêtu. Mais,
dit mon oncle, madame la Duchesse aurait trouvé dans tous les pays,
des gens qui se seraient empressés de la secourir, sans
s'abbaisser.... Ah! Monsieur, lui dit-elle, ces services-là ne sont
que pour un temps, et quand les malheurs durent, la générosité se
lasse; n'est-il pas plus satisfaisant de pouvoir se suffire à
soi-même, et de n'avoir d'obligations à personne? Ma foi, dit-il,
Madame, vous avez raison, et ce n'est pas là de l'orgueil, mais une
noble et estimable fierté; il se détourna en même temps pour cacher
ses larmes. J'allai à lui et prête moi-même à pleurer, je lui pris la
main et ne pus que lui dire, mon bon oncle!... La Duchesse reprit la
parole, et dit: on ne peut se refuser à une vérité constante, c'est
que si on enlève à l'homme le plus riche tout ce qu'il possède, il est
forcé de revenir à l'état de nature, et de travailler pour subsister.
J'ai lû qu'en Turquie on fait, dans leur jeunesse, apprendre un métier
aux Sultans; c'est peut-être par le souvenir des fréquentes
révolutions qui précipitent du trône les monarques de l'Asie qu'on a
cru devoir adopter cet usage; est-il aujourd'hui en Europe un homme,
quelqu'élevé qu'il soit, qui puisse assurer qu'il ne sera pas réduit à
faire usage de son industrie? ROUSSEAU avait raison dans son superbe
ouvrage sur l'éducation, de faire apprendre un métier à _Emile_. On
s'en est moqué, on a fait des railleries d'un héros menuisier. Combien
de gens de qualité, de gens riches seraient heureux aujourd'hui
d'avoir été élevé comme _Emile_? Quelle modération, ma chère amie!
quelle sagesse! ce ne sont pas là des mots; c'est le courage et la
vertu en action. J'ai voulu l'engager à passer la journée avec nous;
mais il n'y a pas eu moyen de l'y déterminer: elle avait des affaires
à Francfort et devait s'y trouver de bonne heure le lendemain; mais
elle nous a promis de s'arranger pour venir la semaine prochaine, et
nous accorder deux jours; de grâce venez-y, ma chère amie; je
m'honorerai à ses yeux de votre amitié, et puisqu'elle vous connaît,
elle me sera un titre pour prétendre à la sienne. Sa douceur, son
courage, sa noble simplicité ont enchanté toute la maison; le Marquis,
après avoir loué la courageuse résignation de sa cousine, nous dit:
mesdames je vous conseille de vous presser de faire provision de
fleurs; car ma cousine me fera certainement la grâce de partager ma
petite fortune. De tout mon coeur, dit-elle; mais prenez garde de vous
aveugler sur vos espérances et d'en croire le succès trop prochain; je
serais fâchée de vous faire dépenser trop vite un argent qu'il serait
prudent de ménager pour l'avenir. Dès ce moment le produit de mes
fleurs est pour les pauvres, et elle me pria de me charger de celui
de madame de WARBERG. Ensuite elle ajouta: je crois, mon cousin, que
tout bien considéré, je ne dois pas renoncer entièrement à mes
travaux; il y a tant de malheureux à soulager, ce serait un vol que je
leur ferais que de ne pas exercer mon petit talent. Qu'en pensent ces
dames? Nous fumes de son avis. J'en ferai, dit-elle, un amusement au
lieu d'un travail forcé. Nous l'avons tous reconduite à sa petite
voiture; mon oncle lui donnait la main, et en la quittant la regardait
avec des yeux de tendresse et d'admiration. Vous pensez bien qu'il n'a
pas été question d'autre chose toute la soirée, et chacun de nous, à
sa manière, a fourni son contingent à un chapitre sur les vicissitudes
de la fortune. Adieu, pour aujourd'hui.
LETTRE XXIV.
LE MARQUIS DE ST. ALBAN.
AU
PRÉSIDENT DE LONGUEIL.
Je m'empresse de vous apprendre, mon cher Président, que votre amie
est retrouvée. Madame de MONJUSTIN vous écrit par le courrier une
lettre qui vous apprendra comment je l'ai rencontrée, et ne vous
laissera rien ignorer de tout ce qui l'intéresse. Les maîtres de la
maison, instruits de l'état de la marchande de fleurs, l'ont
accueillie avec la plus grande considération. Le titre de Duchesse n'a
pas été auprès du bon Commandeur une faible recommandation; mais il a
fallu bien peu de temps à madame de MONJUSTIN pour exciter ensuite
pour sa personne le plus vif intérêt, et même de l'admiration. Madame
la comtesse de LOEWENSTEIN, à qui je parle souvent de vous, est
enchantée de la connaissance de la Duchesse, et partage votre joie. Je
voudrais, m'a-t-elle dit, être à sa place pour éprouver tout ce que
l'amitié doit avoir de plus doux, dans un moment où l'on revoit une
personne pour qui on a tremblé tant de fois. Madame de LOEWENSTEIN est
avide de sentimens, comme un ambitieux l'est d'honneurs et de
distinctions, un avare d'argent; jugez par là, mon cher Président, du
bonheur d'un homme qui aurait excité dans son ame un tendre sentiment.
S'il suffit d'en connaître l'étendue pour le mériter, personne n'en
est plus digne que votre ami. Chaque jour me fait découvrir de
nouvelles qualités dans cette intéressante femme. Le charme de sa
société écarte loin de moi jusqu'à l'idée du malheur. Je crois être
dans un séjour enchanté, et chaque jour que j'ai à rester ici, est une
partie d'un trésor dont je regrette d'avancer la perte. Je vois avec
peine avancer ma guérison, quand je songe qu'elle sera le terme de mon
bonheur. Adieu, mon cher Président, je finis à votre exemple en
disant, _Vale et ama_.
LETTRE XXV.
LA Cesse DE LOEWENSTEIN
A
Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
La marchande de fleurs est, ma chère Emilie, l'intime amie de ce
Président, dont nous parle si souvent le Marquis; il me l'avait peint
comme un des sept sages de la Grèce; mais les sages sont donc aussi
sensibles à l'amour; car je crois que le Président a été plus que
l'ami de la Duchesse, et que leur liaison a pris avec le temps la
couleur de l'amitié; ne pourrait-on pas appliquer à un tel sentiment
ce que dit le célèbre fabuliste des Français. _C'est le soir d'un beau
jour._ Cette comparaison ne serait pas moins juste que l'autre; car
les belles soirées succèdent à des chaleurs brûlantes. Il y a
long-temps que la Duchesse a perdu son mari, ainsi je ne lui fais pas
de tort en supposant qu'elle ait aimé un homme estimable. La Duchesse
a montré une grande satisfaction en apprenant que le Président avait
échappé aux fureurs démocratiques, et qu'il était dans une situation
supportable du côté de la fortune. Le Parlement a été presque
entièrement immolé, et le Président, à ce qu'elle m'a dit, était un
homme trop marquant par sa naissance, ses talens, et enfin par son
zèle, pour n'avoir pas été une des premières victimes. Je n'ai pu
m'empêcher de dire à madame de MONTJUSTIN que je voudrais être à sa
place pour jouir d'un bonheur aussi vif. Elle m'a répondu en
m'embrassant, et a eu l'air de s'attendrir sur moi. Je ne saurais vous
exprimer ce qui était dans ses regards, peut-être lui en demanderai-je
quelque jour l'explication. Le Marquis est heureux dans les personnes
de son ami et de sa cousine. Je crois qu'il les regarde aussi avec la
même envie que moi; car son ame est sensible et je vous avouerai que
je n'ai trouvé que lui qui m'ait parlé _sentiment_ d'une manière
attachante et vraie. La plupart des hommes cherchent à montrer de
l'esprit lorsqu'ils en parlent, ou bien s'expriment avec une chaleur
exagérée. On voit que ce que dit le Marquis part de l'ame, et on le
croirait profondément sensible au seul son de sa voix, à la manière
dont il prononce le mot _d'aimer_. Adieu, ma chère amie, raisonnez sur
tout cela à votre charmante manière, votre Victorine vous embrasse
mille et mille fois.
LETTRE XXVI.
Melle EMILIE
A
LA Cesse DE LOEWESTEIN.
J'avais entendu dire que la personne qui faisait les fleurs dont je
vous ai parlé, avait eu en France de la fortune, et que la Révolution
l'avait réduite à faire usage de ce talent pour vivre; mais j'étais
bien loin de la soupçonner d'être une si grande dame. Elle vient
quelquefois à Mayence, où elle a une amie, et elle y fait apporter des
fleurs par la jeune fille que vous avez vue. Un jour j'allai chez
elle, et comme elle était sortie, l'hôtesse me mena à la chambre de
la Duchesse. Je la trouvai lisant un volume de VOLTAIRE, un autre
était sur la table, et contenait _Zadig_ ou la Destinée. Je lui dis
qu'il y avait beaucoup de philosophie dans ce petit roman, et elle me
répondit, il faut bien croire à une destinée qui se joue de tous les
desseins des hommes, élève ce qui est bas et abaisse ce qui est élevé.
Et elle cita à ce sujet ces vers que je la priai de m'écrire, et
qu'elle me dit être de CORNEILLE.
«Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, «Que suivant que d'en
haut son bras la précipite; «Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir.
Je lui dis: il faut convenir, Madame, qu'il y a peu de marchandes de
fleurs en état de faire de pareilles citations. Elle se mit à sourire
et je n'osai lui faire aucune question. Je suis retournée deux fois
chez elle sans la rencontrer, et la dernière fois je remis à la jeune
ouvrière un billet pour vous. Vous avez dû trouver la figure de la
Duchesse intéressante et spirituelle, et à présent que je sais son
état, je trouve ses manières très nobles: mais préjugé! préjugé! il y
a deux jours que j'aurais dit _décentes_. J'ai beaucoup d'impatience
de la revoir, et ce n'est pas pour lui faire mon compliment; car la
grandeur dans sa situation n'est qu'un fardeau importun et
embarrassant. Mon goût pour les aventures de roman me fera chercher à
former une liaison avec elle, et je donnerai l'essor à mes sentimens
d'intérêt et de bienveillance, bien faciles à se changer en amitié.
Enfin lorsqu'elle viendra ici je l'engagerai à loger chez ma mère qui,
depuis votre lettre, m'a témoigné beaucoup d'empressement pour la
voir. Adieu, ma chère Comtesse.
LETTRE XXVII.
LA MÊME A LA MÊME.
Mon bonheur a amené ici ma cousine. Ce début vous surprend; cette
cousine, vieille fille, bavarde, ennuyeuse avec solennité, fatigante
dans ses empressemens, et se faisant valoir pour les plus petites
choses, disant sans cesse: «Convenez que sans moi vous auriez payé
votre robe deux ducats de plus; si je ne m'étais trouvée là vous
tombiez dans le fossé; vous auriez encore la fièvre si je ne vous
eusse forcée à prendre du quinquina. Ce bal où l'on désirait tant
d'aller, la bonne maman était malade, on se désolait; mais
heureusement on a une cousine qui arrive toujours à propos; elle offre
de se charger de la conduite d'Emilie, de la mener à ce bal, de la
ramener; qu'est-ce qu'on y voit, ah! ah!».... En voilà assez; dis-je,
ma cousine: Je sais toutes les obligations que je vous ai; et je suis
obligée de lui mettre la main sur la bouche. A quoi sert tout ce
préambule, à vous dire que ma cousine a proposé de me mener chez vous;
et d'y rester ce qu'on appelle un jour franc. Je partirai donc
après-demain, ma chère Victorine, et nous passerons ensemble
quarante-huit heures. On dit que la durée est une grande question en
philosophie, et je n'en suis pas surprise; du moins si c'est comme je
l'entends; une opération qui dure six minutes est d'une longueur
insupportable, et six minutes sont un éclair pour celui qui goûte un
plaisir, vif: ôtez huit heures de sommeil, reste quarante, formant
deux-mille-quatre cents minutes que nous passerons ensemble. Quel
philosophe m'en dira la juste durée! Ah! qu'il se passe de choses dans
l'ame d'une personne qui sent vivement! c'est sans doute à ce sujet,
de la durée du temps, ce qu'on rapporte de MAHOMET, à ce que je crois:
il sort de son lit, s'élève dans les airs, parcourt des mondes
infinis, et il rentre chez lui que sa place dans son lit, n'était pas
encore refroidie, et qu'une caraffe, qu'il avait laissé renversée, et
répandant l'eau qu'elle contenait, n'était pas encore vide. C'est pour
le coup que vous allez dire avec raison, quel déluge de métaphysique!
Mais pourquoi m'en vouloir, n'est-ce pas mon coeur, ingrate, qui me
rend métaphysicienne? N'est-ce pas le bonheur de vous voir qui
m'inspire tant de beaux calculs? L'avare qui compte son argent, tantôt
le voit en ducats, tantôt en écus, et enfin en florins, en kreutzer,
pour en grossir la somme à ses yeux. Adieu, ma chère Victorine, et
quel bonheur j'aurai dans trente-six heures en disant, bonjour chère
Victorine!
LETTRE XXVIII.
LE MARQUIS DE ST. ALBAN
A LA
DUCHESSE DE MONTJUSTIN.
Ma santé se rétablit de jour en jour, grâce aux soins qui me sont
prodigués, et à un excellent chirurgien. Je ne serai certainement
point estropié, voilà ce qu'il y a d'intéressant, ma chère cousine. La
paisible et charmante habitation où m'a conduit un génie bienfaisant,
n'est plus aussi solitaire que vous l'avez vue: le père et le mari de
la Comtesse sont arrivés de Vienne; l'inquiétude règne dans la
maison, le père craint de rendre un domaine assez considérable dont il
jouissait depuis près de trente ans, avec les fruits perçus depuis ce
temps. Les frais du procès ajouteraient encore aux embarras, parce
qu'il faut les payer incessament; à la vérité on compte un peu sur le
bon Commandeur. Je partage les alarmes de sa famille et pénétré de
reconnaissance, j'oublie depuis deux jours mes malheurs. Le père de la
Comtesse est un homme de soixante ans, il n'a point servi et n'a
presque jamais quitté son château; il connaît peu le monde, et il a
mauvaise opinion des hommes, par l'effet d'une disposition
misanthropique, sans philosophie, et par de mauvais procédés qu'il a
éprouvés, et qui ont laissé de profondes impressions dans son ame; du
reste il est attaché scrupuleusement à ses devoirs, à sa religion
jusqu'à la superstition; occupé de l'administration de son bien, et
entier dans ses volontés; il aime sa femme parce que la religion et la
morale le prescrivent; mais sa fille, ce n'est ni la morale ni la
religion, c'est cette irrésistible attraction qui est dans le moindre
de ses mouvemens. Il me reste à vous donner une idée du mari: il a une
de ces figures qu'on croit avoir vue partout, et qu'on a remarquée
nulle part; il a servi quelques années; et sa famille désirant que son
nom se perpétuât l'a engagé à se marier avec la charmante Victorine
qui est de la même maison. Il paraît sentir son infériorité; mais il
croit que la dignité de mari suffit pour faire disparaître toutes les
inégalités personnelles; il ne faudrait pas je crois rassembler
beaucoup de circonstances pour exciter en lui de la jalousie: tel est
l'heureux mortel qui possède Victorine; mais que dis-je, un tel
bonheur n'est pas sans partage; il ne possède que la plus petite
partie de cette femme divine: il ne sait la langue ni de son esprit ni
de son coeur. Elle verra donc passer ses beaux jours sans avoir
embelli l'existence d'un mortel digne d'elle, sans avoir donné l'essor
aux sentimens de son ame sublime et aimante, sans avoir participé au
charmant concert de deux esprits et de deux coeurs, se répondant et
s'éclairant mutuellement! Les nouveaux arrivés m'ont fait des
politesses à leur manière, le père avec assez de franchise, le mari
avec une sorte de contrainte. La conduite de la Comtesse avec son mari
répond à la justesse de son discernement, à cette connaissance,
j'oserais dire, à cet instinct des plus délicates convenances: elle ne
cherche point à le faire valoir en protectrice; mais sait faire
en-sorte qu'il ne paraisse jamais à son désavantage; elle ne cherche
point à faire à lui ou aux autres, illusion sur ses sentimens, et se
borne à des manières qui caractérisent l'amitié et l'estime, enfin
elle ne montre rien d'hypocrite ni d'exagéré, et rien qui puisse
donner l'idée du mépris. Le temps va arriver où je serai obligé de
quitter cette aimable société. Je ne puis rien comparer dans ma vie au
charme des jours que j'ai passés ici. Il y a quelque temps qu'ayant
horriblement souffert, je m'endormis profondément; à mon réveil, mes
yeux se portèrent vers une glace qui est en face du sopha sur lequel
je suis pendant la journée, et cette glace m'offrit une femme vêtue
de blanc; ses cheveux épars et bouclés tombaient sur un cou d'albâtre
entouré d'un rang de perles, une rose était à quelque distance et
s'élevait et s'abaissait:... deux bras arrondis par l'amour étaient
nuds jusqu'au coude, et des mains d'une blancheur éblouissante
parfilaient des fils d'or. Je restai quelques moments sans faire
connaître que j'étais éveillé et je vis cette figure céleste jeter des
regards d'intérêt de mon côté; ils ont pénétré, ces regards, jusqu'au
plus profond de mon coeur; je ne me croyais plus sur la terre, et
j'étais transporté au milieu des anges. Sa mère était près d'elle et
contemplait avec délice sa charmante fille, et un vieillard
respectable lisait et s'arrêtait quelquefois pour jeter sur elle un
regard de satisfaction. Chacun m'exprima à mon réveil, d'une manière
touchante ses craintes et le plus tendre intérêt. Ce réveil, ce
tableau, car c'en était un, puisque je ne les voyais tous que dans la
glace, seront sans cesse présens à mon esprit. Adieu, ma chère
cousine. Parlez-moi un peu de vos amis de Francfort, en échange de
tous les détails que je vous envoie, sur une société qui suspend par
momens le sentiment de mes malheurs. Encore une fois je me reproche
d'être heureux; mais qui sait ce que me garde l'avenir, et si je ne
payerai pas bien cher cet éclair de bonheur.
LETTRE XXIX.
LA Cesse DE LOEWENSTEIN
A
Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.
Le procès répand toujours un nuage de tristesse sur toute ma famille,
et je suis forcée aussi de prendre un air inquiet pour ne pas
désobliger mes parens: mais au fond je ne mets pas assez de prix à la
fortune pour être fort affectée. Ce qui me touche véritablement c'est
l'embarras où se trouverait mon père pour subvenir aux frais du
procès. Le marquis de St. ALBAN qui me croit plus inquiète que je ne
le suis, partage avec vivacité le chagrin général, et ce qu'il y a de
bon, c'est que c'est moi qui fais effort pour le consoler. Il avance
dans sa guérison, et partira dans huit ou dix jours pour Francfort; ce
sera pour moi, et je crois aussi pour ma mère, une véritable
privation, et peut-être aurait-il mieux valu que je ne l'eusse pas
connu. Nos bons Allemands me paraissent un peu plus maussades depuis
son séjour ici, et nos agréables me sont encore plus insupportables;
mon mari s'en est sans doute apperçu, et sur ce que je n'étais pas
aussi enthousiasmée que lui du prince de **** que nous avons vu deux
ou trois fois l'hiver dernier, il m'a dit avec un peu d'aigreur, il
faut être Français pour plaire à madame: voilà ses mots; mais il y
avait dans le son de sa voix quelque chose d'aigre, et dans ses
regards une intention que je ne puis vous rendre. Je crois que la
présence du Marquis lui est à charge: les malheureux sont toujours
importuns à certaines personnes, à presque tous les hommes; le calcul
de l'intérêt est en entier contre eux; l'intérêt étend ses vues dans
l'avenir, et craint qu'on ne se fasse un titre d'un léger bienfait
pour en exiger de nouveaux. Mon mari a toujours été porté à
l'économie; il en sent en ce moment encore plus la nécessité, et il
s'exagère la faible dépense que le séjour du Marquis occasionne: voilà
je crois la source de son humeur contre lui, et il n'a d'ailleurs
jamais aimé les Français. Elle n'aura plus de fondement dans peu, car
le Marquis part pour Francfort, où il a quelques misérables débris de
sa fortune à rassembler. J'aurai besoin de quelque temps après son
départ, pour me remettre au ton ordinaires des conversations, et
m'habituer à des sociétés, sans intérêt. Avec vous et avec le Marquis
nous parlons une autre langue. Je remplacerai le Marquis par des
livres, et quand vous serez mariée, ma chère amie, les occasions
fréquentes de nous voir ne me laisseront rien à désirer. Adieu, mon
unique, tendre et adorable amie.
_Fin du tome premier._
Liste des modifications:
page 36: Fielding remplacé par Fiedling (dans un roman de Fielding
on élève des doutes)
page 40: existé remplacé par existée (sans _Clarisse_ elle n'aurait
pas existé»)
page 119: tombée remplacée par tombé (elle y était tombé malade)