Ce dernier trait est celui qui me flatte le plus, et vous en devez

reconnoître la vérité, car c'est avec mon Emilie que je montre le peu

d'esprit que j'ai, et d'après cela, il est bien clair que c'est de la

chaleur de mon ame qu'il tire toute sa force; sans elle il serait

comme le feu renfermé dans un caillou; qui se douterait qu'il existe?

Adieu, ma chère Emilie.

LETTRE XVI.

Melle EMILIE

A

LA Cesse DE LOEWENSTEIN.

Je suis bien plus touchée, ma chère Victorine, de tout ce que vous me

dites de sensible sur mon portrait que de l'ouvrage même. Votre amitié

se peint dans l'occupation où vous êtes de moi, et elle vous inspire

un aveuglement qui me flatte davantage par son principe, que par

l'aspect séduisant sous lequel il m'invite à me voir. J'ai quelquefois

fait des portraits, et il m'a paru que lorsque le peintre est

agréablement prévenu, et qu'il cherche néanmoins à peindre avec

vérité, il ne fait que renforcer certains traits, et en diminuer

d'autres; et avec du jugement et de l'impartialité on pourrait, à

l'aide de son ouvrage flatteur, en faire un plus ressemblant et bien

moins favorable. Pour mieux développer ma pensée je vais faire mon

portrait, au vrai, d'après celui du Marquis. «EMILIE au premier abord

se livre aisément, et il est aisé par conséquent de la peindre; ses

yeux sont vifs sans aucune expression de sensibilité, ils semblent

joindre la réflexion à la vivacité, mais la plupart de ses idées sont

soudaines et n'ont point de suite; la familiarité de ses manières n'a

pour limite que l'indécence; elle ne s'embarrasse pas de choquer les

personnes, pourvu que ce qu'elle dit soit une preuve de la

pénétration; on est peu curieux de lui plaire, mais on craint sa

malignité, on est sur ses gardes en causant avec elle, et il paraît

plus sûr de l'écouter; elle offre d'abord l'image de l'étourderie, et

cependant elle donne par fois l'idée d'une personne qui a réfléchi.»

Que dites-vous de ce portrait, ma chère Victorine, un excellent

peintre les combinerait tous les deux et peut-être sortirait-il de là

un portrait ressemblant. Adieu, ma chère amie, je m'en rapporte à

celui que l'amitié a gravé dans votre coeur; tant mieux s'il est

flatté, car ce sera l'illusion de l'amitié, tant mieux pour moi s'il

ne l'est pas, car je vaudrai mieux que je ne crois. Dans tous les cas,

j'ai quelque prix, soit par moi soit par l'amitié.

LETTRE XVII.

LA Cesse DE LOEWENSTEIN

A

Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.

Il est naturel qu'on désire savoir l'effet qu'on a produit sur les

personnes dont le suffrage est flatteur, et j'étais bien assurée que

le Marquis était curieux de savoir ce que vous m'avez dit de lui; mais

il craignait sans doute qu'il y eût de la présomption à penser qu'on

s'en était occupé, et croiriez-vous que cela a produit une scène

touchante. Mademoiselle Emilie a dû me trouver bien heureux, m'a-t-il

dit en me voyant, moi pauvre impotent, moi malheureux Emigré,

proscrit de sa patrie, repoussé de la plupart des pays, établi si

agréablement auprès de sa charmante amie, et recevant d'elle des

soins....... Sa voix s'est altérée, il a eu de la peine à achever sa

phrase, et j'ai vu une larme sur sa joue. Vous allez être surprise,

Emilie; l'attendrissement m'a gagnée, et j'ai balbutié: mon oncle et

ma mère, monsieur le Marquis, sont eux-mêmes.... Mon oncle qui était

derrière moi a pris la parole. «Ne voilà-t-il pas encore des

complimens.» Je me suis remise de mon trouble et tâchant de plaisanter

pour n'y pas retomber, j'ai dit: tout au contraire, c'est un

compliment que monsieur le Marquis cherche. Il désire de savoir ce que

pense de lui ma chère Emilie. Mais que dites-vous du trouble que j'ai

éprouvé?..... Et n'admirez-vous pas combien l'accent du sentiment

fait impression sur l'ame. L'expression de la reconnaissance du

Marquis a agi sympathiquement sur moi, et m'a singulièrement émue. Mon

oncle a repris la parole et s'adressant au Marquis. Voilà comme sont

les femmes, a-t-il dit, elles croient que l'homme le plus sensé met un

prix infini à leur suffrage, et ma nièce pense que le Marquis

souffrant cruellement et inquiet à tant de titres, s'occupe de ce que

peut penser, et dire de lui une jeune Demoiselle qu'il n'a fait

qu'entrevoir, et qu'il ne verra peut-être de sa vie. Il est bien

certain qu'elles ont plus parlé de vous que de moi; mais enfin chacun

a son temps, et quand vous aurez fait vingt campagnes, mon cher

Marquis, écoutez si vous voulez aux portes, et vous n'entendrez pas

les belles dames parler de vous, à moins que vous ne soyez un mari

jaloux. Elles font toutes de même, à commencer par mademoiselle

Emilie. Je ne sais si _philosophe_ est féminin, mais enfin il ne me

vient pas d'autre mot, je vous dirai donc que c'est une grande

philosophe, et que cela n'empêche pas qu'elle n'ait une belle passion

tout au travers du coeur, en tout bien tout honneur, s'entend. C'est

au reste une très-aimable personne, quoiqu'elle s'embrouille

quelquefois dans la décomposition des sentimens. Ma nièce semble avoir

le secret de l'entendre; mais je crois que moins elle la comprend, et

plus elle la trouve sublime. Son amoureux est un brave jeune homme

d'une très-bonne maison qui s'est alliée à la nôtre il y a plus de

quatre-cents ans, et je ne me trompe pas, car c'était du temps de

l'Empereur HENRI V. Nous étions _Guelfes_, et ils étaient _Gibelins_ à

toute outrance. Le petit dieu d'Amour n'en tint compte, et il en

résulta une alliance mémorable par ses effets, parce qu'elle contribua

à calmer les esprits dans la Westphalie. Mademoiselle Emilie sera, je

crois, fort heureuse avec lui. Vous pensez bien que cette conversation

me peinait singulièrement; mais vous savez aussi qu'on arrêterait

plutôt un torrent que mon oncle, quand il est sur certains chapitres.

Bon soir, mon Emilie.

_P.S._ Dites quelque chose d'honnête dans votre réponse pour notre

héros blessé, que je puisse lui montrer; car il paraît mettre un grand

prix à votre approbation, et parle de vous de manière à me satisfaire,

ce qui n'est pas une petite tâche. Encore une fois, bon soir.

LETTRE XVIII.

LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL

AU

MARQUIS DE ST. ALBAN.

Je vous ai promis, mon cher et jeune ami, le détail des aventures de

mon émigration, et en voici le tableau tracé avec la plus exacte

vérité. Vous vous rappelez que j'étais en Provence pour le soutien de

quelques droits à une succession considérable. Je n'avais pas tardé à

voir le danger que je courais dans un pays où la vivacité des esprits

se joignait à la fermentation générale, et je choisis Nice pour y

attendre en sureté le dénouement de la scène tragique qui fixait

l'attention de l'Europe. Plusieurs personnes distinguées de la

Provence s'y étaient ainsi que moi réfugiées; j'étais dans cette ville

à portée de recevoir promptement des nouvelles de France, et la

douceur charmante du climat ainsi que la société de quelques personnes

du pays et de mes compatriotes adoucissaient les regrets de mon exil,

enfin l'espérance soutenait mon courage; mais la journée du 10 Août et

la captivité du Roi remplirent mon esprit des plus noirs

pressentimens. Bientôt après une armée Française s'avança près du Var,

jeta l'épouvante dans la ville de Nice et dans tout le Piémont. Une

terreur panique s'empara des esprits, dès qu'on eut pénétré les

dispositions des Français; chacun se hâta de prévenir leur arrivée, et

de sortir de la ville. L'allarme fut si vive, la précipitation si

grande, que l'on ne se donna pas le temps de rassembler le peu

d'effets précieux qu'on aurait pu emporter; je fus du nombre de ceux

qui prirent ce parti et je pensai que le plus sûr était de se rendre à

Turin, où l'on avait lieu de croire que les Emigrés seraient

accueillis favorablement. Dans peu d'heures le chemin du Col de Tende

fut couvert de monde, de vieillards, d'enfans, de femmes grosses,

d'autres qui portaient sur leurs bras leur enfant qu'elles

nourrissaient; des magistrats, des évêques, des moines dispersés sur

cette route fuyaient consternés. Un évêque de quatre-vingts-trois ans,

entre autres, offrait le spectacle le plus touchant; hors d'état de

marcher, il était porté par des prêtres qui se relayaient tour à tour;

une femme d'un nom distingué se trouva au milieu du voyage pressée des

douleurs de l'enfantement, et accoucha sur le chemin, dénuée de tout

secours; pour comble de malheur, des soldats Piémontais entendant la

nuit un grand bruit sur la route, et ne distingant rien, se figurèrent

qu'un détachement de Patriotes arrivait sur eux, ils tirèrent et

blessèrent plusieurs des personnes qui marchaient en avant de notre

misérable troupe. La pluie survint et dura huit jours. Les chemins

furent inondés, les rivières débordées, et tous les fléaux semblaient

se rassembler contre des infortunés fugitifs; on craignait de se noyer

à chaque pas; celui qui tombait et s'embourbait, invoquait envain du

secours. Le malheur extrême rend l'homme barbare en concentrant tout

son intérêt sur lui-même. Quelques uns avaient des charettes, d'autres

des chevaux et des mulets; mais à peine arrivés à la Scarena, les

troupes Piémontaises s'en emparèrent. On se flattait de trouver à

Tende une auberge pour y prendre quelque repos; elle était occupée par

ces troupes, et après une aussi longue marche, et tant de fatigues, il

fallut passer la nuit en plein air, inondés de la pluie, les pieds

dans l'eau; les cris, les pleurs des femmes et des enfans ajoutaient à

l'horreur de cette situation, et l'espoir abandonnait tous les coeurs.

Nous passames le Col de Tende, et des voitures venues de Turin

offrirent un instant l'espoir d'achever plus heureusement notre route;

mais la cupidité aveugle et barbare ne permit pas à un grand nombre

de profiter de ce secours; on demanda un prix exorbitant de ces

voitures, et il y en eut une qui fut payée cinquante louis pour deux

journées de marche. La troupe infortunée arriva enfin à Turin; lieu si

désiré et qui nous semblait devoir être le terme de nos malheurs; mais

en arrivant, nous vimes affiché au coin des rues, un règlement qui

défendait aux Français de séjourner plus de huit jours à Turin et dans

les états du roi de Sardaigne. Les hommes qui étaient en état de

servir prirent le parti de se rendre à l'armée de CONDÉ, au moyen de

quelques secours qu'ils se procurèrent; les femmes, les enfans, les

vieillards obtinrent ensuite la permission de rester; mais le séjour

dans la ville était trop cher pour des personnes réduites à la plus

affreuse misère. Il fallut se retirer dans les villages voisins, et

je m'associai à une famille intéressante pour former un petit

établissement dans une cabane de paysans où nous passames quatre mois

ensevelis en quelque sorte sous les neiges. Plusieurs de mes

compatriotes ne pouvaient subsister que de la bienfaisance des

habitans, et ignorant la langue du pays leur situation seule invoquait

la compassion. Les habitans, hommes grossiers, mais humains, étaient

frappés de notre courage, de celui des femmes sur-tout, ainsi que de

leur piété. Ils admiraient leur résignation à un sort si malheureux,

et je partageais ce sentiment en voyant des femmes, qui peu de mois

auparavant étaient au milieu de domestiques empressés de les servir,

aller acheter des légumes, de la viande et faire ensuite la fonction

de cuisinière. Dans les premiers momens, on se livre à la douleur;

mais la nécessité impérieuse subjugue bientôt les esprits; lorsqu'on

sent qu'il est impossible de lutter contre elle, on rentre en soi-même

alors pour y chercher des ressources, et le courage vient roidir l'ame

qui se familiarise peu à peu avec un nouvel ordre de choses. Dix-huit

mois s'étaient écoulés pendant que nous étions dans cette triste

habitation, il n'était pas à croire que cette dernière ressource nous

serait enlevée; mais les Français s'étant emparés du mont St. Bernard

menacèrent Turin; alors les Emigrés furent obligés par ordre du

gouvernement de quitter le Piémont. Incertains du lieu où il nous

serait permis de respirer, nous primes enfin la résolution de nous

rendre à Venise. Nous louames une barque où s'entassèrent

quatre-vingts personnes et nous suivimes le cours du Pô. Les

combinaisons de la pauvreté industrieuse diminuèrent les frais que

semblerait devoir coûter un aussi long voyage. Quinze francs par tête

nous acquittèrent de tout. Je ne puis, pour l'honneur de l'humanité,

passer sous silence la réception des habitans de tous les lieux où la

barque s'arrêtait le soir. Dès la première soirée nous vimes à Casal,

le curé, les magistrats et un grand nombre d'habitans qui s'étaient

rendus sur la rive pour nous offrir leurs maisons et nous prodiguer

les marques les plus touchantes d'intérêt; ils nous partagèrent entre

eux pour nous donner des lits et un bon souper, et dans un

quart-d'heure quatre-vingts personnes se trouvèrent réparties chez les

plus considérables habitans qui regardaient comme un bonheur de nous

recevoir, et celui qui en avait un petit nombre enviait à un autre

l'avantage qu'il avait de posséder une maison plus grande; jamais

l'hospitalité ne fut exercée d'une manière plus cordiale, plus noble

et plus touchante. C'est ainsi que nous fumes reçus à Cazal, Vérone,

Plaisance, Cazal-maggiore, Borgo-forte etc. etc. Souvent même

plusieurs de ceux qui nous avaient ainsi reçus prenaient le lendemain

les devants, au moment de notre départ, et se rendant au lieu de la

prochaine couchée, y prévenaient les habitans de notre arrivée,

commandaient à souper dans les auberges et nous retrouvions en

débarquant les personnes qui nous avaient reçus la veille, et qui

avaient fait plusieurs lieues pour nous procurer de nouveaux secours;

souvent aussi on remplissait la barque de provisions de tout genre.

Si jamais les humains ont été ce qu'ils devraient être, un peuple de

frères, c'est pendant notre route. Combien le récit de nos malheurs

les attendrissait! Combien de fois nous avons vu leurs yeux se remplir

de larmes en nous écoutant! On voyait pendant le repas, régner sur la

famille qui nous recevait, une joie pareille à celle d'un jour de

noces ou d'une fête occasionnée par le plus heureux événement. Chacun

s'empressait de nous offrir ce qu'il y avait de meilleur en fruit, en

vin, en gibier, et l'attention était portée jusqu'à offrir aux femmes

des bouquets des plus belles fleurs. Au milieu de ces marques de

sentiment et de générosité, mes idées quelquefois se portaient sur

Paris, où le sang coulait à grands flots, où le peuple furieux

traînait dans les rues des corps déchirés, promenait sur des piques

des têtes dégoûtantes de sang. Je me demandais si c'étaient les mêmes

êtres que ceux qui nous recevaient avec tant de bienveillance, qui

nous montraient une si vive et si touchante sensibilité. J'ajouterai à

ce tableau de l'humanité, sous son plus bel aspect, un trait qui le

terminera dignement. Nous trouvames, en sortant de la barque à

Crémone, un homme que nous avons appris être un négociant, et qui nous

suivit à l'auberge. L'intérêt qu'il prenait aux malheureux Emigrés,

était peint dans ses yeux et se manifestait par ses gestes. Après nous

avoir offert en général ses services, il resta quelque temps en

silence avec l'air d'un homme embarrassé, qui balance à s'expliquer;

une dame de notre compagnie descendit pour parler à l'aubergiste, et

il la suivit. Elle rentra quelque temps après, et nous conta que ce

monsieur, qui avait paru s'intéresser si vivement à nous, l'avait

priée d'entrer un instant dans une petite salle en bas, et que là, il

avait tiré deux rouleaux de cinquante louis en la suppliant de les

accepter et de les partager avec ceux de ses compagnons de voyage qui

en avaient le plus de besoin. Cette dame nous ajouta qu'elle les avait

refusés, que le monsieur avait insisté à plusieurs reprises, avait

tâché même de lui mettre dans sa main les deux rouleaux, et qu'enfin,

il était sorti aussi affligé de ses refus qu'elle était touchée de son

offre généreuse. Nous admirames ce noble procédé; mais la dame fut

blâmée de n'en avoir pas profité pour aider plusieurs prêtres qui

étaient sans ressources. Nous attendions un souper frugal que nous

avions commandé, et l'on s'impatientait de la lenteur de l'hôte

lorsqu'il entra avec l'air d'un empressement respectueux, une

serviette sur l'épaule comme un maître d'hôtel, et nous dit que le

souper était servi dans la pièce voisine. Nous y passames, et nous

trouvames la pièce éclairée de bougies et la table couverte d'une

grande quantité de plats et plusieurs bouteilles de vin sur un buffet;

à côté étaient de très-beaux fruits, des confitures, des biscuits et

deux où trois sortes de vins de liqueur; l'hôte voyant notre surprise,

nous dit que tout avait été ordonné et payé par un monsieur de la

ville qui était entré avec nous à l'auberge. Il ne voulut pas nous

apprendre son nom et se borna à nous dire que c'était un négociant

fort riche, et un des plus honnête homme qu'il y eût dans toute la

Lombardie. Le lendemain aucun des garçons de l'auberge ne voulut

recevoir la plus petite gratification, et nous arrivames à la barque

suivis de plusieurs personnes qui s'attendrissaient à la vue des

enfans, des prêtres, des vieillards, et levaient les mains au ciel en

nous souhaitant toute sorte de prospérités. Nous cherchames en vain

parmi ces personnes, le généreux inconnu. Il avait cru sans doute

devoir se dérober à notre reconnaissance; mais de nouveaux bienfaits

de sa part nous attendaient dans la barque, elle était remplie de

provisions de tout genre.

Fatigué de lire les horreurs de la Révolution, mon jeune ami aura sans

doute du plaisir en lisant les détails de faits qui honorent

l'humanité, et de douces larmes succèderont aux pleurs amers qui ont

inondé souvent ses yeux.

J'ai demeuré un mois à Venise où s'était retiré un de mes amis. J'y

trouvai mon valet de chambre qui m'y attendait depuis huit mois, et

qui avait sauvé de Nice ma vaisselle et une somme assez considérable.

Il lui avait fallu autant de courage et d'adresse que de fidélité,

pour me rendre le service qui me met à portée de vivre dans l'aisance.

Le peuple Vénitien est bon et obligeant, et il n'est point de secours

qu'il n'ait offert et donné aux Français qui en avaient besoin. Je me

contenterai de vous citer un trait de l'hospitalière bonté de cette

nation. Un des prêtres qui étaient venus avec nous, disait depuis

quinze jours la messe dans une paroisse, et c'était son unique moyen

de subsister; un jour il fut suivi au sortir de l'église, par un

homme enveloppé d'un manteau, et lorsqu'il fut près de la porte

l'homme s'approcha de lui et lui demanda de vouloir bien lui dire une

messe le lendemain à une chapelle qu'il désigna. Le prêtre lui promit

de faire ce qu'il désirait, et l'homme au manteau s'approchant alors

de plus près, voilà monsieur, dit-il, la rétribution que je vous prie

d'accepter pour votre messe et au même instant il lui mit dans la main

un papier qui enveloppait deux médailles d'or de quinze ducats. Le

prêtre voulut se défendre de les recevoir; mais l'homme au manteau le

quitta aussitôt, et passant par une petite ruelle, disparut à ses

yeux.

Je serais resté à Venise si l'air humide n'avait pas été contraire à

ma santé. J'ai quelque temps été en suspens sur le lieu où je me

fixerais; enfin je me suis déterminé à venir à ***. On y est plus à

portée qu'en Italie d'être instruit de ce qui se passe en France, et

on y a bien plus de ressources pour la lecture; enfin le Gouvernement

y laisse les Emigrés en paix.

LETTRE XIX.

LA Cesse DE LOEWESTEIN

A

Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.

L'Émigré · 第 5 / 7 段