Les espérances que j'avais conçues étaient bien peu fondées; il n'est

pas de vertu que respecte le fanatisme et sur-tout quand sa fureur est

attisée par des mains habiles et scélérates. Enfin, l'intérêt ne

connaît aucun ménagement, et l'espoir du pillage était le patriotisme

de la multitude. Les terreurs de madame de GRANVILLE n'étaient que

trop justes, elle savait que les gens étaient pour la plupart

partisans de la démocratie, et il lui était évident qu'elle serait

trahie par eux, au moment où ils pourraient le faire impunément. Je

restai auprès d'elle pour la rassurer et la secourir, s'il en était

besoin; mais hélas! quoique déterminé à la défendre au péril de ma

vie, je fus réduit à n'être que le spectateur désespéré de son

malheur. J'abrège un récit affreux, qui ne pourrait exciter que

l'horreur; je me bornerai à dire, qu'elle fut inhumainement traînée

dans un cachot, après avoir vu brûler son château; qu'elle y expira

dans des convulsions affreuses excitées par la terreur. Je fus arrêté,

conduit par un peuple furieux à ma terre où la même scène se

renouvela; mon château fut pillé ensuite brûlé, mais le courage et

l'intelligence d'un de mes gens me procurèrent la liberté et j'en

profitai pour aller rejoindre mon régiment. L'image de madame de

GRANVILLE expirante au milieu d'une multitude furieuse était sans

cesse présente à mon esprit; ses cris douloureux retentissaient dans

mes oreilles, et ce terrible souvenir pénètre encore en ce moment mon

ame, d'un sentiment qui la déchire. Mon séjour à mon régiment ne fut

pas long, on avait exigé des troupes un serment qui me répugnait et

qui dénaturait entièrement le genre des engagemens consacrés par dix

siècles. Plusieurs officiers étaient favorables à la Révolution, et

une grande partie des soldats de l'infanterie était disposée à

abandonner le parti du Roi. Il n'en était pas de même de la cavalerie,

dont la composition est différente. Les cavaliers moins vagabonds,

plus occupés et la plupart fils de fermiers, laboureurs, plus connus

de leurs officiers, plus éprouvés, étaient restés attachés à leur

ancien serment. Je revins à Paris consterné des dispositions où

j'avais vu une partie des troupes, et l'ame flétrie de la cruelle fin

de madame de GRANVILLE. Mon père après avoir parcouru l'Europe venait

d'y arriver, et il fut témoin de la mort de ma mère, auprès de

laquelle il s'était rendu pour lui donner ses soins; le hasard avait

fait rencontrer à ma mère la troupe de cannibales qui promenait les

têtes sanglantes de BERTHIER et FOULON, avec lesquels elle avait eu

quelques liaisons; à cet effroyable aspect elle tomba évanouie dans sa

voiture, on la ramena chez elle, et sa santé déjà languissante ne

résista pas à l'atteinte que lui porta ce hideux spectacle; elle se

réveillait en sursaut, poursuivie en rêve par l'aspect des visages

affreux et déformés de ces malheureuses victimes des fureurs

populaires. Mon destin était d'être ainsi frappé par la Révolution

dans les endroits les plus sensibles. La mort de ma mère, des

affaires, et un intérêt de curiosité à l'aspect des grands mouvemens

qui agitaient la capitale retinrent quelque temps mon père à Paris;

mais les troubles croissant sans cesse, et le séjour en devenant

dangereux, il prit le parti de se retirer dans une terre éloignée où

il comptait vivre en sureté, en attendant le rétablissement de

l'ordre; il me recommanda de suivre les conseils du Président et

partit. Le Président de LONGUEIL, après m'avoir prodigué tous les

soins de l'amitié, m'aida de ses conseils pour me guider dans la

situation embarrassante où se trouvaient tous ceux qui comme moi

étaient demeurés invariablement attachés à la Monarchie. Le militaire,

me dit-il, est désorganisé, et son état ne vous permet pas d'être

utile au Roi. Chaque personne que vous voyez excite en vous un

douloureux souvenir, et rouvre la plaie de votre coeur, si vous portez

les yeux sur les intérêts publics, la nécessité de vous éloigner n'est

pas moins pressante. Offrez à la Reine vos services pour n'avoir rien

à vous reprocher. Tentez, comme vous en avez l'idée, d'assurer au Roi

la province de ****, où vous avez de grands biens, dans laquelle votre

nom est respecté, et si vos efforts sont inutiles, partez et attendez

en terre étrangère des temps plus favorables. Les Puissances, sans

doute, finiront par connaître leurs véritables intérêts; elles ont

joui avec satisfaction, et cela était dans l'ordre, du spectacle de

nos troubles; qui devaient affaiblir nos forces; mais elles

commencent à sentir que le mal dont nous sommes travaillés est

épidémique, et qu'il est de leur intérêt d'en empêcher les progrès

pour n'en pas éprouver elles-mêmes les atteintes. La Reine reçut avec

bonté mes offres de services, et me fit dire que dans l'occasion elle

profiterait de mon zèle. Je me rendis dans la province de ***, et

bientôt je m'apperçus que la démocratie avait gangrené tous les

esprits. Mes tentatives furent infructueuses, et ce fut un grand

bonheur pour moi d'avoir été averti à temps, des ordres donnés par le

commandant de la milice nationale, pour m'arrêter. Echappé à ce

danger, je voyageai en Angleterre et en Italie. Si je faisais un

roman, je ne manquerais pas d'être amoureux d'une belle princesse en

Italie; je lui prêterais tout l'emportement de la plus ardente

passion, et à son mari celui de la plus violente jalousie. Il me

ferait assassiner un soir en sortant de l'appartement de sa femme, et

je n'échapperais que par le plus grand hasard, à cet attentat. Je

pourrais, si je voulais montrer de l'esprit à peu de frais, peindre le

contraste que présentent des capucins qui occupent la demeure des

Caton, des Brutus; enfin me passionner froidement sur la peinture et

la musique, parler d'un _faire large au mesquin etc. etc._ La vérité

est que la facilité de satisfaire ses goûts s'oppose en Italie aux

grandes passions, et qu'un observateur attentif trouve dans les

habitans de Rome des traits frappans du caractère des Romains. Ils

étaient superstitieux, les modernes n'ont pas dégénéré à cet égard;

ils aimaient les cérémonies religieuses; les spectacles de tout genre,

les cérémonies sont fréquentes et pompeuses à Rome, le peuple y court

avec empressement, et le prix du pain et l'abondance du bled concentre

son attention. Les Romains étaient éloquens et les habitans de Rome

s'expriment avec chaleur et énergie, leurs discours abondent en

images; leur accent, leurs gestes sont expressifs, variés et ajoutent

à la véhémence et à la grâce de leurs expressions. Les Romains étaient

braves, et familiarisés avec l'effusion du sang, le peuple à Rome est

toujours armé d'un couteau, et venge ses querelles par des combats où

il montre un grand courage. Ces combats, et les assassinats qui ne

sont pas aussi nobles, sont à tel point fréquents, que le nombre des

hommes tués ou blessés s'élève à Rome, année commune, _à douze ou

treize cents_, enfin les _transtévèrins_ offrent dans les traits de

leur visage la plus frappante ressemblance avec ceux des anciens

Romains, et se rappelant avec orgueil leurs ancêtres, ils se plaisent

à se nommer entre eux BRUTUS, CICERON etc. Je pourrais aussi, en

parlant de l'Angleterre, rapporter la description des jardins

célébres, m'extasier sur la verdure Britannique et copier, en parlant

du Gouvernement, LOLME qui a copié BLACKSTHONE. Je bornerai le récit

de mes voyages à un court résultat, que je me rappellerai toute ma vie

avec un regret amer. Le goût des arts appelle en Italie; l'admiration

pour FREDERIC et CATHERINE attirait dans le Nord, et l'on accourait

avec empressement en France pour les habitans du pays. On y venait

pour vivre avec des Français; parmi eux seulement s'était perfectionné

l'art de la société et celui de converser. Parmi les Français seuls

on voyait régner généralement le savoir sans pédanterie, la noblesse

des manières sans morgue, la gaieté sans bruyans éclats. Les Allemands

tiennent table pour faire bonne chère, et les Français pour réunir des

personnes qui se conviennent; chez les Français seuls on voyait

l'orgueil du rang faire place au goût de la société, et les plaisirs

de l'esprit rapprocher tous les états, sans les confondre. Il est des

hommes aimables dans tous les pays; en France, c'était la nation qui

était aimable, pleine de goût, et d'élégance dans ses manières, comme

autrefois les Athéniens. La génération actuelle doit renoncer et

peut-être ceux qui lui succéderont à une aussi agréable manière de

vivre. Le caractère Français est dénaturé et l'esprit de faction, dont

la jeunesse est imbue, prépare une génération entière aux troubles,

aux plus sanglantes scènes. Et qui peut conjecturer le genre de moeurs

qui peut naître d'un tel ordre de choses, qui ne se trouve pas dans

les annales du monde. L'imprimerie n'a existé dans aucun des pays

célébres dans l'histoire ancienne, et ce puissant et prompt moyen

d'enflammer les esprits doit produire de nouvelles combinaisons de

gouvernemens. Les journalistes exercent dans ce siècle une autorité

qui s'étend sur les quatre parties du monde; mais j'abandonne ces

réflexions qui présentent un trop vaste horizon, pour finir le récit

qu'on a désiré. Au retour de mon voyage je joignis l'armée des

PRINCES, et j'appris pendant la campagne qu'un oncle et un de mes

cousins, que j'aimais tendrement, avaient été massacrés à l'affreuse

époque de ce mois de septembre, dont il serait à désirer, pour

l'honneur de l'humanité, qu'on pût perdre à jamais la mémoire.

Peut-être que mon émigration à été la cause de la mort de mes parens,

cette idée me poursuit souvent et aggrave les chagrins qui

m'accablent. Quand l'armée des Princes aura été dispersée, j'ai songé

aux moyens d'employer utilement mon faible courage, et je me suis

adressé à un de mes parens, qui est lieutenant-général au service de

Prusse; il a bien voulu me prendre pour son aide-de-camp; en attendant

que je puisse servir dans une armée Française. Mon père a trouvé le

moyen de me faire passer des fonds qui m'ont suffi jusqu'à ce moment,

et peuvent m'aider à gagner des temps plus heureux. Voilà mes

aventures jusqu'à ce jour, jusqu'au moment où j'ai été accueilli avec

tant de générosité, soigné avec tant d'intérêt, où j'ai éprouvé enfin

des bontés dont le souvenir vivra éternellement dans mon coeur.

LETTRE XI.

LE PRÉSIDENT DE LONGUEIL

AU

Mis St. ALBAN.

C'est avec un extrême plaisir, mon cher et jeune ami, que j'apprends

que vous êtes, pour le moment, dans une situation moins malheureuse

que celle de la plus grande partie des Emigrés. Vous avez raison de

dire que chacun dans ces temps affreux a son roman à raconter; j'ai

eu aussi ma part de leurs diverses fortunes, mais je ne puis pour le

moment vous en faire le récit, étant pressé par le temps, je me

bornerai donc à vous parler de ma position actuelle. Je mène ici une

vie tranquille que je partage entre la lecture et la promenade; mais

je n'habite pas comme vous dans un château et près d'une femme

charmante, je suis logé chez une Juive à qui une banqueroute qu'on lui

a faite, a donné une ineffaçable jaunisse. On a découvert que la

choroïde des animaux qui paissent est verte, et l'on est indécis de

savoir si cette couleur vient de l'habitude de voir du verd, ou de

leur nourriture, ou si la nature les a ainsi conformés. Mon Israélite

ne voit plus les choses que sous la couleur des ducats, et elle-même

en a le coloris. Au reste c'est au premier aspect une personne douce

et honnête, et en qui rien ne décèle la bassesse et l'âpre avidité de

sa nation. Ses manières sont polies, son extérieur décent, mais dès

qu'il s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment, ses mains s'ouvrent pour

recevoir, ou deviennent crochues pour retenir; il n'y a pas un muscle

de son visage qui ne soit en action. Vous vous rappelez ULISSE, qui,

voulant s'assurer si ACHILLE n'était point caché sous le déguisement

d'une fille, fit étaler devant lui des parures de femmes et des armes.

ACHILLE se trahit, laissa les parures et sauta sur les armes. Ma Juive

est de même pour les ducats. Sa voix devient douce et tendre en

prononçant le mot _ducat_, si elle en parle sans qu'il soit question

d'un intérêt pressant, et elle a l'accent de la passion, si on lui en

conteste un seul. On croit entendre alors femme qui réclamait devant

SALOMON son fils qu'on lui disputait. L'or est le dieu de l'univers,

il donne l'intelligence aux plus bornés. Le _Jokai_ de douze ans,

transporté à mille lieues de son pays connaît la monnoie avant de

savoir un mot de la langue, il possède en huit jours le nom des plus

petites pièces et est familiarisé avec toutes les fractions. Pour

n'être pas en reste avec vous, j'ai cru devoir à votre exemple vous

faire la peinture de mon hôtesse; votre tableau est du CORREGE et le

mien est d'un peintre Flamand; mais je crois qu'il n'est pas celui qui

a le moins de vérité. Je vous adresserai incessament le récit de mon

émigration et de mes aventures, qui je crois seront les dernières; il

n'en est pas de même de vous, votre valeur, votre état, votre zèle,

votre jeunesse vous conduiront encore à de nouveaux hasards. La vie

offre à votre âge un immense horison à parcourir, de la gloire à

acquérir, des passions à éprouver et à vaincre, des injustices à

souffrir et une foule de sentimens doux ou déchirans: C'est à ce qui

s'appelle vivre, c'est-à-dire exister vivement. Pour moi, il me reste

encore à durer, mais j'ai cessé de vivre. Je vous embrasse mon cher et

jeune ami de tout mon coeur.

J'ai encore écrit comme vous le désirez au vicomte de ***. Il m'a

répondu qu'il saisirait la première occasion de vous faire employer à

l'armée de CONDÉ. C'est mon ami depuis long-temps et il s'empressera

de faire faire au Prince une si bonne acquisition.

LETTRE XII.

Melle EMILIE

A

LA Cesse DE LOEWENSTEIN.

Dites je vous prie au Marquis, ma chère Victorine, que je suis

très-sensible à l'attention qu'il a eue de me faire partager le

plaisir que vous a fait le récit de ses aventures. Que de malheurs il

a éprouvés! de combien de scènes d'horreur il a été spectateur! On dit

que cette terrible Révolution doit parcourir l'Europe. Puissai-je

mourir avant de voir dans mon pays exercer autant de barbaries! J'ai

été frappée du ton de vérité qui règne dans le récit qu'il fait des

événemens, et la peinture de quelques personnages. J'ai admiré la

bonne foi avec laquelle il parle de son attachement à une dame qui a

péri si tragiquement. Il est bien clair, comme il en convient, qu'il

n'était point amoureux, mais il tâchoit de le persuader à la femme

qu'il avait l'air d'aimer. Je suis toujours prête à me mettre en

colère contre les hommes, contre les Français sur-tout, lorsqu'il est

question d'amour, ou de ce qui en a l'apparence. Il semble qu'ils

regardent les femmes comme des hochets dont ils s'amusent. Un jeune

homme devait-il donc en France, sous peine d'être ridicule, feindre

d'aimer, employer la séduction pour triompher d'une femme, qui souvent

aurait sans lui vécu paisiblement dans sa famille. Le Marquis paraît

honnête, sensible, vrai, et vous voyez cependant que sans éprouver le

sentiment de l'amour, il s'est efforcé de parler son langage, et il a

sans doute fait des sermens qu'il était bien résolu de ne pas tenir.

Si cette femme là, comme je le crois, a aimé de bonne foi, quelle

amertume aurait empoisonné sa vie lorsqu'elle aurait vu qu'elle avait

été trompée! Je souhaite pour le punir qu'il soit quelque jour bien

véritablement amoureux; qu'il le soit d'une femme honnête et

vertueuse, afin qu'il éprouve tous les tourmens d'un amour sans

espoir. Mais ne serais-je pas comme IDOMENÉE qui jure aux dieux

d'immoler le premier étranger qui s'offrira à sa vue, et c'est son

fils qu'il sacrifie sans le savoir. Mes souhaits pourraient troubler

le repos de la personne qui m'est la plus chère, vous m'entendez ma

chère Comtesse.... Je serai toute ma vie bien plus occupée de vous que

de moi. Adieu, je vous renvoie votre écrit.

LETTRE XIII.

LA Cesse DE LOEWENSTEIN

A

Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.

J'ai remis au Marquis son manuscrit, et comme il m'a pressée de lui

dire l'effet qu'il avait produit sur vous, je lui ai répondu qu'il

vous avait fort intéressée, ensuite, par l'habitude de la franchise,

j'ai ajouté; mais..... et aussitôt je me suis arrêtée; sa curiosité a

été extrême sur ce _mais_, et il m'a fait les plus vives instances

d'achever; je lui ai dit que j'étais une étourdie, et que cela n'avait

aucune importance, il a insisté et m'a paru si inquiet que dans la

crainte qu'il ne soupçonnât quelque chose de trop désavantageux, je

lui ai répondu qu'il ne m'en coûterait rien de lui dire la vérité, si

je ne craignais de rappeler à son esprit de tristes souvenirs. Je ne

conçois pas d'où lui est venue une telle obstination et il faut qu'il

mette bien du prix à votre suffrage, autant que s'il vous connoissait.

Enfin vous me gronderez peut-être, mais je lui ai avoué que vous lui

reprochiez d'avoir induit en erreur cette malheureuse femme, en lui

parlant le langage de la passion, et j'ai ajouté: elle vous aurait

épousé comptant s'unir à un homme qui l'aimait et qui le lui avait

assuré; désabusée dans peu, quel eût été son malheur! il eût égalé

peut-être la durée de sa vie. Il s'est défendu en disant, que nous lui

faisions un crime de sa franchise, qu'il aurait pu nous dissimuler ses

véritables sentimens; qu'au reste il ne les a bien connus qu'après sa

mort, et en sondant avec attention son coeur; enfin il a mis une

chaleur extrême à se justifier. Mon oncle est arrivé à la fin de la

conversation et vous jugez bien que les pauvres femmes ont été

traitées légérement; car mon oncle, qui se pique d'un grand dévouement

pour elles, ne manque jamais de s'égayer sur leur compte; il croit que

cela est du bon air. Les propos qu'il a tenus ont été débités

très-gaiement, et la plupart des phrases accompagnées de certains

mots que vous lui connoissez, et qui font faire le signe de la croix à

votre maman. Ma nièce, m'a-t-il dit, croyez, ou bien avouez-moi, car

vous savez toutes ce qui en est, avouez que les femmes ne sont dupes

qu'autant qu'elles veulent bien l'être. Il y a une cinquantaine de

phrases, qui ne signifient rien, et qu'on est convenu de se dire

mutuellement pour que la femme cède avec honneur; ce sont comme les

trois assauts que les gouverneurs d'une place sont obligés d'essuyer

avant de se rendre, tout cela doit être rangé dans le rang des

complimens; est ce que je suis le très-humble, très-obéissant

serviteur de ceux à qui j'écris ainsi? Et parce que l'on porte le

deuil d'un parent, que souvent l'on déteste, est-on un homme faux si

le coeur n'est pas en deuil? J'avais autrefois un petit secrétaire

Français qui faisait mes lettres d'amour, et qui me disait toujours

qu'il en savait écrire de brûlantes; tous mes amis me l'empruntaient,

et cependant le papier d'aucun n'a jamais pris. Mais mon oncle, lui

ai-je dit, vous donnerez à monsieur le Marquis mauvaise idée des bons

Germains, car vous parlez comme un _Lovelace_.--Je n'ai jamais lû

votre _Lovelace_ mais qu'entendez-vous par bons; je veux que monsieur

le Marquis sache que nous n'en sommes pas plus bêtes, et j'ai connu un

vieux comte FRIZZAMBERG qui avait été l'intime du duc de RICHELIEU à

Vienne, et qui ne lui cédait en rien pour ce qui est de la galanterie.

Laissez dire mademoiselle Emilie, monsieur le Marquis; à l'entendre il

faudrait que tous les maris fussent des Céladons: qu'ils soient braves

à la guerre, sablent bien du champagne et ayent de bons procédés pour

leurs femmes, voilà ce qu'il faut.

Après vous avoir rapporté son sentiment tout au long, je vous dirai

que ma mère vous trouve ainsi que moi trop sévère; Le Marquis se

justifie très bien en disant, qu'il a été lui-même dupe de ses

sentimens, qu'il n'a bien connus qu'après la perte de cette infortunée

victime. Il souffre moins depuis deux jours, et sa conversation nous

intéresse beaucoup. Mon oncle est enthousiasmé de lui et ma mère

l'écoute avec plaisir. Je suis impatiente qu'il connaisse mon Emilie

que j'embrasse bien tendrement. Vous êtes folle je crois avec votre

_Idomenée_, qui a pu vous donner cette idée?

LETTRE XIV.

Melle EMILIE

A

LA Cesse DE LOEWENSTEIN.

Remerciez le ciel, ma chère Victorine, de ce qu'il y a un cheval bai à

vendre chez un fermier, à une lieue de LOEWENSTEIN; grâce à ce cheval

bai, vous verrez votre amie. Voici le fait: mon oncle, le Doyen du

chapitre a besoin d'un cheval de cette couleur; c'est un grand

connaisseur, il va le voir demain et ira vous demander à dîner. Sa

nièce l'accompagne et sa joie d'embrasser sa chère Victorine la

transporte. Je verrai donc enfin la fleur de la chevalerie Française,

et je vous en dirai bien franchement mon avis. Adieu, ma chère amie, à

demain; mon coeur bat déjà de plaisir; que sera-ce quand je vous

serrerai dans mes bras?

LETTRE XV.

LA CESSE DE LOEWENSTEIN

A

Melle EMILIE DE WERGENTHEIM.

Convenez que vous désirez savoir ce que pense de vous le Marquis.

N'allez pas me dire: que me fait un étranger qui me voit en passant et

par conséquent ne peut me juger. Vous avez fait des frais pour lui,

et ne m'accusez pas de présomption; l'amour propre y entrait sans

doute pour une grande partie; mais l'amitié faisait l'autre. Vous vous

disiez: il faut que je lui fasse voir que ma Victorine a du

discernement, et qu'elle sait bien placer ses sentimens. Pour moi

j'étais intérieurement glorieuse de vos succès, comme une tendre mère

qui voit sa fille fixer tous les regards à un bal. Il vous trouve très

aimable, et dit qu'il n'a jamais vu que vous, mettre de la grâce dans

une dissertation; qu'il n'est que mon Emilie, dans qui la réflexion ne

dessèche pas le sentiment; que vous approfondissez en vous jouant, en

ayant l'air d'effleurer. Mais comment, direz-vous, a-t-il pu voir tout

cela en si peu de temps? C'est qu'il faut savoir que je lui ai montré

plusieurs de vos lettres, et votre présence a fait le reste; enfin,

il dit que notre société forme un tout parfait, et que chacun de nous

fait valoir l'autre par de légères oppositions, qui font ressortir nos

diverses qualités. Etes-vous contente de ce jugement? Pour moi, j'ai

eu un plaisir infini à vous entendre apprécier par un homme dont le

goût naturel a été infiniment exercé dans les sociétés les plus

distinguées; qui a connu ce qu'il y a de plus aimable dans un pays où

le plus grand mérite était d'être aimable. Nous n'avons parlé que de

vous depuis trois jours, et je dois épargner à votre modestie le récit

de tout ce qui a été dit. Que vous dirai-je enfin, il a prétendu qu'il

vous connoissait si bien, qu'il serait en état de faire votre

portrait, nous l'avons pris au mot, et n'ayant pu se dédire, voici

l'ouvrage qu'il nous a apporté ce matin, et qui ne manque pas de

vérité.

«EMILIE se communique aisément, sa physionomie est expressive et

animée, c'est ce qui m'enhardit à en faire le portrait. Ses yeux sont

vifs et perçans; il y règne plus d'ardeur que de sensibilité, ils

annoncent un esprit observateur, et cependant sa manière de sentir et

de s'exprimer a quelquefois l'air d'une inspiration soudaine. Elle est

libre et familière sans indécence; elle dit ouvertement ce qu'elle

pense, même aux personnes intéressées, et peut-être est-ce plus par

envie de montrer sa pénétration que par un effet de sa franchise. Au

premier aspect elle inspire moins le désir de lui plaire que la

crainte de lui déplaire. Elle donne l'envie de causer avec elle, et

plus encore la curiosité de l'entendre: on croit d'abord feuilleter

une brochure agréable, et l'on découvre bientôt que c'est un livre

plein d'agrément et de solidité.»

Etes-vous satisfaite de ce portrait, qui a tellement frappé ma mère,

que ravie du talent de l'auteur, elle lui a demandé instamment de

faire le mien. Les traits flatteurs qu'il renferme ne sont pas exacts,

mais je crois que si les couleurs sont trop brillantes, elles ne sont

pas sans quelque vérité. Il m'a prodigieusement embellie, voilà tout

le tort du peintre.

«Son visage rassemble tous les trésors de la santé et de la jeunesse.

Son teint n'est pas celui d'une habitante des villes, c'est le teint

qu'on suppose aux bergères des romans. Son regard est plus touchant

que vif, et son esprit se manifeste particulièrement à la manière dont

elle écoute, au choix des personnes ou des choses qui fixent son

attention. Le son de sa voix a quelque chose de sensible qui se dirige

vers le coeur, et indique qu'il doit y avoir dans ses sentimens plus

de profondeur que de vivacité. Elle a de la gaieté, est instruite, et

personne peut-être ne peut juger exactement de l'étendue de son

esprit; c'est une espèce de mystère; elle pense et sent pour un petit

nombre, et il faut que son coeur donne le signal à son esprit pour se

montrer.»

L'Émigré · 第 4 / 7 段